Diaidrail, lieutenant de l’Ordre pour la cellule de l’Ouest, père de deux filles et militant engagé dans le contrôle et l’élimination des humains, dirigeait l’une des branches les plus extrêmes de l’Ordre. L’assassiner entrait parfaitement dans les plans de l’Once.

Alix avait décidé d’agir rapidement. Trois jours seulement après l’entrevue avec l’héritière Cromwell, elle se retrouvait déjà en plein territoire Aigüesbraves, la région la plus au sud-ouest de la Fédération. La végétation avait repris ses droits sur tout le territoire de l’ancienne France et ce lieu n’échappait pas à la règle : le massif de Gave et les vestiges du château Museum où logeait Diaidrail reposaient sur le cadavre d’une antique ville, aux portes des Pyrénées.

L’Once se déplaçait avec légèreté sur le tapis d’humus. Elle n’appréciait que modérément les terrains forestier, plus à l’aise dans les montagnes, mais la saison dissimulait le sol d’une couche de neige rassurante.

Elle découvrit les ruines dans lesquelles la cellule avait installé sa base, au cœur d’un bosquet aux branches nues. Un châtelet au cachet très français qui, selon Esther, avait les faveurs de Diaidrail. Du grand arbre noueux où il s’était juché, le Chat apercevait un amoncellement de pierres blanches perforées de racine et prisonnières du lierre, mais dont une portion formait toujours un mur. La reconstruction, récente, gardait des traces de végétations partiellement arrachées, le mortier était encore frais.

L’Once se tendit et dressa les oreilles. Ses sens, aiguisés sous sa forme féline et amplifiés grâce à un charme, s’affolèrent. Une silhouette se tenait en contrebas de sa position. L’ombre disparut et, un battement de cœur plus tard, l’attaquait sur son étroit perchoir. Alix se laissa tomber au sol et reprit immédiatement apparence humaine. La créature lui fondit dessus, tous crocs découverts, mais la sorcière l’attendait déjà. D’un sortilège chargé au bout de son gant, elle frappa la vampire au thorax. Le choc, violent, se répercuta dans tout son bras et elle pesta contre la résistance hors norme de cette espèce.

La longue-dents attrapa son coude des deux mains, Alix contra d’un maléfice destiné à contaminer le sang de l’adversaire d’une fine poudre d’argent. Rien de mortel, mais la douleur cloua la bête sur place. L’Once se défit de sa poigne et, d’un geste du plat de sa main prolongée d’une lame de magie, égorgea l’ennemie qui s’écroula dans un gargouillis morbide. Elle termina le travail en séparant totalement la tête du corps : les vampires, grâce à leur capacité de régénération hors du commun, pouvaient se remettre d’une gorge tranchée. Pas d’une décapitation.

Alix grogna. Elle n’avait pas atteint les bâtiments qu’elle essuyait déjà un premier dégât. Un imprévu fâcheux. Elle agita le bras et tourna l’épaule plusieurs fois, le visage fermé. Elle se pencha sur le cadavre pour y trouver des indices, mais ne dénicha rien d’intéressant. Rencontrer un vampire dans ces lieux lui semblait hautement improbable : ils n’habitaient pas la région. L’Ordre devait l’avoir recruté. Malheureusement, elle s’était montrée trop rapide et ne pouvait plus interroger la créature.

Alix supposa la présence d’autre longues-dents et para sa peau d’un charme argenté qui enverrait l’équivalent d’une décharge électrique aux assaillants.

La sorcière vérifia machinalement qu’elle avait bien récupéré la forme humaine de sa couverture – un grand gars de couleur noir, chauve et baraqué – puis repris sa route avec une vigilance accrue.

Entrer dans la ruine restaurée se révéla simple : Esther lui avait listé la majorité des enchantements à neutraliser. Seuls deux petits nouveaux s’étaient ajoutés à l’arsenal et Alix les démina sans mal. Elle repéra facilement la coursive qui menait aux salles principales. Ces accès dérobés existaient à l’origine dans le château pour permettre aux domestiques de circuler dans l’ombre. Elles avaient sans doute été reconstruites par le mage bâtisseur de l’ouvrage pour prévoir un chemin aux websters trop déchargés, cependant Alix savait qu’elle n’en croiserait aucun : Diaidrail refusait de travailler avec des humains, fussent-ils augmentés.

La silhouette dont elle avait emprunté les traits glissa le long des murs de brique. Alix restait sur ses gardes, mais ressentait une forte satisfaction. Elle excellait en infiltration et aimer se prêter à cette spécialité. Alerte, rapide, efficace. Cela la changeait de ces dernières journées au magistère.

