Xâvier profitait avec plaisir du ruissellement de l’eau sur sa peau. Toutes ses amant⋅es ne disposaient pas d’une douche si efficace. Les sorciers pouvaient de se laver d’un sortilège et l’installation d’artefact de distribution sanitaire était souvent sommaire et fonctionnelle. Cette salle de bain, en plus d’être aménagée avec goût, se payait le luxe d’une intégration parfaite des enchantements d’hygiène. Les mages bâtisseurs qui y avaient travaillé s’étaient appliqués et avaient dû coûter cher.

Xâvier était bien placé pour repérer ces petits riens qui trahissaient Esther : lui aussi venait d’une Grande Famille, bien qu’elle l’ignora toujours. Ils ne parlaient jamais de leurs origines.

Le jeune homme révoqua le charme d’eau et la pièce enclencha automatiquement celui de séchage. Il sortit de la salle de bain, propre et parfaitement détendu.

Encore nue sur le matelas, Esther s’étira. Depuis plusieurs semaines, il la sentait tendue, mais il ne disait rien et gardait pour lui ses réflexions. Entre eux, seules deux règles comptaient : pas de prise de tête, pas de question. De fait, il ne cherchait pas à savoir ce qui la préoccupait, mais l’aidait à sa façon : ils se voyaient plus souvent et il lui changeait les idées, le plus souvent au lit, bien que la douche accueillit aussi parfois leurs ébats.

« Je pensais que tu viendrais me rejoindre.

— La nuit a été courte, j’ai préféré profiter de mes draps plutôt que de toi, susurra-t-elle en se laissant rouler sur le ventre. Et puis, tu m’as dit que t’avais un rendez-vous. Je n’avais pas envie de me presser pour toi.

— Tu as raison, c’est mieux de prendre son temps. »

D’un geste de la main, Xâvier fit apparaître son sac et le posa sur le lit. Il jeta un charme pour y récupérer son uniforme et il le déplia d’un geste sec, un petit sourire aux lèvres.

Comme Mattéo, à la chute de Leuthar, il s’était interrogé sur l’utilité de son emploi d’analyste en sérum agricole et en avait rapidement conclu qu’il devait se recycler avant de mourir d’ennui. L’Ordre à genoux, malgré ses attentats à répétitions, il n’avait plus besoin d’une couverture si propre… Mattéo, poussé par Naola, avait écarté l’idée d’entrer dans l’armée comme P.M.F. et s’était rabattu sur la recherche. Xâvier, quant à lui, s’était décidé quelques semaines plus tôt : il s’était engagé et suivait une série d’examens qu’il franchissait haut la main. Il avait reçu son uniforme trois jours auparavant et le portait aujourd’hui pour la première fois, pour sa première mission.

Le jeune homme passa son pantalon, puis releva les yeux vers Esther et fronça les sourcils. Elle le fixait, mal à l’aise :

« L’uniforme te plait ? blagua-t-il. Si c’est ton trip, je serai heureux de l’utiliser pour le loisir…

— Je n’avais pas l’impression que tu aies besoin d’une paie de P.M.F., c’est tout », se défendit-elle et s’extrayant du lit.

Elle s’étira et, d’un geste, sélectionna une tenue dans l’immensité de son dressing.

« C’est nouveau, conclut-elle après un temps de réflexion. Tu ne te pavanerais pas devant moi comme ça si c’était ton travail habituel.

— C’est nouveau, oui. »

Xâvier observa un court silence, puis, comme à toujours, décida de prendre la discussion à la légère.

« Quitte à risquer ma vie au travail, je préfère éviter que ça soit un sérum qui me fasse sauter le ventre. De toute façon, je saurai où frapper si je suis blessé…

— Donc tu fais ça par amour de la patrie, conclut-elle sans parvenir à dissimuler complètement son ironie. Je suis rarement affectée aux soins des fédés, il faut prêter serment, c’est plein de paperasse… Si tu prévois un autre accident de chaudron, fais-le dans le civil, tu auras plus de chance de retomber sur moi ! »

Xâvier termina de boutonner sa chemise, sans réagir à la remarque de la jeune femme. Il enfila sa veste, doucement, puis s’approcha d’elle.

« Non, pas par amour de la patrie. Je m’emmerdais dans mon job, il me fallait quelque chose pour bouger un peu. Je me suis dit que c’était un bon défi de monter en grade chez les P.M.F.. Ça t’emmerde, je le vois bien. Je peux comprendre. Je ne te ferai pas chier avec ça. On continue pareil : c’est mes affaires, tu n’as pas à t’en occuper. La prochaine fois, je ne me changerai pas chez toi.

— Ça m’a surtout surprise », sourit Esther alors que son corsage se laçait de lui-même et que ses cheveux se tressaient en belles boucles dans son dos.

Elle se rapprocha de lui. Alors qu’il refermait son uniforme, elle posa ses mains sur les siennes pour les décrocher du vêtement, saisit les pans de la veste et se hissa jusqu’à sa bouche. Elle l’embrassa, toute en retenue.

« Je me fous de ce que tu fais de tes journées, mais il faudra qu’on passe une nuit à étrenner ton uniforme. Il est bien trop décent. »

Xâvier sourit contre ses lèvres et intensifia leur baiser, puis l’écarta de lui.

