« Eliot, non ! » s’exclama Milena en s’élançant vers le petit vampire et sa proie.

Clarence, sur le pas de la porte, l’observa patauger dans la neige poudreuse pour rejoindre les deux silhouettes au sol, à une dizaine de mètres de là. Elle avait été réveillée en sursaut par les cris de ses amis, et le chaos qui en avait suivi. Son édredon serré contre elle pour se protéger du froid elle avait tenté de rattraper Melody dehors : elle avait beau ne rien comprendre à ce qui se tramait, les accents de terreur des hurlements de la fillette l’avaient convaincue de l’urgence de fuir.

L’image de Vermine crocs découverts l’avait figée avant même qu’elle ait passé le seuil de la bâtisse. Milena l’avait bousculée pour sortir.

« Laisse-la, Eliot ! » ordonna-t-elle, en atteignant le vampire.

Étrangement, il lui obéit et s’écarta.

« Tu croyais que j’allais la mordre ? demanda-t-il de sa voix terne. J’ai pas le droit. Faust veut pas. Mais on peut vraiment pas vous faire confiance. »

Disant cela, il saisit le corps inerte et sanglant de Melody, et le chargea sur son épaule.

« Je la dépose dans le salon ?

— O…oui. S’il te plait. »

Clarence tourna les talons et alla se cacher. La maison ressemblait à un champ de bataille : les meubles étaient renversés, la décoration au sol, le lustre du plafond pendait… Elle se trouva un refuge, terrée derrière un fauteuil couché. Elle ferma les yeux très fort, comme si cela avait pu faire disparaître tous ses problèmes.

« La deuxième est là », entendit-elle au-dessus de sa tête, avant d’être soulevée par le col de son t-shirt.

Vermine redressa le siège et la colla dedans. Il se pencha vers elle en découvrant ses canines.

« Tu bouges, je te mords, compris ? »

Clarence opina du chef, puis remonta les genoux contre sa poitrine. Melody, dont on avait nettoyé le visage, mais qui semblait toujours empoissée de sang, était allongée sur un matelas, au milieu de la pièce, à côté de Timofei. Sa tête à lui saignait et Milena était en train de la lui bander. Contrairement à Melody, Timofei était conscient et Clarence pouvait voir sa mâchoire se crisper de douleur.

« Et j’ai le dernier ! » clama la voix presque enjouée de Vermine.

Il émergea de la cave en traînant Adam derrière lui. Clarence étouffa un cri horrifié : son ami était intégralement recouvert de sang : ses vêtements, ses chaussures, ses cheveux, son visage… seuls deux sillons de larmes, sous ses yeux, et une trace sous son nez laissaient apparaître sa peau.

« Il a renversé la dernière cuvée ! » s’insurgea le vampire.

Adam gémit de peur et Milena poussa un long soupire. Elle interrogea Timofei du regard, puis le laissa continuer ses soins sans elle.

« Lâche-le. »

À nouveau, Vermine obéit. Milena grimpa vers l’étage, puis dit à Adam :

« Monte. On va te doucher et te trouver des habits propres. »

Lorsqu’ils descendirent, une quinzaine de minutes plus tard, Timofei s’était prudemment redressé et assis – il aborait aussi un énorme bleu à la main gauche, qui était devenue violette. Vermine était retourné dans la cave, Melody n’avait pas bougé et Clarence avait fini par déplier ses jambes pour se rapprocher d’elle. Adam se laissa tomber sur le matelas, à côté de ses amis. Il avait encore les yeux rougi d’avoir beaucoup pleuré.

« Vous… vous n’avez jamais prévu de contacter nos parents, j’imagine ? tenta Clarence.

— Non », répondit Timofei.

La sécheresse de son ton aurait pu dissuader la fillette d’insister, mais à ce stade, se disait-elle, elle n’avait plus grand-chose à perdre.

« Qu’est ce qu’elle a, Melody ? »

Silence. Elle s’obstina, la voix nouée :

« Est-ce qu’elle va se réveiller un jour ?

— Oui, elle va se réveiller. Eliot a dû l’assommer, c’est tout.