Au détour d’un couloir, elle repéra une ombre. La sorcière s’immobilisa. Un mouvement de trop, petit balancement de la tête, et elle sut qu’elle était repérée. Le vampire, un mâle cette fois, hésita une seconde avant de faire volte-face à l’instant exacte où Alix découvrait l’artefact de communication sur lequel il se jetait. Elle leva précipitamment son concentrateur. Un sort-lame trancha le bras de la créature in extremis, alors qu’un second, lancé dans la foulée, le bâillonna. Son hurlement se limita à un hoquet étouffé auquel le Chat mit un terme brutal : elle se porta à son contact, plaça sa main sur son torse et provoqua l’explosion de son cœur. Le longue-dents s’effondra en vomissant son sang. Un palpitant ne palpitant plus : fatal, même pour un vampire.

Alix souffla doucement et nettoya avec soin ses vêtements tachés de rouge afin d’éviter toute contamination en cas de blessure ouverte. Plus aucun doute : des vampires assuraient la protection de cette cellule. Esther n’en avait fait aucune mention dans son dossier – à dessein pour la piéger, par ignorance ou parce qu’elle n’avait pas estimé l’information notable… Amalia chassa ces hypothèses de ses pensées, focalisée par sa mission.

Le passage, étroit, s’enfonçait dans l’ombre d’un colimaçon. La sorcière s’y faufila comme une ombre, glissant de palier en palier jusqu’à atteindre l’ancienne salle de réception, pièce principale de l’actuel château où aurait dû se reposer sa cible. À la lumière, aux odeurs de soupe, de fromage fondu et de bois cramé, aux éclats de rire, Alix dut se rendre à l’évidence : ça ne dormait pas du tout.

La main sur la cloison courbée de l’escalier, l’Once enchanta les pierres blanches. Le mur laissa apparaître la pièce, mais garda l’Once dissimulée. Cinq sorciers et sorcières, installés à une table massive, trempaient des pommes de terre dans un grand bol de fromage fondu. Les bouteilles vides et les verres encore pleins, Alix supposa une célébration, mais refusa de s’en imaginer la cause. Diaidrail prédisait l’assemblée.

Plus loin, tapis dans les ombres des voûtes, elle découvrit quatre vampires. Deux d’entre eux jouaient aux cartes, la troisième somnolait et le dernier, adossé dans le fond de l’alcôve, sirotait une pochette de sang fichée entre ses dents.

Leur présence n’allait pas faciliter les choses. Alix manquait d’éléments pour évaluer la gravité de la menace. Les longue-dents réputés résistants, endurants et brutaux risquaient de lui poser problème. Les sorciers en revanche ne l’inquiétaient pas. Même Diaidrail ne lui poserait aucun souci… encore fallait-il l’atteindre. Fuirait-il, ou tenterait-il de l’affronter en la voyant ? Esther semblait dire qu’il se surestimait. Si ce gars n’était pas que dans la fanfaronnade, alors il resterait. Et il mourrait.

Alix n’eut pas l’occasion de pousser son raisonnement plus loin. Un mouvement sur sa droite attira son attention… trop tard. Un nouveau longue-dents de coursive qui, cette fois, sonna l’alerte. Son sortilège transperçant le percuta à l’instant où une sirène s’élevait de sa cachette, dévoilant sa localisation. La créature se retrouva empalée contre le au mur, à trois centimètres du sol. Son cri de douleur termina d’ameuter les sorciers. L’Once se chargea de le réduire au silence, faisant exploser le pieu et retomber ses chaires en confettis de vampire.

« Merde », souffla-t-elle en reportant son regard sur les Vestes Grises

Elle se jeta sur le côté, évitant deux sortilèges, et profita de son élan pour faire exploser le mur et embraser l’antique colimaçon. Alix se releva et bondit vers une zone plus dégagée. Elle s’arrangea pour garder de la pierre dans son dos. Son concentrateur brilla au creux de sa paume gantée, dévoilant son identité à ses adversaires. L’Once chassait jusqu’au cœur de leur tanière.

« Restez ! » ordonna Diaidrail, sans obtenir gain de cause.

Les quatre Vestes Grises disparurent, sans tenir compte de son injonction, et le lieutenant, dans un accès de rage, s’attaqua l’Once : un sortilège basique, presque une salutation, qu’Alix évita sans s’inquiéter. Une petite dizaine de vampires se massait maintenant autour d’elle alors que sa cible se tenait à distance, protégée par le mur de semi-vivants. Elle allait devoir se débarrasser des gêneurs avant de finir son travail.