« Parfait. On se voit dans trois jours ?

— On se voit dans trois jours. »

*

Xâvier apparut au cœur de Stuttgart, devant le centre de Commandement des Armées. Comme tous les fédéraux, il commençait en bas de l’échelle, aussi franchir la grande porte du superbe bâtiment relevait, ce jour-là, d’une promesse particulière : celle lancée à tous les simples soldats de pouvoir évoluer dans la hiérarchie sorcière. Ce chemin, Xâvier l’avait déjà parcouru, mais sous couverture : Alix l’avait obligé à suivre les entraînements de base sous l’aspect d’un autre policier. Son alter ego, Anderson, sous l’apparence duquel il avait participé aux opérations de Maison Haute, faisait partie de la réserve et avait, depuis sa grave blessure lors de cette mission, quitté l’armée.

Xâvier comptait bien s’investir personnellement, cette fois.

Il se présenta au bureau d’accueil, puis se dirigea vers une cour principale. Magnifique restauration sorcière, l’intérieur du bâtiment imposait à ses visiteurs la puissance de la Fédération. Le sol, pavé d’un dallage gris, s’encastrait dans une suite de colonnes et de petites coursives couvertes. En levant la tête, les couloirs externes se répétaient sur deux étages supplémentaires avant de laisser la place aux toits noirs, pentus, ouverts de multiples fenêtres. Sur le côté le plus large de la cour, un élégant castelet aux vitres hautes abritait les bureaux et appartements privés des cadres de l’armée.

Xâvier s’étonna à noter tant de détail. Il voyait ces bâtiments d’un unique œil neuf. Un gars en uniforme s’approcha de lui.

« Monsieur Xâvier Mycroft ? demanda le P.M.F. en lui tendant la main.

— C’est bien moi, mais appelez-moi Xâvier. »

Xâvier détestait son patronyme et tout ce qu’il représentait. Mycroft, le nom d’une des plus grandes des Grandes Familles, parmi les trois Clans qui, des siècles plus tôt, avaient fondé la Fédération des Enchanteurs. Mycroft, Muller, Moreau. Très jeune, le petit sorcier refusait déjà cet héritage. Il refusait l’empire de cendres que lui avaient légué ses parents. Il ne voulait rien devoir à son nom. Jamais.

Par souci d’égalité, l’emploi du prénom ou du nom seul était pratique courante dans la société sorcière, et en particulier chez les P.M.F.. Le Commandant suprême des armées ne se faisait-il pas appeler Serge ?

« Je suis Douglas Ross, mais appelez-moi Ross, répondit le soldat. Je vous accueille aujourd’hui pour vous assigner à votre première mission. Rejoignez vos collègues, nous attendons encore trois participants. »

Xâvier hocha la tête, évitant de justesse un froncement de sourcils. En théorie, le Commandant des Armées se chargeait d’accueillir les recrues ; une façon bien à lui d’assurer sa bienveillance à ses troupes.

Sans se permettre de commentaire, le borgne retrouva Laetitia et Renan, deux compagnons de promotion avec qui il avait fait ses classes. Avec le gars, ils s’étaient accordés sur un peu plus que des exercices musculaires et magiques. Un bon plan cul, Renan.

Les trois camarades se saluèrent d’un assemblage de frappes du poing et du plat de la main, puis discutèrent de l’ajustement parfait de leur tout nouvel uniforme.

Les retardataires finirent par se montrer. Quelqu’un se rappela qu’ils n’étaient pas en camps de vacances et intima à ses collègues de se mettre en rang. Une minute plus tard, le groupe présentait un alignement satisfaisant à leur supérieur. Ross se positionna devant eux, claquant des talons. En réponse, il obtient une harmonie de salut qu’il accueillit d’un sourire bienveillant.

« Bienvenue au Centre de Commandement des Armées, commença-t-il. Vous êtes, dès aujourd’hui, des Policiers Magiques Fédéraux. Votre engagement nous honore et vos concitoyens vous remercient. Je tiens à vous remercier personnellement pour l’engagement dont vous faites preuve. »

Ross croisa les mains dans son dos et poursuivit :

« Vous auriez dû être accueilli par le Commandant des Armées. Cependant, nous sommes depuis deux jours en pleine action contre l’Ordre et sa présence sur le front est requise. »

Xâvier tiqua. Sans doute sa promotion ne l’avait elle pas remarqué, mais lui avait parfaitement noté le malaise de l’officier et son regard fuyant. Il mentait. Il l’observa attentivement tenter de reprendre pied.

« Nous ne pouvons vous demander de vous battre au front, enchaîna Ross, mais nous vous assignons aux arrières du camp. Je compte sur vous pour aider, au mieux, les soldats en première ligne et je vous ordonne de ne pas les suivre. Nous avons besoin de vous. »

*

La neige tombait à gros flocons sur toute la région depuis le milieu de l’automne et laissait peu de place aux levés de soleil. Un temps rude pour une première mission, mais aisément surmontable pour Xâvier. Il accompagnait Laetitia d’un pas assuré en ouvrant un chemin à travers l’épais manteau blanc.

« J’te jure. Ça sera facile, une bonne expérience, que tu disais… grogna la sorcière.

— Quoi, c’est pas une bonne expérience ? » demanda le borgne d’un ton innocent.

