Melody ne dormait pas. Les yeux grands ouverts, elle fixait l’obscurité presque totale de la nuit. Le sommeil, lorsqu’elle glissait vers lui, peuplait ses pensées de canines acérées, de sang et du rire cristallin de Faust.

Un bruit, comme un discret frottement, la fit sursauter. Elle sentit son cœur s’emballer et ses cheveux se dresser sur sa nuque. Réunissant tout son courage, elle passa le nez en dehors de la dérisoire protection de sa couverture et se redressa sur le coude. Son regard s’accrocha aux quelques ombres de la pièce qui tremblotaient encore aux dernières lueurs des braises agonisantes. Elle plissa les yeux tout en tentant de contrôler sa respiration. Le bruit se répéta, plus net, et Melody crut qu’elle allait hurler, mais le son resta bloqué dans sa gorge tant celle-ci était serrée. À la place, elle ne laissa échapper qu’un hoquet étouffé qui ne suffit pas à éveiller ses deux amis, sereinement endormis.

La fillette scruta les contours sombres de la pièce à s’en faire mal aux yeux. Il lui semblait que chaque ombre, chaque recoin devenait un puits de noirceur dont Faust ou Vermine pouvait surgir à tout moment.

Avec encore plus de courage, Melody glissa les pieds hors de sa couche improvisée et se leva. Elle frissonna : il faisait bien meilleur sous les couettes et, même recouvert d’un tapis rêche, le sol restait glacial. Peu importait : elle avait entendu quelque chose, elle en était certaine et jamais elle ne parviendrait à s’endormir tant qu’elle n’en aurait pas identifié la source.

Le bruit, comme pour éprouver sa résolution, se répéta : un grattement suivi d’un tintement métallique. Ça venait de l’autre côté de la pièce. L’enfant s’y dirigea à pas de loup. Elle se forçait à respirer le plus doucement possible, avançant à tâtons entre les silhouettes des meubles.

Son esprit tissait des images terrifiantes : partout où elle posait le regard, elle croyait distinguer les crocs des vampires. Elle les imaginait se jeter sur elle. Ils plantaient leurs dents dans son cou, l’odeur du sang envahissait ses narines, les cris de souffrance d’Adam et Clarence ses oreilles. Une main en travers de la bouche, Melody étouffa un second gémissement, sans parvenir à retenir les petites larmes d’effroi qui perlaient au coin de ses yeux.

Lorsqu’enfin elle atteignit la cuisine, elle ne discernait plus que les battements de son cœur emballés au fond de sa poitrine. La maisonnette entière devait l’entendre, c’était certain. L’endroit s’avéra plus sombre encore que le salon et la fillette y pénétra sans plus distinguer quoique ce soit, pas même le bout de ses pieds. À tâtons, elle suivit les meubles bas, de boutons de porte en gravure décorative, tendant l’oreille pour tenter de repérer de nouveau le grattement suspect. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque : le bruit se trouvait à présent derrière elle. Elle se figea et, dans un éclair de lucidité, plongea la main dans sa poche pour saisir son concentrateur. Quelle idiote de ne pas l’avoir sorti plus tôt !

Elle pivota sur elle-même, pour faire face à cet ennemi de l’ombre dont elle entendait maintenant très bien le souffle saccadé se rapprocher. Elle leva sa paume, tremblante, et murmura la formule pour son sortilège lumineux. Aussitôt, une boule rosée s’éleva devant elle, dévoilant une petite silhouette dans l’encadrement de la porte. Vermine ! songea Melody, pétrifiée.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— A… Adam ? chevrota la fillette en reconnaissant la voix de son ami.

— Bha… oui. Qui tu veux que ce soit d’autre ? »

Melody se jeta dans ses bras — enfin, son bras, celui cassé par le vampire était à présent maintenu par une attèle suspendu à son cou par une écharpe — et se mit à pleurer. Adam, surpris et un peu désemparé, lui fit un câlin avec sa main valide.

« J’ai entendu du bruit, expliqua-t-elle. J’ai cru que tu étais Vermine, j’ai eu très peur. »

La crise dura plusieurs longues minutes, puis Melody se calma lentement.

« Je sais que tu n’es pas rassurée ici, souffla Adam, mais je crois vraiment qu’on ne risque plus rien maintenant »

À peine eut-il prononcé ces mots qu’un grattement suivi d’un tintement métallique résonna dans leur dos. Melody se retourna et la clarté acidulée de son sortilège dévoila deux grands yeux étincelants, deux globes blancs enfoncés dans une petite tête au museau écrasé et aux moustaches frémissantes. Le chat, juché sur la gazinière, se léchait les babines, une casserole en cuivre à demi renversée à côté de lui. Melody poussa un très, très long soupir de soulagement — ou de lassitude. Elle avait eu peur d’un chat. Adam contint un rire. Le matou, lui, les observa quelques secondes avant de se remettre à laper les restes de son repas.

« Je ne crois pas qu’on ne risque rien, reprit Melody au terme d’un petit silence. On ne risquera rien quand on sera rentrés chez toi, c’est tout. »

Adam plissa le nez. Il s’était réveillé en sursaut après un long et horrible cauchemar dans lequel Vermine le transformait en vampire et s’amusait à lui casser le bras, encore et encore. Autant dire que le garçon n’avait pas vraiment envie de retourner se coucher, ce qui le poussa à proposer :

« Si ça peut te rassurer, si tu veux, on profite que tout le monde dort pour mener l’enquête… Si Milena et Timofei sont méchants, on trouvera forcément des indices. »