Concentrée, elle dévia le premier coup dirigé vers sa tête du plat de sa main gantée. D’un regard, elle évalua le danger d’une attaque magique et déclencha un contre-sort qui annihila l’incantation de Diaidrail pendant qu’elle esquivait un coude d’un mouvement de tête minimaliste. La peau froide du vampire la frôla et il recula dans un cri de douleur : la protection anti-vampire de la sorcière prouvait son efficacité. Alix ne prit pas le temps de l’achever. Elle invoqua de justesse un charme protecteur pour répondre à la nouvelle charge de Diaidrail : une puissante onde violette qui aurait détruit les muscles de ses jambes. L’Once, tout à son combat, souriait sans s’en apercevoir : mener, de front, sa défense physique et magique lui plaisait.

Une des créatures de nuit se jeta sur elle, les mains gantées, et agrippa son bras. Elle augmenta d’un enchantement le coup de genoux qu’elle lui envoya dans les parties, les pulvérisant d’une explosion argentée. Le vampire s’effondra en hurlant quelques mètres plus loin, dégageant sa vue juste à temps : elle leva l’épaule pour encaisser un maléfice vert qui draina sa force, le temps qu’elle le neutralise. Quand le lieutenant tenta, toujours à distance, une attaque mortelle, elle para et lui renvoya le sortilège d’un geste vif. L’homme esquiva et elle le perdit à nouveau : les longue-dents remplissaient son champ de vision.

Rendus plus prudents par les premières passes, les créatures sortirent des armes blanches. Couteau, épée longue, fleuret … Alix découvrit toute une panoplie de lames, sans pouvoir se permettre de prendre le temps de les étudier. Les coups portaient peu, car elle paraît de boucliers magiques, mais certains, trop rapide pour sa perception, lui avait laissé de méchantes entailles. Les sorts de sa cible, eux, avaient très peu de conséquences. À la première plaie ouverte, la sorcière, dans un éclair de lucidité, abrita sa peau d’un charme de protection imperméabilisant. Elle ne pouvait pas prendre le risque de se transformer en vampire si le sang d’un d’entre eux se mélangeait au sien.

Elle comptait. Un vampire émasculé, hors d’état de nuir sur le mur opposé. Un vampire au sol, éventré d’argent. Une vampire plantée à cœur, dans une table basse. Un autre qui avait perdu ses deux jambes d’avoir servi de bouclier entre Diaidrail et elle…

Quand elle décapita, d’un seul geste, la créature qui venait de tenter de la mordre, ses congénères survivants reculèrent. Elle estimait avoir réduit leur nombre de moitié et, alors que Diaidrail redoublait de puissance dans ses coups, les longue-dents, une à une, disparurent. Sans doute considéraient-elles en avoir assez fait. Leur employeur en épingla une qui n’eut pas l’occasion de s’envoler vivant : on ne trahissait pas l’Ordre, même vampire.

Le Chat se retrouva seul face à sa proie. L’homme s’immobilisa un instant, à la défection de ses gardes, puis lâcha un juron en français entre ses dents serrées. Il hésitait, évaluant sans doute ses chances de sortir vainqueur de l’affrontement. Alix n’avait pas eu le temps de dresser de barrière pour prévenir de sa fuite : s’il décidait de partir, elle ne pourrait probablement pas le retenir.

Comme Esther l’avait présupposé, il s’estima capable de triompher de l’Once. Le combat reprit et le sorcier égrena un récital d’enchantements, certes plus variés que la moyenne, mais néanmoins insuffisant pour mettre le Chat en difficulté.

Elle l’attaqua, enfin. Elle se porta au corps à corps et sa main scintilla d’un sortilège de confinement. Il dévia le choc de l’avant-bras, recula d’un pas, s’apprêta à répondre, mais la paume d’Alix s’enfonçait déjà dans son ventre. Il accusa le coup d’un grognement étouffé, alors qu’un maillage de chaînes fines se déployait autour de lui. La sorcière s’écarta : elle avait gagné. Même s’il se débattait, il ne disposait pas de la puissance nécessaire pour briser le charme qu’elle continuait à tisser d’une main de fer. Rapidement, Diaidrail s’écroula dans un cocon de fumée noire, ligoté.

Le Chat se rapprocha à nouveau et chargea son concentrateur d’un sortilège fatal.

« Comme il est plus correct de savoir pourquoi vous mourrez le premier, autant vous en informer : Adélaïde m’envoie pour vous tuer », affirma-t-elle.

Diaidrail haletait sous la panique. Il se tordit sur le sol et se redressa tant bien que mal. Il jeta un regard d’encre à son ennemi avant de baisser la tête pour dissimuler un rire aussi nerveux qu’amer.

« Quelle putain de traître ! marmonna-t-il.

— Vous n’avez pas l’air surpris. »

L’Once se pencha pour le retourner et accrocher son attention. Elle força son esprit désorienté, tout à fait perméable aux vues de la situation. Elle se glissait dans sa conscience pour suivre ses pensées et son ressenti. Le souvenir, très net, de l’incartade, quelques semaines plus tôt, lui donna la vraie raison de la requête d’Esther. D’après lui, donc, Esther était à l’origine de la cessation des attentats. Cela restait cohérent avec ce que la Cromwell avait dit au manoir.