Dès leur arrivée au camp, avant même qu’ils ne découvrent les étendues immaculées du nord de la Fédération, leurs supérieurs avaient requis trois volontaires pour une mission de surveillance. Une partie de la protection de leur bastillon dépendait d’artefacts de triangularisation qui y interdisaient tout transfert. Xâvier, peu désireux de se cantonner aux tâches d’entretiens qu’on allait nécessairement confier à leur groupe de bleus, avait sauté sur l’occasion et embarqué Renan et Laetitia avec lui.

Les trois novices se relayaient toutes les quatre heures pour monter la garde avec deux autres soldats confirmés. Personne ne devait circuler seul en dehors du camp, aussi, ce tour-là, Xâvier accompagnait Laetitia pour son guet et repartirait avec Renan.

« Si, concéda la jeune femme. C’est une bonne expérience. Et puis j’allais nous proposer, en vrai. »

Xâvier se retourna pour adresser à sa comparse un sourire réjoui. Laetitia était une petite sorcière, tant par l’âge que par la taille. Elle ne dépassait pas le mètre quarante et venait d’avoir vingt-deux ans, le minimum pour entrer dans l’armée. Un bout de femme au verbe aussi vif que ses coups de pieds : quand le borgne avait tenté de la draguer, il s’était juré de ne pas recommencer.

« On est quasiment arrivé, précisa-t-il.

— Je sais. »

À travers la neige épaisse, ils distinguaient en effet un peu de lumière générée par un charme discret. Ils lancèrent le sortilège qui leur permettait d’entrer dans la zone sécuriser de l’artefact et Renan les accueillit de bon cœur. L’autre P.M.F. se contenta de leur adresser un signe de tête et leur intima de se dépêcher.

Les quinze minutes de marche pour rentrer se cheminèrent dans le silence. Renan grelottait, sans doute peu habitué à affronter la rigueur de l’extérieur, sous la neige et sans charme de chaleur. À l’entrée du camp, le duo montra patte blanche grâce à un second enchaînement des petits maléfices qui faisait office de mot de passe, puis s’engagea enfin sous le sortilège de protection de la base. L’enchantement, en plus de dresser un bouclier efficace contre une majorité des attaques magiques, isolait les tentes des flocons et du froid. Le sol, en revanche, souffrait des allées et venues incessantes des militaires dont les bottes détrempées imbibaient d’eau la terre battue. Les troupes au repos pataugeaient dans la boue.

Xâvier vacilla, mais rétablit son équilibre. Renan s’étala par terre.

Le borgne encaissait leurs trois premiers jours de service bien mieux que son compagnon. L’expérience, bien à l’abri des lignes, ne pesait pas bien lourd, face à son habitude de mission. Alix l’avait entraîné à pire.

Mais Renan… Le sorcier souffrait de leur manque de confort. Novices, ils n’étaient pas habilités à user des canaux de transferts réservés aux soldats du front et ils devaient effectuer chacun de leur déplacement à pied. À chaque fois, ils détrempaient leurs fringues, à chaque fois, ils se les caillaient et, à chaque fois, leurs demandes d’autorisations pour utiliser des enchantements de commodité étaient refusées : priorité aux combattants. La garnison reversait régulièrement une grande partie de sa magie dans des accélérateurs immédiatement portés sur les lignes.

Les affrontements duraient depuis cinq jours, le bataillon des recrues était sur place depuis trois et les positions n’avaient toujours pas bougé. On murmurait d’inquiétantes rumeurs, dans le campement : le nouvel attentat de l’Ordre aurait visé l’armée et touché leurs dirigeants du centre de commandement, peut être même Serge lui-même. Leur attaque, imaginée pour apporter une réponse ferme à Fillip, se transformait en catastrophe… et, en plus, Xâvier allait louper son rendez-vous avec Esther.

« Merlin, je pensais qu’on rentrerait à Stuttgart plus rapidement. », grogna-t-il.

Les sièges relevaient de l’exceptionnel, chez les sorciers : les batailles se terminaient vite, le plus fort gagnait, point. L’immobilisme actuel démontrait la capacité défensive exceptionnelle qu’avait développée la cellule de l’Ordre. Une situation inquiétante à laquelle Xâvier tentait de ne pas trop songer.

Renan et lui rallièrent leur tente et le borgne entreprit de se dévêtir pour se débarrasser de son uniforme gorgé d’eau. Son compagnon se précipita vers le braséro central où crépitait un sortilège de feu.

« Déssapes-toi et mets tes fringues à sécher, conseilla Xâvier en ôtant ses chaussures

— Deux secondes, grogna le sorcier.

— Quelle plaie, poursuivit le borgne. J’avais rendez-vous ce soir, c’est mort.

— Il est beau gosse ? demanda Renan en se réchauffant les mains.

— Elle est géniale au lit. »

Xâvier passa des vêtements propres et s’allongea sur son lit de camp.

« Réveille-moi avant le départ. »

Xâvier n’eut pas le loisir de se reposer : une sirène d’alerte résonna dans tout le campement. Le jeune homme se releva brutalement et Renan passa la tête dehors avant de rentrer, précipitamment.

« C’est Fillip ! souffla-t-il, livide. Il est là, là… là à dix pas !

