Dissimulés derrière le charme de discrétion qu’Adam maîtrisait très bien à force de l’utiliser pour aller chaparder des bonbons dans les cuisines de la maison Mycroft, les enfants menèrent donc leur enquête. Ils parcoururent toutes les pièces du rez-de-chaussée – cuisine et salon, évidement, mais aussi l’arrière-cuisine glaciale, le cellier, l’entrée et même le placard à balais – puis montèrent à l’étage sur la pointe des pieds. Le palier s’ouvrait sur un espace dégagé qui devait servir de bureau (deux planches, posées sur ses tréteaux, croulaient sous des monceaux de feuilles) et deux portes : l’une donnait vers la salle de bain dans lesquels ils s’étaient lavés plus tôt, et l’autre vers la chambre de leurs hôtes, qu’ils n’eurent pas envie d’explorer.

À la place, Melody se dirigea vers les papiers mal rangés. Depuis le début de leurs investigations, elle ne savait pas bien quoi chercher, mais elle avait quand même l’impression que ce qu’ils faisaient était utile : à mesure qu’ils ne découvraient rien d’inquiétant, son angoisse s’apaisait. Les feuillets abandonnés sur les bureaux étaient noircis d’écritures russes, ainsi que de nombreux chiffres qui partaient dans tous les sens. La fillette dénicha le seul livre dont la tranche était en français, sans saisir ce que pouvait bien signifier « hématologie ».

« Ça parle beaucoup de médecine, commenta Adam, qui lui avait bien moins de mal à lire le russe.

— Milena est peut-être médecin

— Ou Timofei… »

Le garçon haussa les épaules. Rien de très inquiétant. Ils fouinèrent encore quelques minutes, puis Melody bâilla et ils décidèrent de redescendre se coucher, engourdis par le froid et le sommeil. Arrivé en bas de l’escalier, cependant, Adam remarqua une porte qui devait mener à une cave en dessous de la maison. Elle leur résista, lorsqu’ils essayèrent de l’ouvrir… La curiosité, ravivée par leur découverte – la seule pièce fermée de toute la bâtisse ! –, chassa leur torpeur. La serrure ne tint pas longtemps face au sortilège d’Adam : les bonbons qu’il volait dans la cuisine familiale étaient gardés sous clé et cela ne l’avait jamais arrêté.

L’escalier étroit s’enfonçait dans un noir plus intense que la nuit : quelques marches en bois étaient éclairées par le charme de lumière rose de Melody. Un courant d’air frais charia des relents de moisissures rehaussées d’une forte odeur et fer, et de vinaigre. Les enfants grimacèrent, hésitèrent, et la fillette s’engagea finalement la première.

La descente s’avéra courte, une petite dizaine de degrés, tout au plus. Ils débouchèrent sur une pièce basse de plafonds, mais suffisamment vaste pour qu’ils n’en distinguent pas les murs, engloutis par l’obscurité.

Melody augmenta un peu la luminosité de son charme – sous la maison, il ne risquait pas de réveiller Clarence ou leurs hôtes. À quelques pas d’elle était installé un très large établi qui supportait ce qui lui sembla être un enchaînement de grandes bouteilles et de marmites reliées les uns aux autres par des tubes aux courbes fantasques.

« C’est un genre d’alambic », murmura-t-elle, perplexe.

Son père, météomage, en utilisait souvent au travail, pour concocter toutes sortes de filtres, de potions et de sérums. Lorsqu’ils avaient encore une maison, Sans allait parfois le rejoindre dans son laboratoire. Leur père lui expliquait toutes sortes de choses sur la préparation des ingrédients, ou la précision des manipulations, car c’était un domaine de la magie qu’un petit garçon qui n’en avait pas pouvait quand même pratiquer. Melody en était très jalouse, à l’époque.

La fillette secoua la tête vivement pour chasser le souvenir de son frère, de sa maison et de son père. Ça lui donnait trop envie de pleurer et, là tout de suite maintenant, il fallait qu’elle soit bien concentrée : découvrir un laboratoire de potions fermé à clé en dessous d’un endroit habité par des humains était tout sauf bon signe.