« C’est pour le mieux. Elle accélère la chute de l’Ordre, surenchérit Alix pour le faire réagir.

— Fillip finira par ouvrir les yeux, il vous anéantira tous les deux », cracha-t-il en réponse.

Alix sourit, inclina légèrement la tête, puis souffla :

« Toutes les deux. »

Elle lança son sortilège et Diaidrail mourut. L’Once se pencha sur lui et récupéra ses concentrateurs : ce trophée prouverait à la Cromwell qu’elle avait mené à bien cet assassinat. Maintenant que c’était réglé, elle devait étudier le cas des vampires et de leur présence encombrante.

*

Pierre lisait au coin du feu, confortablement installé dans les fauteuils du salon. Il se délectait de son nouveau super pouvoir – acquis au prix de nombreuses heures passées à soigner Alix de son exposition aux radiations – : se trouver seul dans cette pièce, avec un livre de la bibliothèque à laquelle il avait maintenant accès.

Le jeune homme, locataire captif depuis plus de six mois, avait à présent l’autorisation de se rendre dans la majeure partie du bâtiment et, comble de son bonheur, il semblait avoir enfin gagné la confiance de ses hôtes, voir leur reconnaissance. Pas plus tard que le matin même, Naola était rentrée d’une nuit au pub avec une méchante morsure dans le dos – Dans le dos ! Enfoiré de longues dents ! Pourquoi pas sur le cul aussi ? Je lui aurais fait bouffer ses canines à ce connard ! – et elle était venu le trouver – lui ! – pour qu’il la soigne ; ce qu’il avait fait avec beaucoup d’application.

Pour passer le temps, il s’abîmait dans l’étude d’ouvrages médico-magiques à l’épaisseur défiant la raison. Il aurait pu apprécier la quiétude de l’instant, soulignée par le charmant crépitement du feu et sa douce chaleur, mais il savait qu’elle n’était que façade. Les habitants du manoir se préparaient à entrer en guerre, et, comme pour appuyer cette réflexion Mattéo et Xavier apparurent et s’affalèrent dans les fauteuils alentour, haletants.

Le premier descendit un grand verre d’eau, mis à sa disposition par le webster toujours aussi discret, le second se saisit d’une coupe de vin blanc bien fraîche. Pierre révoqua l’ouvrage de la bibliothèque pour qu’il se range dans son étagère. Mattéo ne plaisantait pas avec ça…

« Encore à vous entraîner sur le sortilège ? demanda l’Héliade.

— Encore et toujours. »

Depuis que leur maître s’était vu enseigner le maléfice favori de Fillip par Mordret, ses deux élèves le pratiquaient sans relâche. Ils servaient de cobaye au contre-sort élaboré par l’Once, une tâche harassante qui mobilisait toute leur énergie et les laissaient exténués.

« Qu’est-ce que sont en train de faire vos doubles ? demanda Pierre.

— Des pompes.

— Et moi je cours. »

Le principe de l’enchantement se révélait d’une simplicité théorique affligeante : Fillip était constamment multiple, plusieurs corps, plusieurs esprits, parfaitement séparés et indépendants, à l’exact opposé des charmes de dissociation classique. Lorsqu’Alix usait – et souvent abusait – de ses doubles, elle divisait sa magie et partitionnait sa concentration tout en partageant immédiatement dégâts et émotions avec ses diverses projections.

Dans le cas de Fillip, une version autonome de lui devait se trouver à l’abri, dans un lieu inconnu, alors que l’autre – ou les autres – incarnait le Leader de l’Ordre. Si la doublure subissait un dommage, elle annihilait sa douleur d’un enchantement, et se révoquait elle-même. Si l’une des doublures mourait, elle disparaissait, tout simplement.

« Ce mec est un surhomme, souffla Xâvier. Je ne sais pas comment il fait pour tenir comme ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Après cinq heures, je suis complètement mort… Je ne peux même plus… »

Le sorcier posa sa paume droite sur son entrejambe et leva doucement la main dans un sifflement approprié, puis esquissa des mouvements de bassins équivoques. Pierre rit de bon cœur.

« Avoue que si tu le pouvais, tu t’arrangerais pour voir deux personnes en même temps, renchérit l’Héliade.

— À vrai dire, le simple sort de dédoublement habituel est bien mieux pour ça. Avec le nouveau sort, je suis obligé d’attendre d’être redevenu un pour ressentir le plaisir des deux clones. Alors qu’avec le sort de dédoublement classique… Merlin ! Que c’est bon d’être dans deux personnes en même temps ! Très difficile, en termes de timing, mais quand tu doubles viens… Le pied !