— Merde ! »

Xâvier activa immédiatement son concentrateur.

« Il y a de Vestes Grises partout ! » précisa Renan.

Leur tente s’embrasa d’un coup. Le borgne agrippa son compagnon, les protégea et repoussa le tissu incandescent avant qu’ils ne s’y retrouvent piégés. Le bastillon se transformait en champs de bataille au centre duquel Xâvier reconnut le leader de l’Ordre. Il rentra les épaules et baissa la tête, de peur d’attirer son attention. Heureusement, Fillip les ignora, trop occupé à mettre le feu à chacune des tentes, une à une, minutieusement. Beaucoup n’avaient pas le temps de sortir assez vite et des cris de douleurs s’élevaient des flammes.

Xâvier comprit sans mal la situation : la bataille était perdue. Nul besoin de rester ici, surtout que si les Vestes Grises parcouraient le camp, alors la triangularisation était levée. Il demanda un transfert pour deux et ramena Renan à la caserne.

Ils s’écrasèrent sur les pavés de la cour du Centre de Commandement, au milieu d’une dizaine d’autres soldats. Un P.M.F. se précipita vers eux et les aida à se relever. Il nota leurs noms sur un mnémotique et les confia à un médecin. On offrit une veste à Xâvier qui, dans l’action, n’avait pas pris la peine de se couvrir.

« On va bien, précisa Xâvier. Je l’ai embarqué avec moi dès qu’on a vu Fillip.

— Vous avez bien fait. »

Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent parqués dans l’une des hautes salles du Centre de Commandement attenantes à l’infirmerie militaire où des médics assermentés apportaient les premiers soins aux blessés.

Xâvier observa les P.M.F. déjà rentrés et conclut assez rapidement qu’une bonne partie de sa promotion se trouvait encore là bas.

« Bon. C’est une catastrophe, souffla Xâvier à son camarade.

— C’était Fillip », renchérit Renan, toujours blanc comme un linge.

Posés sur un banc, les sorciers se résignèrent à l’attente. Certains, dans une telle situation, éprouvaient le besoin de parler, beaucoup, nerveusement. Renan était d’entre eux, mais il n’obtint du borgne qu’une oreille plus ou moins attentive. Le jeune homme trouva un autre gars de leur promo pour échanger sur cette expérience pour le moins effrayante.

Xâvier, enfin seul, en profita pour fermer les yeux, tendu et inquiet : Laetitia n’était toujours pas rentrée. Pour attaquer le camp, Fillip avait forcément réussi à faire tomber l’un des trois artefacts dont ils assuraient la surveillance. Xâvier s’efforçait de ne pas en déduire l’inévitable.

Ils patientèrent deux heures. Deux heures avant de considérer que ceux qui manquaient à l’appel ne reviendraient plus. Quarante-cinq morts, dix-huit portés disparus et des dizaines de blessés. Quinze décès parmi les nouvelles recrues ; dont Laetitia.

Un haut gradé du nom de Henri Salt, épaulé par Ross, donna comme il le pouvait un discours à ses troupes. Il félicita ceux qui avaient eu le réflexe de rentrer immédiatement : rien ne servait de se mettre en danger en restant sur place pour se battre dans un combat perdu d’avance. Pragmatique, mais l’intervention aurait dû être assurée par Serge, à nouveau.

Quand on les laissa enfin, Xâvier sortit un mémorigamie. Il écrivit dessus : Toujours ok pour ce soir ? J’ai très envie de me changer les idées en toi. Chez toi ou chez moi ?

Il plia le papier et envoya l’enchantement à Esther. Un instant plus tard, il avait sa réponse : Chez toi.

*

Esther était installée au fond d’un confortable fauteuil en cuir, un verre d’un excellent vin blanc, très doux, calé au fond de sa paume. Les jambes croisées sous une longue jupe sombre fendue avec juste assez de décence pour rester élégante, elle observait son interlocuteur avec un sourire détendu. Elle passait une bonne soirée. Loin des enjeux et des mensonges dont elle avait fait son quotidien. Cet homme-là, elle ne l’avait séduit que pour le loisir. À moins que ce soit l’inverse.

Très charmant, Xâvier l’avait draguée ouvertement dès les premiers mots qu’il avait pu de lui adresser. Amoché, amaigri, le teint cireux d’un coma de plusieurs jours, il n’avait, à ce moment-là, rien d’attirant et elle s’était moqué de lui, sans méchanceté.

Ils s’étaient revus à de nombreuses reprises et avaient couché ensemble bien avant qu’il ne quitte sa chambre à la Centrale. Bel homme, il travaillait son physique et il y avait une joyeuse nonchalance dans sa façon d’être qui le rendait plus que charmant. Et, bien sûr, il y avait son œil. Ou plus exactement, l’absence de son œil, dissimulée par un bandeau très ouvragé, qui lui conférait une allure inimitable. Un pirate dandi et je-m’en-foutiste.

Conscient d’être la cible des réflexions de la jeune femme, le sorcier sourit et leva son verre. Esther réalisa qu’elle avait, comme souvent, laissé trainer son regard sur le cache-œil. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui fut estropié avec tant d’élégance. Elle se pencha vers lui pour trinquer, mais il perdit son attention dans son décolleté. Esther, amusée, le dégagea un peu plus, d’un mouvement calculé, mais très naturel. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, il n’avait cessé de la déshabiller du regard.

