Le couple qui recueillit les trois enfants était, de l’avis de Melody, aussi charmant que suspect.

Milena, la femme, avait suivi des études en France et parlait encore quelques mots, et Timofei, son mari se montrait prévenant et jovial. Il partait souvent dans de grands éclats de rire. À son réveil, la fillette les avait trouvés en discussion — en russe, donc elle n’avait rien compris — avec Clarence et Adam, tous deux installés sur un amas de couvertures et de coussins au pied de son lit. Ils lui avaient immédiatement apporté une grosse tasse de lait chaud sucré, accompagnée de petits gâteaux et Milena avait entrepris de lui expliquer la situation.

Ils avaient vu leur accident, ils les avaient ramenés chez eux, tout allait bien, mais Melody s’était cassé une côte ; sa tête allait mieux, mais il fallait qu’elle reste tranquille et qu’elle se repose. Ils contacteraient bientôt leurs parents pour qu’ils viennent les chercher, elle n’avait pas à s’inquiéter. L’adulte, manifestement heureuse de parler français, avait ensuite entrepris de tenir une conversation enjouée à la fillette. Melody, par prudence et par politesse, avait dissimulé sa méfiance. Elle avait ainsi appris que les deux Russes avaient, quelques années auparavant, quitté la grande ville où ils habitaient, et occupaient des fonctions importantes, pour s’installer en Sibérie, et retrouver la proximité de la nature.

Leur maison était sombre, les sols tous couverts de tapis, les fenêtres barricadées de grands et épais rideaux pour lutter contre le froid. L’éclairage principal provenait d’un large poêle à bois dont le foyer rayonnait de flammes bien vives et des ampoules fixées au plafond. Elles diffusaient une lumière chaleureuse qui projetait des ombres douces sur un mobilier en bois rustique. En dehors d’une longue table aux lignes fines, et d’un vaisselier massif qui faisait penser aux gros meubles de la famille Mycroft, tout semblait avoir été constuit avec des matériaux de récupération, chaises, bancs, banquettes et table d’appoint compris. Les couvertures dans lesquelles les enfants étaient emmitouflés se dépliaient en multitude de bouts de tissus cousus ensemble.

Ils étaient loin de tout, avait expliqué Milena, alors ils bricolaient beaucoup et se contentaient de pas grand-chose. Et même qu’ils étaient venus habiter ici, ce coin perdu, une peu pour ça, pour faire les choses eux-mêmes.

« Je ne leur fais pas confiance », chuchota Melody, lorsque le trio fut seul.

La nuit était tombée depuis quelques heures, le couple leur avait servi un repas fait de soupe et d’un pain noir compact, puis avait monté un dortoir improvisé dans leur salon. Chacun avait expérimenté une douche tiède dans la sommaire salle d’eau, les adultes avaient couché leurs hôtes et, enfin, s’étaient retirés dans leur chambre, à l’étage.

Clarence grommela quelque chose, soupira tirant la couverture par dessus sa tête, comme si se dissimuler sous les draps avait pu la protéger des réflexions de son amie. Adam, allongé entre elles deux, se tourna vers Melody pour voir si elle était sérieuse, mais, dans la pénombre à peine dérangée par le crépitement des braises, il ne devait pas parvenir à lire son expression.

« Vous leur avez dit qu’on était des sorciers ? insista la fillette.

— Non, mais je crois qu’ils l’ont deviné, murmura-t-il.

— Mes parents m’ont toujours dit qu’il fallait se méfier des humains, que quand ils avaient peur de nous, ils pouvaient devenir très dangereux et méchants, commenta Melody.

— Et alors ? T’as l’impression qu’ils ont peur de nous ? »

La réplique cinglante venait de sous la couette que Clarence repoussa d’un geste brusque. Elle se redressa et toisa Melody par dessus Adam. Dans la nuit, ses cheveux emmêlés et les ombres sur son visage lui donnaient l’air d’une effrayante guerrière. Une guerrière en colère, même, lorsqu’elle reprit, à mi-voix :

« Milena et Timofei ont été très gentils, et en plus ils nous ont sauvé la vie. Pourquoi est-ce que tu cherches encore à tout compliquer avec tes questions ?

— D’abord, je ne cherche pas à tout compliquer, s’agaça Melody dans un murmure outré. Ensuite, si ils sont si gentils que ça, pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas déjà contacté nos familles ?

— Peut-être que, pour des humains, ça n’est pas si facile de joindre nos parents », avança très timidement Adam, que la tension entre les deux enfants rendait nerveux.

Melody pinça les lèvres, puis se laissa tomber sur le dos et remonta elle aussi une couverture sur son visage, dépitée. Si même Adam s’y mettait… Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence complet, troublé par les respirations de plus en plus espacées de Clarence qui sombrait dans le sommeil.

« N’empêche, souffla Melody, deux humains qui habitent seuls si près de chez Faust, je ne leur fais pas confiance.

— Dors ! » s’exclamèrent en cœur Clarence et Adam.