— Les gars… » grogna Mattéo, toujours outré qu’on utilise de si beaux sortilèges pour une jouissance autre qu’intellectuelle.

Pierre réprima un nouveau sourire. Il aimait beaucoup voir le brun afficher de son petit côté intello.

« Pourquoi, tu ferais quoi, toi ? demanda Xâvier. Deux fois plus de Mattéo avec Na…

— Mec ! s’insurgea son ami.

— Tu ferais quoi ? »

Mattéo haussa les épaules. Stupide question.

« J’en profiterais pour étudier des ouvrages pendant que je m’entraîne. En redevenant un, j’aurais augmenté mes aptitudes physiques et mes connaissances. Parfait. »

Le borgne se moqua ouvertement de lui, mais Pierre, pensif, interrompit son hilarité.

« Je me demande ce que fait mon frère. Ça doit être long… »

Un silence gêné suivit sa remarque : Pierre évoquait rarement sa filiation. Il savait que ce simple lien remettait en question son allégeance, du moins aux yeux des deux garçons, et que ses hôtes doutent de lui était la dernière chose qu’il souhaitait au monde. La deuxième dernière chose. La première place étant de voir son frère massacrer les habitants du manoir pour le récupérer et lui faire payer sa traitrise. Cette perspective hantait toujours certaines de ses nuits.

« Moi, je l’imagine enfermé dans une pièce ronde, tout en haut d’une tour pointue, avec une belle bibliothèque, à s’entraîner, encore et encore, pour augmenter sa puissance, répondit simplement Xâvier. Fillip dans sa tour !

— Il y laisse son espérance de vie, fit remarquer Mattéo. Ça explique pourquoi il a tant de coups d’avance sur nous, cela dit. Je suis d’accord avec toi, mec. Enfin… la tour pointue en moins. Une bonne cave ferait l’affaire.

— Ou un chalet en haut d’une montagne. »

La voix grave de la couverture d’Alix supplanta le crépitement du feu et elle s’assit aux côtés de ses élèves et de Pierre. Elle reprit son apparence normale, dévoilant au passage ses blessures. Une entaille encore rouge barrait son décolleté et Pierre devinait une plaie transverse, d’une épaule à l’autre ; un hématome verdâtre dépassait de sa manche gauche ; quelques griffures sur le visage ; un pansement sur la joue ; une coupure en train de cicatriser sur l’avant-bras droit…

Le jeune Héliade sauta sur ses pieds pour se porter à son aide, mais elle lui adressa un geste rassurant.

« Rien de grave, Pierre. Quelques blessures superficielles…

— Tu t’es battue à l’arme blanche ? demanda Xâvier.

— Tu sais te battre à l’arme blanche ? » s’étonna Mattéo.

Le Maître remercia Honkey pour le whisky qu’il lui amena et s’accorda le temps d’une gorgée avant de répondre.

« Non. Je ne me bats pas à l’arme blanche. Les vampires, si, visiblement. N’est-ce pas Naola ?

— Ouais, c’est le genre de technique qu’ils aiment bien », confirma la jeune femme.

Elle se tenait dans l’encadrement de la porte et une chaude et délicate brise parcourut la pièce, signe qu’elle s’entraînait avec Tourab. Signe, aussi, qu’aucune des réflexions graveleuses de Xâvier ne lui avait échappé, grâce à la conscience de l’esprit-vent. Pierre dissimula un sourire en se rappelant de la mention au sexe entre Mattéo et Naola. Sans doute n’avait-elle pas aimé cette tentative d’intrusion dans leur vie privée. D’un vif signe de main, Naola révoqua le djinn, matérialisant une bille d’iris qu’elle fit disparaître dans sa poche.

« Tu t’attaques aux longues-dents, maintenant ? demanda-t-elle en venant s’installer dans le dernier fauteuil libre.

— Non, j’attaque l’Ordre, mais il se trouve que la cellule que j’ai détruite aujourd’hui paye des vampires pour les protéger. Peu efficace, mais difficilement prévisible. Ça aurait pu me coûter la mission.

— Ça peut toujours te coûter la vie : sang de vampire et plaie ouverte, dis-moi que tu t’es protégée.

— Dès qu’ils ont sorti leurs armes, quand il est devenu évident que j’allais sortir de là avec quelques coupures… Un charme pour empêcher leur sang d’entrer en contact avec moi. Un bricolage peu heureux, mais ça a fonctionné. »

Amalia leva le sortilège qui masquait les dégâts sur sa main gauche : elle était cassée, même si Pierre pouvait, à vue d’œil, constater qu’un enchantement médical la soignait déjà. Autour de chacun des doigts, de petits anneaux gris indiquaient qu’elle avait pris un sérum de détection vampire. Elle restait bien sorcière. Naola approuva d’un hochement de tête.