Il fallait admettre qu’elle avait mis les formes, ce soir-là. Outre la jupe longue, d’une facture impeccable, elle s’était glissée dans un chemisier composé de plus de dentelles que de tissus, très ouvert dans le dos et terminé par un laçage complexe. L’ensemble était maintenu par de petits charmes-tresses et n’aurait certainement pas tenu sur elle sans magie.

L’homme finit par remonter l’œil vers elle et ils firent teinter leurs coupes.

« J’ai prévu un restaurant. D’ici une ou deux heures.

— Parfait, ça nous laisse le temps… », répondit-elle après avoir avalé une gorgée du liquoreux.

Le verre à la main, elle se releva et vint se pencher sur lui pour l’embrasser, chose dont elle avait envie depuis quelques minutes maintenant.

Esther sourit. Il avait fallu qu’il s’engage chez les P.M.F.. Voilà qu’elle couchait avec un gars de l’armée. Elle appréciait l’ironie de la situation, tout autant qu’elle appréciait le fait qu’il n’ait pas cherché à en reparler. Leur relation se devait d’être simple, et pour qu’elle le reste, ils ne devaient s’embarrasser d’aucun détail trop personnel.

Ils mangeaient, ils buvaient de bons vins, parfois ils sortaient quelque part, ils discutaient art, culture… pas forcément dans cet ordre-là, entrecoupé de sexe, sans la moindre prise de tête. Ils profitaient d’une éducation similaire, issue des Grandes Familles, c’était évident, mais cela aussi, ils ne parlaient jamais, tout juste le sous-entendaient-ils en plaisantant. Ils ne savaient rien l’un de l’autre. Ils s’amusaient.

Xâvier avait glissé la main sur la sienne, au-dessus du vin qu’elle n’avait pas lâché et répondit au baiser, l’œil fermé, doucement, avec retenue. Il baissa le bras pour déposer son verre sur le plateau qui volait à côté de lui, puis se releva et saisit ses poignets. Ses pouces effleuraient la fine peau sur ses veines, ses lèvres capturaient les siennes avec plus d’insistance. Il caressera sa gorge du bout des doigts et sourit contre sa bouche et sa langue. Elle lâcha un petit soupir amusé en venant se coller contre lui, rit, puis l’enlaça.

« On l’a déjà fait dans ton salon la dernière fois… commenta-t-elle à mi-voix.

— On peut faire ça dans le salon avant manger et remettre ça, cette nuit, ailleurs… souffla-t-il. Tu restes jusqu’à demain ? »

Il déposa un baiser dans son cou, juste en dessous de son oreille, puis descendit sa bouche vers son épaule que jamais il n’atteignit. Il se redressa, brusquement, ses deux concentrateurs actifs. Esther sursauta et lâcha une exclamation de surprise.

Xâvier se retourna et la plaça derrière lui, juste à temps pour contrer un sortilège puissant qu’il dévia sans mal. L’agresseur se montra armé et prêt à attaquer à nouveau. Muspell. Les deux sorciers s’immobilisèrent dans des postures complémentaires, équilibrées. Esther se décomposa face à la violence qui émanait de l’assaillant.

« C’est Adélaïde, de l’Ordre. Écarte-toi d’elle, ordonna le brun avec un geste sec.

— C’est… Quoi ? »

Xâvier lui jeta un coup d’œil rapide. Livide, elle recula et activa son concentrateur majeur avant de se mettre en garde. Son regard allait de l’un à l’autre des jeunes hommes.

« Écarte-toi d’elle, poursuivit Mattéo sans lui prêter attention. J’avais été clair. Je ne la chasse plus, mais qu’elle ne se mette pas sur mon chemin.

— Attends, attends… Tu crois qu’elle m’a piégée ?

— Une des pontes de l’Ordre, chez moi, en passant par toi ? Non… Non, elle vient juste prendre le thé… » ironisa Muspell, la mâchoire serrée.

Xâvier tourna la tête vers Esther. Il semblait plus surpris et interloqué qu’alarmé, malgré la tension dans la pièce.

« Une des pontes de l’Ordre ? demanda-t-il

— C’est la copine de Fillip, précisa Mattéo sans laisser le temps à Esther de répondre.

— Ah. »

Le borgne rit et baissa sa garde.

« Bon… Bah Fillip est cocu depuis quelques mois déjà. Ce n’est pas la première fois que je l’amène ici, Mattéo. »

Déstabilisé, le sorcier hésita une seconde, puis désenclencha son arme, méfiant. Esther s’était figée derrière Xâvier. Elle avala sa salive en évaluant sa situation et ses options. Impossible de se transférer, impossible de fuir, impossible de contacter le moindre renfort, elle était piégée. Elle envoyait des signaux de détresse et de demande de transfert qui lui revenaient immédiatement, implacables.

Contre un adversaire mentaliste comme Muspell, ses chances en combat frôlaient l’inexistant. Contre Xâvier, elle manquait d’élément, mais son cerveau recoupait déjà les suppositions logiques qui découlaient de la scène. Les deux sorciers se connaissaient. À leurs réactions, elles les devinaient proches. Amis, sans doute. Formé par le même maître. Elle pâlit un peu plus, si cela était possible, en arrivant à la conclusion qu’elle se trouvait probablement dans la tanière de l’Once.

