« Il y a un complexe qui appartient à ta famille à juste quelques kilomètres d’ici ? reformula Melody, à mi-voix.

— Londres risque d’être détruite et c’est tout ce que… commença Adam.

— Si on arrive à y aller, on est sauvés, le coupa Clarence.

— Oui, mais s’il y a une explosion là-bas, ça va être vraiment très dangereux, non ? »

Les trois enfants s’étaient rapprochés les uns des autres, en cercle, penchés par-dessus la table basse. Timofei faisait les cent pas dans la pièce, sans se préoccuper d’eux, ce qui leur laissait un peu de marge pour monter un plan d’évasion.

« Raison de plus pour partir le plus vite possible, reprit Melody. On arrive avant l’explosion et comme ils doivent forcément évacuer, ils nous évacuent avec eux. Et on rentre chez nous.

— Mais on ne sait même pas où c’est, l’usine de Pétrochimie Mycroft ! » gémit Adam.

Pétrochimie Mycroft, distance, huit kilomètres. Arrivée prévue à dix-sept heures cinquante-six. Souhaitez-vous démarrer l’itinéraire ?

D’un même mouvement, les petits sorciers baissèrent la tête vers la tablette posée entre eux trois. Elle s’était exprimée dans un français laborieux, mais parfaitement intelligible. L’écran affichait une carte, avec deux points reliés par un trait rouge, surmonté d’un énorme bouton « S’y rendre ».

« Oui ! on veut y aller ! » s’exclama Melody.

Destination validée. Tournez à droite à la prochaine intersection.

« Je m’occupe de Timofei, souffla Clarence.

— Je nous trouve des couvertures, renchérit Adam

— Je vais nous faire un nouveau traineau », conclut Melody.

Elle se faufila dehors, alors que Clarence entonnait une comptine de sommeil, destinée à endormir leur hôte. Cette fois-ci, s’ordonna Melody, pas question de faire dans la dentelle. La petite voiture qu’elle leur créa ressemblait à une grosse luge, avec juste assez de place pour eux trois. Ainsi, il serait plus facile de la manœuvrer, et elle se fatiguerait moins à la propulser. À quoi bon se promener dans un carrosse de contes de fées si c’était pour risquer de mourir dans un accident ?

Adam la rejoignit assez vite, les bras chargés des couvertures récupérées sur les fauteuils, et de trois manteaux beaucoup trop gros, volés dans une penderie. S’il remarqua la rusticité de leur nouveau véhicule, il n’en fit pas le moindre commentaire.

« J’ai mis Timofei dans la cave, souffla Clarence en les rejoignant. S’il y a une explosion, il sera en sécurité là en bas. »

Ses camarades hochèrent la tête, puis reportèrent leur attention sur la tablette qu’Adam tentait de refaire parler.

Tournez à droit à la prochaine intersection, répéta la voix désincarnée de la machine.

Les enfants enfourchèrent la luge de Melody et s’élancèrent dans la neige poudreuse, sur le bas-côté de la route. Un point bleu se déplaçait sous le verre de la tablette, qui affichait une carte dont les bords se déplaçaient en même temps qu’eux. Très vite, ils ne virent plus la maison des humains ni sur l’écran ni dans leur dos, lorsqu’ils se risquaient à jeter un coup d’œil. Melody, très concentrée, faisait filer le traineau à toute allure. Elle savait bien que le plan était risqué. Ils n’avaient vraiment pas beaucoup de temps.

La carte leur indiqua à plusieurs reprises de changer de direction, et ils arrivèrent finalement devant un grand portail en métal, surplombé de fils barbelés. Une clôture tout aussi infranchissable partait des deux côtés de l’entrée et se perdait aux confins de l’immense plaine enneigée. Quelques baraquements austères encadraient l’accès, mais, à première vue, tout était désert. Adam sauta au sol et Clarence aida Melody à descendre de leur moyen de locomotion. La fillette se sentait épuisée : l’effort fourni pour les propulser si rapidement lui laissait les jambes tremblantes.

« Il n’y a déjà plus personne, se désola le garçon.

— Ils sont peut-être à l’intérieur des bâtiments, supposa Clarence. Est-ce qu’il y a une sonnette, ou quelque chose comme ça sur le portail ? »

Il y avait bien une espèce de gros bouton surplombé de ce qui ressemblait à un gros oeil en verre – une caméra, expliqua Adam, en pressant l’interphone avec espoir. Dans le silence le plus total, ils attendirent une minute qui dura une éternité, mais personne ne leur répondit.

« On devrait rentrer se mettre à … » commença Melody.

Elle n’acheva jamais sa phrase, la voix coupée par le spectacle qui s’offrit à eux. Le ciel fut envahi de volutes d’une vive lumière passant du vert au rose en quelques instants. L’aurore chatoyante parcourut l’atmosphère, inondant l’interminable plaine enneigée d’une multitude de halos multicolores qui, à leurs tours, se reflétaient sur la glace. Les enfants lâchèrent des exclamations émerveillées face à cet ultime kaléidoscope, puis des cris de panique lorsque toute la clarté se concentra en un point, si éloigné qu’il semblait posé sur l’horizon et si lumineux que toutes les couleurs s’y dissolvaient.

Le grondement de l’explosion leur parvint quelques secondes plus tard, si puissant qu’il les projeta au sol, si sourd que leurs coeurs manquèrent plusieurs battements. Melody tenta de se relever pour s’enfuir, mais la violence du vent qui, à présent, soufflait le paysage la plaqua face contre terre. Elle sentit quelques grains de sable s’engouffrer dans sa bouche, crisser sous ses dents et mettre le feu à ses bronches.

Soudain, on la souleva du sol et elle atterrit sur une épaule saillante, comme un baluchon.

« Stupides, stupides, stupides », gronda la voix de Faust, supplantant le vacarme environnant.

La vampire avait calé Adam sous un bras, Clarence sous l’autre et filait à toute vitesse dans la direction opposée à la catastrophe. Melody dont la tête ballottait dans le dos de la créature se contorsionna pour jeter un oeil en arrière.

Ils étaient poursuivis par un terrible mur de feu qui engloutissait la terre, la glace, l’horizon et le ciel, si brûlant que Melody pouvait déjà sentir sa chaleur, alors qu’il semblait encore loin. Elle comprit que, même si Faust courait très, très vite, ce n’était pas assez. Le brasier les rattrapait.