L’Once se tourna, alors vers Xâvier et lui envoya une pochette. Le borgne l’ouvrit et en tira un bout de tissu dans lequel il découvrit un concentrateur. Il interrogea son maître du regard.

« Tuer Diaidrail était une commande d’Esther, lâcha-t-elle d’un ton neutre. Tu lui donneras ce concentrateur quand tu la verras, jeudi. »

Le blond vira livide, mais Alix l’ignora. Pierre lui jeta un coup d’oeil effaré, regard partagé par Mattéo et Naola qui n’avaient pas non plus l’air d’être au courant.

« Pour résumer, on va augmenter nos entraînements d’un petit focus vampire. Il y en aura forcément autour de Fillip.

— Xâvier a un rendez-vous avec Adélaïde ? » demanda Naola, visiblement trop perturbée par l’information pour rester concentrée.

En même temps, il y avait de quoi.

« Xâvier a eu et a encore des rendez-vous multiples avec Esther, oui, répondit Alix.

— Je n’ai pas…

— On en reparlera à deux plus tard, Xâvier », coupa sèchement le Maître.

Xâvier encaissa le soufflet en se ratatinant un peu plus dans son fauteuil sous le regard étonné de Pierre. C’était bien la première fois qu’il voyait le borgne chercher à disparaître et non à se montrer.

Le sujet clos, Alix reprit une attitude plus neutre.

« Naola, j’ai besoin de savoir combien de vampires gravitent autour de Fillip.

— Je peux me renseigner, répondit Naola. Il y en avait combien ?

— Entre dix et quinze. Il doit y en avoir cinq ou six à retrouver…

— À retrouver ?

— À voir tomber trop de leurs collègues, certains ont déserté. Si tu veux des informations, tu peux chercher ces vampires-là. »

Alix reposa son verre et passa sa main sur son avant-bras, là où une plaie cicatrisait déjà. Naola se renfrogna et se cala au fond de son fauteuil dont elle tapota l’accoudoir d’un geste nerveux.

« Quand on lancera l’attaque, je préfèrerais éviter une boucherie. Laisse-moi m’occuper des vampires. »

Alix haussa ses deux sourcils et détailla la future femme de son élève. Elle semblait peser le pour et le contre de cette proposition que Pierre estimait risquée. Après tout, Naola côtoyait des longue-dents au bar. Des vampires-mercenaires, ce devait être autre chose. Il frissonna lorsqu’Amalia lui jeta un coup d’œil avant se focaliser à nouveau sur Naola.

« Est-ce que tu pourrais en gérer une vingtaine toute seule ? Plus ? Est-ce que tu peux nous dire jusqu’à combien ?

— Je… Il me faut une salle close, et ça devrait être bon », biaisa la jeune femme en pesant chacun de ses mots.

À côté d’elles, Mattéo et Xâvier veillaient à ne surtout pas intervenir, alors que Pierre fronçait de plus en plus les sourcils, conscient qu’il s’écoulait ici des échanges informulés essentiels. Alix lui adressa un nouveau regard, puis un sourire et conclut, à l’adresse de Naola :

« Je pense pouvoir te prévoir ça. »

*

Alix se réveilla près de quatre heures après s’être assoupie. Un homme dormait encore à ses côtés, un bras passé en dessous de ses seins, paisibles. Elle sourit et glissa sa main dans ses cheveux ras. Usem la libéra, puis s’étira en douceur, avec un petit soupir satisfait. La sorcière l’observa un instant, puis se leva. Il la suivit des yeux et elle lui rendit un regard brûlant par delà la glace dans laquelle elle se détaillait. Le sommeil et la nuit de détente qu’ils venaient de s’offrir ne suffisaient pas à chasser totalement la tension de ses traits.

« Tu ne veux pas te dédoubler ? demanda-t-il. Je n’ai rien de prévu aujourd’hui… »

Elle sourit. Elle utilisait cette méthode lorsqu’elle passait la journée au lit avec lui. Les rares fois où leurs emplois du temps concordaient, ils s’autorisaient de remettre le couvert de très nombreuses reprises, jusqu’à s’effondrer de fatigue, l’un en l’autre. Tous les deux ans, en moyenne. Des journées au Magistère où elle faisait surtout acte de présence au vu de la difficulté à se concentrer quand son double jouissait.

« J’ai quelque chose de prévu, cette fois, Usem. Je pars dans une heure. »

L’homme afficha une moue dubitative. Alix s’approcha de son dressing, une pièce univers dédiée à sa volumineuse garde-robe. Usem se leva à son tour et la suivit pour l’enlacer pendant qu’elle choisissait ses vêtements. Il déposa dans son cou un baiser qui ne laissait aucun doute sur ce qu’il comptait faire de cette heure volée. Alix frissonna et s’arrêta un instant, les yeux fermés. Elle avait prévu toute autre chose.