« Laissez-moi partir, ordonna-t-elle d’une voix forte.

— Non, répondit Mattéo. Je ne suis pas convaincu que ce soit une coïncidence… »

Après une brève hésitation, il s’assit dans son fauteuil et l’invita à faire de même, d’un geste de la main. Xâvier reprit place avec un grognement agacé.

« Elle ne sait même pas mon nom de famille, Mattéo, objecta-t-il.

— Mec, tu réussis à draguer et à conclure sans donner ton nom ? Pendant des mois ?

— Je ne connais pas le sien non plus.

— Cromwell, Esther Cromwell, précisa le brun en l’incitant de nouveau à prendre place, d’un signe de la main.

— Tu penses vraiment que je serais venue me piéger directement chez toi ? » souffla Esther.

Elle avait encore reculé, jusqu’à sentir la cheminée dans son dos. Son concentrateur était toujours actif et armé, sa main levée pour se défendre, tout futile que soit son geste.

« Personne ne sait que nous habitons ensemble, mais tu pouvais viser l’Once en ayant appris que nous nous connaissions. Tu veux que je te croie sur parole ? répliqua Muspell en retour.

— Je venais juste passer une bonne soirée ! » s’écria-t-elle.

Sa voix trembla. Elle prit une respiration saccadée, ferma les yeux et baissa, très lentement, sa main et son arme.

« On devait juste baiser, comme d’habitude, murmura-t-elle le timbre sourd et lourd de reproches tout à fait dérisoir adressés à Xâvier. Manger, boire, discuter, baiser, passer un bon moment. Merlin ! si j’avais su, jamais je ne me serais foutue dans une merde pareille ! »

Le taux de grossièretés de ces derniers mots illustrait à lui seul son malaise et sa panique.

« Mais ce programme m’allait très bien, répondit le sorcier blond. Si j’avais su que vous vous connaissiez, je ne t’aurais pas amené ici…

— Je veux juste savoir la vérité », tempéra Mattéo d’une voix calme.

Il sortit deux petites fioles. Un sérum de vérité et son antidote, devina Esther.

« Si tu ne t’es pas mise volontairement sur mon chemin, je n’ai aucune raison de m’en prendre à toi.

— Tu n’as aucune raison, non plus, de me laisser partir. »

Mattéo ne répondit pas et Esther fixa son attention sur la table basse, très tendue. Elle hocha finalement la tête, poussa un soupir nerveux et vint prendre place en face d’eux. Sans les regarder, elle étira le bras et se saisit du sérum. Elle le déboucha, respira l’odeur caractéristique de la mixture et la but en quelques gorgées. Sans surprise, son poignet ne se cercla pas du liseré qui aurait dû certifier l’élixir comme officiel. Xâvier devait être moins piètre sérumologue qu’il ne le laissait entendre.

« J’ignorais que Xâvier et toi vous connaissiez. Je ne savais pas que tu habitais ici, ni que je me retrouverais coincée dans la tanière de l’Once ce soir. Je ne suis pas ici pour une autre raison que de fréquenter ton colocataire », articula-t-elle.

Elle releva le menton et adressa un sourire crispé à Mattéo qui lui rendit un simple hochement de tête. Il l’observa quelques secondes, hésita à nouveau, puis tapota le cuir de son fauteuil du bout des doigts.

« Ici, Fillip n’a aucune influence. Si tu veux changer les choses, c’est ici et maintenant que ça se passe. »

Adélaïde écarquilla légèrement les yeux. Ici, Fillip n’avait aucune influence. À la Centrale, elle lui avait laissé croire que son engagement pour l’Ordre n’était motivé que par sa peur de Fillip et, à présent, il lui demandait de trahir l’Ordre, ni plus ni moins. Elle n’eut pas l’occasion de poursuivre ses réflexions, car Naola débarqua dans le salon. Elle se figea sur le pas de la porte :

« Qu’est ce qu’elle fiche ici ? » demanda-t-elle d’une voix blanche

Adélaïde leva les yeux au ciel et s’enfonça un peu plus dans son fauteuil.

« De mieux en mieux…

— Je t’avais dit que Xâvier avait l’air casé en ce moment… commenta Mattéo.

— On n’est pas ensemble, corrigea le borgne. Elle voit plusieurs mecs, je vois plusieurs personnes.

— Merci pour cette précision indispensable, Xâv », souffla sèchement Naola.

Les bras croisés et la mine sombre, elle détaillait l’intruse avec un dégoût palpable. Adélaïde ne se donna pas la peine de soutenir son regard et la jeune femme alla s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de son compagnon.

« Qu’est ce qu’on fait d’elle ?

— Adélaïde a pris un sérum de vérité. Elle ne savait pas que Xâvier me connaissait, que l’on habitait ici.

— Elle est là… par hasard ? » répéta Naola en écarquillant les yeux, légèrement incrédule.

Elle finit par rire nerveux qu’elle conclut par un :

« Ridicule »

Adélaïde grogna quelque chose d’inintelligible. Elle avait besoin de réfléchir.

« Qu’est ce qu’on fait d’elle ? répéta Naola avec un peu plus d’agressivité.

