Seule dans la neige qui gelait ses souliers, Melody s’autorisa à faire quelque chose qu’elle n’avait pas fait depuis très longtemps : penser à chez elle. Elle ferma les yeux et se souvint des doux coussins posés près de la fenêtre, de petites bibliothèques accolées au mur, de la sensation moelleuse des couvertures bigarrées dans lesquelles elle se lovait pour lire, de l’odeur sucrée des biscuits en train de cuire au four, dans la pièce d’à côté. Du bruit de la pluie acide sur la protection des carreaux.

En pensée, elle se revit choisir son livre des contes, celui à la reliure en tissu rouge élimé par l’usage, puis l’ouvrir et le feuilleter pour trouver la bonne page. Elle se remémora l’illustration qui ornait le début de La reine des neiges  : des collines blanches à perte de vue et, entre deux arbres à l’écorce sombres, le délicat carrosse de glace de la souveraine du Grand Nord.

Melody se figura l’attelage, se concentra et enfonça ses mains dans la couche immaculée. Des milliers de cristaux s’activèrent sous ses doigts, grimpant et virevoltant, formant arches, plancher, sièges et patins jusqu’à ce qu’un traîneau en tous points semblable au dessin de son livre se dresse devant elle. La fillette sautilla de joie : elle était même parvenue à reproduire les fines ciselures florales qui décoraient les flancs.

Elle se hissa avec hâte du côté conducteur, mais grimaça immédiatement : le froid de la glace traversait ses vêtements jusqu’à presque la brûler.

« Avec ça, ça sera bien », proposa Clarence.

Perchée sur le rebord de la fenêtre, elle poussa l’un des grands tapis de leur prison jusqu’au sol. Bonne idée. Melody s’empressa de le soulever par magie, et l’étala sur toute la carriole. Ils allaient avoir un peu froid, mais pas aux fesses !

« Il faut qu’on se dépêche », pressa Clarence.

Elle soutenait Adam, l’épaule passée sous son bras valide. Le garçon claudiqua tant bien que mal dans la descente.

« Il est superbe, commenta-t-il, des étoiles dans les yeux.

— Merci ! sourit Melody. Par contre, je ne sais pas exactement comment le faire avancer. »

Les trois enfants s’assirent à même le sol molletonné de leur véhicule, et réfléchirent ensemble pour trouver une solution à ce problème difficile. Adam sortit fièrement son chapeau repousse-pluie sur leur sac à dos et le coiffa sur la tête de Melody, au prétexte que, comme le traîneau lui appartenait, c’était elle qui le porterait. Elle ne s’en plaignait pas : tout inutile que soit sa fonction anti-pluie, le bonnet avait au moins l’intérêt de tenir ses oreilles au chaud. Après quelques essais infructueux, ils se mirent en route : Clarence propulsant l’attelage grâce à un charme de force et Melody le guidant avec un autre sortilège. Adam, installé sur la banquette arrière, effaçait d’une brise magique les deux rainures parallèles que laissait le traîneau dans la neige. Passées les premières minutes un peu effrayantes durant lesquelles l’équipage manqua à plusieurs reprises de s’écraser dans tous les buissons qu’ils croisèrent, les enfants gagnèrent en confiance. Melody fut la première à lâcher un éclat de rire, un cri allègre, témoin d’une furieuse sensation de victoire qui rendit la fillette euphorique. Ses amis ne tardèrent pas à la rejoindre, fous de joie. Ils l’avaient fait, ils s’étaient enfuis.

« Par où va-t-on ? s’enquit Melody, quand elle put de nouveau parler. Au sud, non ? Puisqu’il y a de la neige, c’est qu’on se trouve au nord, donc il faut qu’on aille au sud…

— On est peut-être au nord-est, avança Clarence. À Sofia, c’est l’est et souvent, il neige.

— Allons au sud-ouest, alors », conclut Adam.

Il fit apparaître un petit enchantement-boussole sur lequel Melody se basa pour diriger le traîneau, à vive allure. Les heures passèrent et le trio se laissa hypnotiser par la monotonie immaculée du paysage. Aux plaines enneigées succédaient par moment des bosquets d’arbres aux branches nues et sombres. Les patins émettaient un bruit de glisse régulier que seules venaient troubler quelques plaques de verglas et cours d’eau gelés qu’ils traversaient parfois.

Au bout d’un moment, ils ne progressèrent plus : Clarence, épuisée, ne disposait plus d’assez de magie pour le sort de force. Elle grelottait, le bout du nez et les mains bleuies par le froid que son organisme à bout ne parvenait plus à repousser. Melody et Adam l’aidèrent à s’allonger sur le tapis. Le garçon s’installa contre elle pour la réchauffer et ils s’emmitouflèrent dans le tissu.

Melody, qui avait décidé qu’elle n’était pas fatiguée, se plaça à l’avant du traîneau et le remit en route, gérant les deux enchantements pour le faire avancer. Tant pis pour les traces.

« Tu devrais peut-être te reposer, lui cria Adam, depuis les replis du tapis.

— Il faut qu’on se dépêche tant qu’il fait jour. Les vampires détestent le jour, mais dès que la nuit sera tombée, Faust se lancera à notre recherche, et alors il faudra qu’on se trouve le plus à distance possible.

— Quand est-ce que tu crois qu’on sera assez loin ? »

Melody pinça les lèvres pour se retenir de dire «jamais». Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et lut dans le regard d’Adam qu’il avait bien compris.

« Il faut qu’on trouve un abri pour cette nuit, souffla-t-il. Et des sorciers pour nous ramener chez nous. »