« Usem… souffla-t-elle

— Alix ? »

Elle attrapa ses vêtements et l’homme compris, immédiatement. Le visage neutre, il s’écarta, puis s’habilla à son tour, sans un coup d’oeil pour Alix qui passait sa tenue de combat.

« Tu prends un café avec moi ? » demanda-t-elle d’une voix légère.

Usem la dévisagea et elle soutint son regard. Ils ne prenaient jamais de café ensemble. Usem ne mangeait pas ici, jamais. Ils baisaient, il dormait, il partait. De toute façon, il n’était pas conseillé de goûter à la cuisine d’Alix. Partager un café, petit moment complice au lendemain d’une nuit de sexe, n’enterait pas dans le cadre très strict de leur relation.

« Tu veux prendre un café avec moi ? répéta le sorcier.

— Si je le veux ? »

Elle lui adressa un sourire triste parfaitement calculé.

« Oui. Je crois bien que j’aimerais passer ce moment avec toi ce matin. »

À son ton, il devait comprendre que ce café serait peut-être le dernier partagé avec elle, ce qui risquait fort d’être le cas s’il ne l’accompagnait pas.

Usem fronça les sourcils, elle se contenta de l’embrasser, légère, du bout des lèvres, avec une tendresse qu’ils s’interdisaient d’habitude. Il la retint contre lui.

« Alix », souffla-t-il la voix rauque.

Bien. Il avait compris : elle allait s’attaquer à Fillip. Elle haussa les épaules, puis sortit de la chambre. Il termina de s’habiller à la hâte pour la suivre dans l’escalier. À la cuisine, elle activa le charme barista et plaça les deux tasses encore fumantes devants eux, avec quelques tranches de pain dur, un beurre salé pas complètement rance et une confiture piquetée de moisissures. Elle n’y toucha pas, les mains jointes autour du récipient.

« Qu’est-ce que tu as prévu ? » souffla l’homme, inquiet.

Alix haussa les sourcils.

« Tu ne devrais pas me poser cette question », remarqua-t-elle avec un sourire crispé.

Le commentaire lui fit l’effet d’une gifle : il blanchit et baissa les yeux. Elle but une gorgée de café.

« Qu’est ce que tu as prévu ? » répéta-t-il.

Il craquait. Parfait.

« Je vais m’attaquer à Fillip. J’y vais avec Mattéo, Xâvier et Naola. Ils s’occuperont des autres Vestes Grises.

— Tu… »

Usem se tut et noya sa réprobation du contenu de sa tasse. La Confrérie n’intervenait pas. Il ne pouvait rien dire pour la dissuader d’y aller. Alix espérait de tout cœur qu’il prenne ce droit, malgré tout.

« Je sais qu’il y a des vampires qui gardent les cellules de l’Ordre. Ça ne nous posera pas vraiment de problème. »

Usem ne répondit rien et Alix ponctua sa tirade d’un peu de café, très neutre.

« Je sais contrer le sortilège de Fillip, si c’est ce qui te fait peur, se défendit-elle, en réponse aux critiques qu’il ne formulait pas.

— Ce qui me fait peur ? » répéta-t-il d’une voix plus aiguë que d’habitude.

Il se gratta doucement la gorge pour reprendre un ton plus posé.

« Je pensais que tu ne te lançais pas dans un combat que tu ne pouvais gagner. »

Alix resta de marbre. Il avait raison, évidemment. Elle ne pouvait battre Fillip seule, mais elle devait le convaincre qu’elle était convaincue du contraire. Elle reposa sa tasse dans un bruit sec.

« Qu’est-ce qui te dit que je ne peux pas le battre ?

— Enfin… »

Usem détourna le regard, tapota la table du bout des doigts, gêné.

« Tu sais bien : la radiation. Tu n’es pas à ton potentiel maximum. Et tu voudrais que j’envisage que tu puisses battre le leader de l’Ordre comme ça ? »

Alix réprima un sourire. Il la brossait dans le sens du poil, mais il connaissait parfaitement son niveau. Radiation ou pas, tous deux le savaient insuffisant.

« Il faut que j’y arrive, Usem, articula-t-elle.

— Tu ne te lances jamais dans un combat perdu d’avance.

— C’est en restant inactive que je perds le combat ! » explosa-t-elle, la voix teintée des braises d’une colère qu’un souffle raviva.

Elle se leva, brusque, et commença à arpenter la pièce.

« Cet homme est prêt à s’en prendre à des enfants, cracha-t-elle. Tu es au courant, n’est-ce pas, de ce qu’il avait prévu ? Depuis bien plus longtemps que moi, j’imagine !

— Je ne… tenta de se défendre le Confrère.