— Après le gala, quand j’ai été à la Centrale, Esther m’a fait comprendre que la pression que lui mettait Fillip l’empêchait de quitter l’Ordre, répondit Mattéo avant de s’adresser directement à l’intéressée, d’une voix calme. Fillip a des oreilles partout, mais il ne peut pas atteindre le manoir. Il ne peut même pas savoir que tu es ici. Si tu n’es pas assermentée, tu es libre d’accélérer ta sortie de l’Ordre. »

Adélaïde garda le silence un long moment. Sa panique avait laissé place à une résignation assommante. Parler ne la sauverait pas. Une rencontre avec l’Once avait toutes les chances de lui être fatale, quelle que soit la bonne volonté avec laquelle elle coopérerait. Quand bien même elle désapprouvait les manœuvres récentes de Fillip, elle ne pouvait se résoudre à renier des années d’engagement auprès de l’Ordre.

Elle devait gagner du temps. Si Elfric n’avait pas encore débarqué, c’est que la magistre était sans doute trop occupée par le nouvel attentat pour gérer son cas. Ses élèves, d’une façon ou d’une autre, allaient la garder captive jusqu’à l’arrivée de leur maître. Adélaïde devait profiter de cet intervalle, qu’elle estimait très court, pour se ménager une brèche et fuir.

« Je suis assermentée sur de nombreuses choses, comme n’importe qui, commença-t-elle en choisissant soigneusement ses mots. Qu’est ce que tu veux savoir ? »

Mattéo lui adressa un très léger sourire et plongea son regard gris dans le sien.

« Je peux poser la première question ? » demanda Xâvier.

Son ami fronça les sourcils, mais hocha la tête.

« Est-ce vrai qu’un attentat a eu lieu il y a quelques jours et a touché Serge ?

— Oui… et oui. Le Commandant des Armées a été touché. La cellule du nord, menée par Isirul, a empoisonné les réserves de plusieurs casernes P.M.F.. Sérums et malédiction. L’Ordre a posé un ultimatum au gouvernement : Lievinsk contre l’antidote. »

Adélaïde raccrocha son regard sur le cache-œil du borgne.

« Ta première mission, c’était sur ce front, c’est ça ? »

Il se contenta de hocher doucement la tête. Muspell avait très légèrement blanchi. Sans doute réalisaient-ils pourquoi l’Once ne se trouvait pas déjà parmis eux, mais il digéra la nouvelle rapidement.

« Bien, à mon tour. Je veux savoir ce que prépare l’Ordre et s’ils iront jusqu’au bout.

— Tu veux savoir si nous… ils… sont prêts à laisser les bataillons mourir ? reformula-t-elle avec prudence.

— Non. Je connais cette réponse. Vous irez jusqu’au bout, surtout si vous pouvez abattre le commandant des armées. Joli coup, soit dit en passant, même si personnellement je mise sur le hasard. Très peu d’enchanteurs connaissent les déplacements de Serge à l’avance. Non, je veux connaître vos prochains coups : le lieu, la date et la teneur des prochains attentats.

— Ça n’était pas exactement de la chance, non, contredit Adélaïde à mi-voix. De simples déductions et quelques Vestes Grises parmi les Fédés. S’en prendre à des sorciers a fait débat. »

Elle frotta la main sur son visage et ferma les yeux une seconde. Les informations cédées jusqu’à présent lui avaient peu coûté et ne l’engageaient pas… Elle espérait les faire passer pour un gage de bonne foi. La suite, en revanche, signait sa trahison. Pour l’Ordre comme pour elle, il fallait qu’elle se sorte de là. Elle jeta un bref regard aux trois sorciers. Muspell était imprenable et inébranlable, Xâvier pourrait peut-être se laisser tromper, quant à Naola… Adélaïde évalua un instant l’éventualité de se servir de la jeune femme pour obliger les deux autres à la libérer. Muspell ne courrait pas le risque de voir sa compagne réduite à l’état de légume. La Veste Grise, cependant, repoussa l’hypothèse : dans l’antre de l’Once, elle ne pouvait hasarder une attaque si frontale. Non, pour se ménager une petite chance de se tirer de ce guêpier, elle devait jouer sur un plan bien différent.

« J’ai très peu d’informations sur la prochaine frappe. Elle visera un site industriel sorcier. Il vous suffit de placer les précédents attentats sur une carte pour deviner la zone de localisation. Simples déductions, encore une fois.

— La cellule d’Ebro aura en effet beaucoup à faire pour passer inaperçue. Hormis la nature du site visé, ça ne m’apprend pas grand-chose. Que peux-tu nous dire de plus ? »

D’un geste, Mattéo fit apparaître un service à thé complet. Il versa quatre tasses et laissa à chacun la responsabilité de récupérer la sienne. Adélaïde attrapa l’un des récipients, se cala au fond de son fauteuil, croisa les jambes et redressa le menton.

« Après cela, ils prévoient de s’en prendre à une école… », commença-t-elle.

Elle détailla, avec calme, le plan que lui avait livré Etzel. Sa froideur accentuait ses intonations aristocratiques. Pourtant, elle s’y reprit à deux fois lorsqu’il lui fallut décrire la finalité de cette ultime action.