« Soit prudent, hein », conseilla-t-elle à Adam qui s’avançait à petits pas dans la pièce.

Le garçon avisa un tabouret et se hissa dessus pour mieux voir l’installation sur l’établi. Melody, elle, s’approcha d’un grand meuble en métal. La grosse armoire blanche émettait un bruit continu, comme un ronronnement, et, après inspection, la fillette trouva une épaisse ficelle noire qui la reliait au mur. Melody se dressa sur la pointe des pieds pour attraper la poignée, puis tira sur la porte. Une lumière très vive envahit aussitôt la pièce, dévoilant les contours de la cave – qui n’était pas si grande que ça – et les étagères de l’armoire.

De haut en bas, et même jusque dans l’intérieur de la porte, le meuble se révéla plein de pochettes en plastique, toutes pleines d’un liquide plus rouge que de la grenadine. Melody, la main tremblante, en attrapa une et l’observa sous tous les angles. Elle en avait déjà vu. En espérant très fort se tromper, fébrile, Melody força sur la membrane avec son doigt pour percer un trou. Immédiatement, le fluide s’en échappa, formant une petite fontaine grenat. C’était bien du sang, comme dans le sac si lourd que Marie et Josh lui avaient fait transporter. Elle lâcha la pochette qui explosa en heurtant le sol et projeta son contenu partout autour : sur le carrelage, sur et à l’intérieur de l’armoire blanche, sur les bottes et le pantalon de Melody.

Elle n’eut pas vraiment le temps de se rendre compte qu’elle criait : un bruit terrible retentit dans la cave. Adam, qui avait profité de la clarté pour se hisser sur l’établi venait de découvrir la même chose qu’elle : la grosse marmite était pleine de sang. Pris de panique, il s’était cogné aux bouteilles de l’alambic, avait perdu l’équilibre, s’était raccroché à ce qu’il pouvait : l’anse du chaudron qu’il avait entraîna avec lui dans sa chute. Melody vit très nettement le liquide écarlate se renverser, tomber en cascade jusqu’au sol et rebondir en éclaboussures qui recouvrirent absolument toute la pièce – les deux enfants hurlant de terreur compris. La fillette se précipita pour aider Adam à se redresser. Le garçon, en larmes, criait et se tenait le bras.

« Cours ! » lui intima Melody.

Elle l’entraîna sur quelques mètres, puis le lâcha pour se ruer dans l’escalier qu’elle grimpa à toute vitesse. La silhouette d’un adulte se découpa dans le cadre de la porte, l’enfant le repoussa loin d’elle avec une vague de magie qui relevait plus de l’instinct que de l’attaque. Elle déboucha sur le salon complètement éclairé et tomba nez à nez avec Milena.

« Arrête-toi, calme-toi », cria la femme, en français.

Melody n’en tint pas compte et poursuivit sa course vers l’entrée. Timofei se jeta sur elle et la plaqua au sol. La fillette hurla, se débattit en lui envoyant des coups de pied dans le visage. Elle mordit de toutes ses forces la main refermée sur son bras, et, comme ça ne suffisait pas, utilisa sa magie pour faire voler tous les meubles de la pièce. L’homme s’en prit un dessus et il la lâcha.

Enfin libre, l’enfant bondit vers la sortie, l’ouvrit et s’engouffra dans la nuit glaciale. Elle s’empêtra et s’étala de tout son long dans la neige fraîche, tenta de se relever, mais reçut un violent coup de pied dans les côtes. La douleur étrangla ses cris dans la gorge. Elle roula sur le dos et découvrit Vermine au-dessus d’elle, éclairé par la raie de lumière de la porte grande ouverte. L’expression prédatrice du vampire se découpait avec une précision terrifiante sur le ciel d’encre. Melody fixa ses canines blanches et hurla lorsqu’elles se jetèrent sur sa gorge.