— Je ne tolérerais pas que cet homme me menace plus longtemps, tonna-t-elle. Je ne tolérerais pas qu’il mène la Fédération où il le veut. Je dois réagir. Avant de reproduire l’erreur que la Fédération a faite avec Leuthar. Avant qu’il ne soit trop tard. Fillip est dangereux. Pour les sorciers, pour la Fédération et pour moi ! »

Elle s’immobilisa tout aussi subitement qu’elle s’était mise en mouvement, poings serrés, tête raide.

« Quelqu’un, dans son entourage proche, connaît mon identité », souffla-t-elle entre ses dents, comme si l’information de cet échec lui râpait la bouche.

Le visage d’Usem se ferma, il devait réaliser à quel point elle était déjà acculée. Lui seul, ou presque, pouvait savoir les conneries auxquelles elle était capable de se livrer lorsqu’elle était acculée.

« Tu pour…

— Je refuse de les laisser me coincer à petit feu », coupa-t-elle avec sècheresse.

Elle reprit sa marche.

« Je ne les laisserais pas détruire ma Fédération, celle que je construis depuis des années. Je suis l’une des trois Régents. Je ne laisserais pas un gars de l’Ordre remettre en question ma politique. »

Les Confrères étaient les seules personnes avec qui Alix pouvait mentionner son poste sans enfreindre sa promesse au Président. Devant Usem, elle pouvait librement parler de sa place et de son rôle au sein du système politique fédéral, celui d’une clé de voûte, bientôt indispensable à ce que toute la structure tienne debout.

« Alix, stop », coupa Usem la voix blanche.

Elle se tut pour le laisser s’exprimer, mais poursuivit ses allers-venues entre le plan de travail et la table. Usem la suivait des yeux, les dents serrées. Elle sentait sa tension, presque aussi palpable que son inquiétude.

« Tu es en colère, reprit-il. Je le comprends, mais ce n’est pas parce que l’Ordre te menace que tu dois foncer dans une mission suicide !

— Ce n’est pas une mission suicide.

— Alix, regarde les choses en face. Tu vas mourir.

— Pas si tu viens avec nous. »

Le Confrère se figea et se décomposa. Elle referma son piège sur lui, s’accrochant à sa conviction désespérée qu’il ne pourrait s’en échapper.

« Tu ne risqueras pas la vie de tes élèves, argua-t-il d’une voix tremblante.

— Bien sûr que non. Si tu ne viens pas, je les renverrais chez eux avant de m’attaquer à Fillip. Je les scelle au manoir, sous un verrou qui ne cédera qu’à ma mort, si elle arrive. Je l’ai déjà fait, pour Leuthar. Ils s’en remettront. »

La femme, enfin, s’immobilisa, à l’autre bout de la cuisine. Les ombres fades du levant taillaient à l’extrême les traits tendus de son visage dans une expression déterminée. Les bras croisés, elle accrocha son regard comme elle aurait saisi une bouée au milieu d’une tempête.

« Tu as le choix, Usem. Soit tu viens avec nous et tu t’assures que je ne meurs pas. Soit tu me laisses partir et tu fais confiance en ma capacité à évaluer mon niveau lorsque je suis dans un état de panique permanent. »

Usem la connaissait bien. Trop bien. Il l’avait vue devenir Consœur, il avait subit de plein fouet son départ, il savait son entêtement. Il avait vécu dix ans à ses côtés, plus proche qu’un frère. Il connaissait ses coups de tête, son impulsivité, sa réaction épidermique lorsqu’elle sentait un piège se refermer sur elle. Son extrémisme. Il connaissait, mieux que personne, le Chat qui sommeillait en elle, celui qui tournait en cage dès que l’espace se réduisait. Celui qui abandonnait toute raison quand il en allait de son indépendance. Quand il releva les yeux vers elle, c’est cette Alix-là, sa vieille Consœur, qui le regardait, inflexible. Celle qui allait faire une connerie.

Elle sut, à son expression, qu’elle avait gagné. Il ne prendrait pas le risque de la perdre.

« Bien, dit-il d’une voix à nouveau maîtrisée. Je vais venir avec toi. Je ne supporte pas l’idée que la Confrérie perde ce qu’elle a investi en toi. Si tu meurs, tu mets à la poubelle tes dix années Confrères et notre partenariat actuel. Nous avons besoin de ta position au Magistère. »

Alix retint un sourire et scella leur mensonge d’un signe de la tête. Il s’en tiendrait à cette ligne de défense, lorsque l’organisation millénaire le punirait de son intervention. Tous deux savaient qu’il se voilait la face, comme toujours, quant à la réelle raison de son ingérence. Les lois Confrères interdisaient toute relation amoureuse, pourtant il l’aimait autant qu’elle l’aimait ; d’une manière tout aussi illégale qu’irrationnelle.