« Comprenez-moi bien, il faut que les fédés cèdent, conclut-elle. Je ne dis pas cela pour voir l’Ordre s’imposer, mais il n’y a pas d’autre moyen d’éviter ce bain de sang. »

Les trois résistants restèrent sans bouger ou parler plusieurs secondes. Adélaïde avait, à mesure de son récit, senti leur tension monter, déstabilisés et horrifiés. Elle profita de leur trouble pour déployer des filins de sa conscience à la rencontre de Xâvier et de Naola. Inutile de se risquer contre la muraille de Muspell. Il se méfiait trop d’elle, la connaissait par cœur.

« Où vont-ils faire ça ? articula-t-il, finalement.

— Je ne sais pas. N’importe quelle école sorcière fera l’affaire. »

Xâvier bondit pour s’interposer entre Adélaïde et son camarade, les mains relevées en signe d’apaisement.

« Mec… entama le borgne.

— Ils vont s’en prendre à des enfants ! » tonna le brun.

La jeune femme ne pouvait le voir, mais sa voix, déformée par la colère, la fit frissonner.

— Je sais. Je sais, calme-toi. »

Mattéo apparut dans son champ de vision quand il se leva et s’écarta. Les poings serrés, il leur tourna le dos, jura trois fois en Iskaarien et relâcha ses mains pour les passer sur son visage avant de lâcher un dernier juron à voix basse. Xâvier adressa un sourire rassurant, mais crispé, à Adélaïde, puis se regagna sa place. Quelques secondes plus tard, l’autre se réinstallait dans son fauteuil. Il saisit la main de Naola qu’il pressa fébrilement, sans parvenir à la regarder.

« Comment Fillip peut-il espérer le respect de la Fédération en tuant des enfants ? », reprit-il d’une voix plus mesurée.

Il ne restait de son éclat que la tension de ses mains.

« La peur impose le respect, répondit simplement Adélaïde. Qui osera le provoquer après ça ? »

Elle lâcha un petit rire, empli d’amertume et d’une pointe d’admiration. Ses discrètes intrusions, loin de lui offrir un quelconque contrôle sur ses victimes, ne lui permettaient que de brèves inspirations. Rehausser une pensée, insister sur une idée, distiller ses suggestions. Elle se pencha légèrement vers eux et reprit :

« Qui irait provoquer l’homme qui à son arme pointée sur la nuque de nos enfants ? »

Adélaïde perçut les dégâts que causa cette réflexion sur le mental de Naola. Sa peur viscérale, lorsqu’elle imagina ses potentiels futurs enfants grandir sous cette perspective.

« L’Once continuera à s’opposer à l’Ordre, répondit Mattéo avec une foi inébranlable.

— Vous serez alors encore plus seuls qu’aujourd’hui », conclut-elle.

Adélaïde, dans le lourd silence qui suivit ses déclarations, déposa délicatement sa tasse vide sur la table basse et se pencha pour saisir la fiole d’antidote, concentrant ses infiltrations vers Xâvier. Elle comprenait mieux la raison pour laquelle elle n’avait su déceler ses liens avec l’Once et Muspell. Là où ce dernier présentait la résistance d’un mur d’acier, le borgne glissait, se dérobait et dissimulait les fondations de ses barrières mentales dans une jungle de pensées éparses et légères. Un camouflage sophistiqué qui collait parfaitement à sa façon d’être. Xâvier, pourtant, ne s’avérait pas exempt de failles, et elle comptait les exploiter.

« Je vous ai dit beaucoup plus qu’il n’en fallait pour me mettre en danger. Et beaucoup plus que ce dont vous aviez besoin pour vous assurer de ma bonne foi. Laissez-moi partir.

— Tu sais très bien que ce n’est pas possible, répondit Muspell.

— Et vous savez très bien où cela va me mener.

— L’Once sait faire preuve de pardon.

— L’Once ne prendra pas le risque, répliqua-t-elle sèchement. Tu disais vouloir m’aider à me libérer de Fillip… Je ne trahis pas l’Ordre pour me retrouver enfermée par l’adversaire, à attendre que les choses passent et espérer ne pas y laisser ma peau.

— L’Once ne te tuera pas. Nous allons t’héberger ici, le temps qu’il faudra pour s’assurer que tu ne risques rien et que nous ne risquons rien.

— Je viens de vous détailler leurs plans par le menu », s’agaça Adélaïde.

Débattre avec Muspell ne mènerait à rien, la jeune femme le savait parfaitement, mais, à travers leur échange, elle visait les deux autres. Naola, à présent, s’opposerait à ce qu’on la tue. Xâvier, elle le sentait aux infimes variations de ses pensées, trouvait injuste le traitement qu’on lui réserverait. Il voulait lui accorder sa confiance et la mentaliste appuya cette idée avec délicatesse, avant de se retirer prudemment.

« Qu’est ce qu’il te faut de plus pour comprendre à quel point je vous serais plus utile au sein de l’Ordre qu’ici ? demanda-t-elle à Muspell, feignant l’amertume.

— Ce n’est pas à nous de prendre la décision de te relâcher. Tu avais prévu de passer la nuit avec Xâvier, non ? Ton absence n’aura rien de suspect. L’Once te verra demain matin.

— Et d’ici là ?

— D’ici là, nous ferons notre possible pour que ta présence ici se passe au mieux. Le reste ne relève plus de nous. »