Focaliser son attention sur ses mains posées sur le ventre de sa patiente, se concentrer sur le contre sort qu’elle tissait, accorder sa respiration avec celle de la jeune femme, ne penser à rien d’autre et surtout pas à la sphère au centre de la pièce. Adélaïde, à genoux entre Xâvier et Naola, courbée sur cette dernière au point que son front la toucha presque, tentait de dissiper son angoisse en s’oubliant dans le soin. Un flot de murmures, litanie de guérison, sortait de sa bouche et résonnait dans le silence glaçant de la bibliothèque.

Mattéo hors de danger, elle l’avait attaché, déplacé non loin de ses collègues et adossé aux restes d’un meuble difficilement identifiable. Elle avait décidé de remettre Naola d’aplomb en premier, avec l’idée de l’envoyer tirer les blessés des décombres dès qu’elle serait en état de marcher. La médic’ n’avait aucun doute sur ses capacités à la maîtriser et la sorcière ne présentait aucun dommage réellement critique : prendre quelques minutes à la ranimer en ferait gagner de précieuses aux patients suivants.

Adélaïde releva la tête au moment où la sphère disparaissait en un millier de petites formes géométriques sombres dispersées par un vent imaginaire. Deux silhouettes debout, une seule au sol, dissimulé sous un drap que la jeune femme fixa sans parvenir à se figurer l’évidence.

« Écarte-toi ! »

La sorcière se força à reporter son attention sur le concentrateur d’Elfric, qui, déjà, la tenait en joue, chargé d’un maléfice qu’elle supposa mortel. Elle entendit la voix de Mattéo, mais ne prit pas la peine d’essayer de comprendre ce qu’il disait. Il la défendait, sans doute. Elle était en train de soigner sa femme, après tout. L’Once baissa son arme, Adélaïde baissa le regard sur Naola, pour tenter de se focaliser de nouveau, mais il glissa sur le sol, attiré par le corps gisant sous son drap, au milieu de la pièce. Elle porta la main à sa bouche pour étouffer un haut-le-cœur, ce qui mit un terme définitif à son entreprise de guérison. Elfric fit irruption dans son champ de vision en se rapprochant d’elle.

« Merci d’avoir soigné Mattéo. On va prendre le relais. Où est Faï ? »

Adélaïde sursauta, se releva vivement et recula d’un pas.

« Je… je ne sais pas où ils sont… Dehors, j’imagine. J’ai ordonné à Grimm de la mettre à l’abri, le plus loin possible. »

L’Once poussa un « Tss » sonore et tourna les talons. Elle disparut dans les décombres des rayonnages, abandonnant la médic’ qui, désorientée, resta figée plusieurs secondes. Elfric, en la laissant ainsi, l’avait soit classée comme parfaitement inoffensive – ce qu’elle était en l’état actuel des choses – soit admise comme alliée à son camp. Elle glissa les yeux vers la silhouette capuchée, penchée au-dessus de Xâvier, puis porta son attention vers Mattéo, libéré de ses liens, mais toujours sagement assis au sol. Il le savait : elle ne les avait soignés que par intérêt. Elle croisa son regard, il lui adressa un léger signe de tête qu’elle interpréta comme rassurant et qui la plongea dans une nouvelle phase de sidération. Elle survivrait à Fillip.

« Tu sais ce qui lui est arrivé ? » fit la voix de Mattéo.

Elle lui parvint comme en sourdine et Adélaïde ne réalisa qu’après plusieurs secondes qu’il ne lui parlait pas à elle, mais à l’inconnu encapé. Elle focalisa son attention sur leur échange, pour ne pas penser au reste. Le jeune homme s’inquiétait pour Xâvier.

« Il a donné l’intégralité de son énergie à votre Maître, répondit l’autre. Il en a un peu trop fait.

— Je croyais que c’était toi qui l’avais remise d’aplomb. Qu’est-ce qu’il s’est passé durant notre combat, à Naola et moi ? »

La silhouette garda le silence. Elle vint s’occuper de Naola dont elle reprit les soins là où la médic’ les avait arrêtés. Adélaïde s’écarta et recula jusqu’à se heurter à un rayonnage brinquebalant.

« Où étais-tu passé ? insista Mattéo.

— Mon adversaire, au moment de mourir, nous a entraînés dans un univers-de-poche. Je ne pouvais pas l’annuler de l’intérieur. J’étais bloqué. C’est Alix qui m’en a sorti, puis j’ai pu l’aider. »

Mattéo écarquilla les yeux et rit jaune.

« Donc on a risqué notre vie parce que tu avais sous-estimé les ruses de ton adversaire.

— J’avais sous-estimé tous nos adversaires. Elle a eu raison de m’amener. »

Adélaïde pinça les lèvres. À présent, elle évitait de regarder vers le centre de la pièce et, désœuvrée, commençait à trouver sa situation parfaitement ridicule. Il fallait qu’elle s’occupe. Sans rien dire – puisque les deux autres ne semblaient de toute façon pas lui prêter attention – elle se dirigea vers une rangée de bibliothèques en partie carbonisée. L’inconnu la suivit des yeux.

« Si tu veux soigner les autres, ramène-les ici, ordonna-t-il. Ne t’éloigne pas.

— Compris » répondit-elle laconiquement.

*

Amalia descendit une volée de marche avec autant de prudence que possible. Avec son ancienne apparence, elle pouvait, en théorie, se déplacer, courir et se battre, mais son corps, sous le déguisement, pâtirait de toute précipitation.