— Pourquoi vous l’appelez Eliot, et pas Vermine ? »

Milena poussa un autre soupir, puis se dirigea vers la cuisine. Clarence l’entendit mettre de l’eau à bouillir. Elle revint quelques minutes plus tard avec une grosse théière et plusieurs tasses. Elle jeta un coup d’œil vers la porte de la cave de laquelle Vermine émergea, une pochette rouge dans chaque main, et une deuxième entre les dents. Le vampire alla s’installer sur le dessus du grand buffet massif, indifférent aux regards qui le suivirent. Milena, tendue, sembla vouloir lui dire quelque chose, mais elle se ravisa. À la place, elle s’assit sur un coussin, au sol, à côté de son homme. Elle se servit, but une longue rasade, puis proposa sa tasse à la petite fille. Clarence hésita, mais finit par accepter le breuvage. Adam aussi.

« Des humains qui habitent si proche de chez Faust, c’était suspect, Melody avait raison, murmura-t-il.

— On vit ici depuis trois ans, maintenant, commença Milena. Avant cela, Timofei dirigeait un cabinet médical et je travaillais dans un grand laboratoire, à Moscou. »

Adam s’était ratatiné contre Clarence à l’apparition de Vermine, et la fillette n’avait pas réussi à détacher son regard de la créature qui vidait des poches carmin avec nonchalance. Elle écarquilla les yeux, choquée par l’évidence : le nez, le dessin des lèvres, l’implantation des cheveux… le vampire ressemblait à Milena.

« Je menais une équipe qui cherchait à synthétiser du sang humain et nos résultats devait être envoyés aux autorités sanitaires, pour évaluation avant d’envisager une mise sur le marcher…

— Synthétiser, ça veut dire quoi ? coupa Adam.

— Créé en laboratoire et non produit par un organisme vivant. »

Clarence fronça le nez de dégoût, perplexe.

« Mais pourquoi faire ?

— En tant qu’humain nous n’avons pas de moyen pour accélérer la fabrication de notre sang dans notre corps, comme vous, sorciers, le faites avec des sortilèges ou des potions… Donc, une façon de soigner les gens qui ont perdu beaucoup de sang et de procéder à ce qu’on appelle une transfusion : on prend du sang à quelqu’un qui en a suffisamment, pour en apporter à quelqu’un qui n’en a pas assez.

— Mais ça doit faire très mal !

— Non, ça ne fait pas mal, par contre, c’est difficile à faire : il faut que le sang du donneur soit compatible avec celui du receveur, et surtout, il faut que le sang soit très frais. En avoir de synthèse permettrait de créer du sang à la demande, adapté à la personne qui en a besoin, ou d’en avoir toujours du frais en stock. Faust… Faust a eu vent de nos recherches. »

Milena reposa sa tasse vide à même le sol. Ses épaules s’étaient abaissées à mesure de son récit et elle semblait sur le point de se mettre à pleurer. Timofei lui passa une main dans le dos, en signe de soutiens, puis poursuivit, à sa place.

« Un soir, alors que nous rentrions du travail, nous avons trouvé la porte de notre maison ouverte, et une mare de sang dans l’entrée. La nounou de notre fils de douze ans, Eliot, gisait au pied de l’escalier. Son professeur particulier était décapité sur le palier… et Eliot. Eliot était mort. »

Un très long silence suivit ces déclarations. Les deux enfants firent passer la boule dans leur gorge d’un coup de tisane, mais se gardèrent de poser la moindre question ou de reporter les yeux sur ledit Eliot, mort, et qui avait pourtant failli tuer le jeune Mycroft. Timofei, le regard dans le vague, n’avait pas terminé son récit.

« Je suis originaire de la région et j’ai toujours entendu parler d’une sorcière vivant aux portes de la Sibérie et ayant le pouvoir de ramener les défunts à la vie. Nous étions désespérés et nous n’avons pas beaucoup réfléchi : s’il y avait une toute petite chance de sauver notre fils, nous devions la saisir. Nous nous sommes rendus chez Faust. Elle a réanimé Eliot sous nos yeux, et, toujours sous nos yeux, l’a transformé en vampire. Nous avons emménagé ici pour rester près de lui et, très vite, elle nous a demandé de lui produire du sang de synthèse. »

Milena se passa la main sur le visage et Clarence détourna le regard pour ne pas la voir pleurer. Timofei conclut, d’une voix éteinte :

« Nous n’avons compris que beaucoup plus tard qu’elle nous avait piégés. »