Elle déboucha dans une arrière-cour en partie envahie par la végétation et partiellement tapissée de neige. Le ciel, blanc tant il était couvert, diffusait une lumière fade et le froid vif se lança à l’assaut du visage de la sorcière. Alix soupira une volute de condensation. Grimm pouvait avoir pris n’importe quelle direction.

Elle jeta un sortilège et plusieurs flèches dansèrent autour d’elle. L’une d’entre elles, plus épaisse, plus nette, flotta en direction du nord, accompagnée d’un petit « deux ». Les autres, plus diffuses, avec des chiffres plus ou moins grands, vestiges de parcours plus ancien, moururent lorsqu’Alix les dépassa.

L’arrière du monastère, ouvert par une porte cochère, donnait sur une forêt amaigrie par l’hiver qui s’étendait sur les pentes des collines environnantes. Les bâtiments religieux étaient entourés d’une large terrasse de granit dont la couleur grise offrait un contraste fort avec l’immaculé de la neige. Amalia s’immobilisa dans l’embrasure du porche et tendit l’oreille, alertée par un éclat de voix. Faï.

La sorcière chargea un sortilège d’attaque dans son concentrateur et sortit sur le parvis. Elle repéra d’un coup d’œil le mécamage et le mit en joue, malgré la trentaine de mètres qui les séparaient. Grimm lui tournait le dos. Il marchait courbé, les épaules rentrées vers l’avant, des genoux pliés, comme pour lutter contre un vent terrible. Alix perçut le cri de rage qu’émit l’homme en s’éloignant d’un pas de plus. Il devait se battre de toute son âme contre l’ordre de la mentaliste. Son mécartifice refermé sur le bras de Faï l’entraînait avec lui alors que l’enfant, en larmes, implorait qu’il la laisse et qu’il lui explique la situation.

« Arrête-toi et écarte-toi d’elle ! » cria Amalia.

Grimm se raidit un peu plus, si c’était possible, pivota d’un coup vers sa poursuivante et tira un sortilège aux reflets sombres, alors que, de sa main organique, il plaçait Faï derrière lui. Le maléfice ricocha sur son adversaire. Il avait lâché Faï, mais hormis une exclamation de surprise, la petite ne chercha pas à le fuir et se cacha contre lui.

« Vous ? » articula-t-il, incrédule, en reconnaissant la sorcière qui, parfois, faisait la une des médias de la Fédération pour son rôle au sein du gouvernement.

Amalia, tout en s’approchant doucement, lança son esprit contre celui du méca. Elle l’avait broyé, le jour où elle lui avait pris son bras. Adélaïde lui avait rendu la raison, mais il ne pouvait lutter contre celle qui l’avait déjà brisé. Elle aperçut le visage de Faï qui, bien collé à l’homme, cherchait à comprendre la situation en passant la tête sur le côté. Son sang se glaça à la vue des cicatrices.

« Baisse ton arme, ordonna-t-elle d’une voix froide. Tu ne lui feras pas de mal et tu ne m’attaqueras pas. »

Lovée au creux des pensées de la Veste Grise, elle le sentit se tendre, protester, puis battre en retraite. Le souvenir de ce qu’elle lui avait infligé s’imposa, trop intense pour qu’il parvienne à lui résister. Il suffisait d’une minime inflexion de l’esprit et il s’écroulait. Mais pas devant l’enfant.

« Tu me reconnais, Faï ? demanda-t-elle à la fillette en baissant son concentrateur.

— Non ! cria-t-elle avec force. Laisse-nous ! »

Le visage tendu et livide de Grimm s’étira d’un sourire incontrôlé, à peine perceptible.

« Ça va aller, petite, souffla-t-il sur un ton qu’il tenta de rendre rassurant. C’est une gentille dame, elle est là pour te ramener chez toi.

— C’est vrai ? » grogna la gamine en plissant les yeux, suspicieuse.

Alix porta son regard de l’homme à l’enfant. Il savait maintenant son identité : son esprit ne pouvait pas ignorer l’empreinte et l’emprise du sien. Un danger de plus qu’elle adresserait plus tard.

« C’est vrai, répondit-elle d’une voix chaude. Je vais t’amener quelque part, régler quelques problèmes, puis te racompagner chez ta maman. Tu leur manques beaucoup, à elle et à ton frère. Et tu me connais déjà. Je suis le Chat, mais j’ai une autre apparence, quand on se voit. »

Faï fronça le nez et jeta un coup d’œil à Grimm. Le sorcier lui adressa un sourire encourageant.

« Pourquoi t’as une autre apparence ? Pourquoi tu ne ressembles pas au Chat, si t’es le Chat ?

— Faï », soupira Grimm.

Il se baissa très lentement au niveau de la petite, observant les réactions de l’Once du coin de l’œil. D’un geste machinal, il réajusta le manteau de l’enfant et lui ébouriffa les cheveux, ce qui lui tira une grimace timide.

« T’as essayé de t’enfuir pendant des mois, et maintenant tu n’as plus envie de rentrer chez toi ?

— Si, mais…

— Alors, va avec elle, tu peux lui faire confiance. Aller. »

Il la poussa avec douceur et Faï, d’abord hésitante, finit par se précipiter vers Alix. La sorcière se baissa et l’accueillit dans ses bras. Elle la serra contre elle en retenant un soupir de soulagement, laissant simplement son esprit en bordure de celui de Grimm pour surveiller ses réactions.

« Je suis désolée de n’avoir pu t’aider plus tôt, souffla-t-elle très bas. Je vais t’héberger à l’abri pour quelques jours, le temps de m’assurer qu’on ne reviendra pas t’enlever à ta famille, puis je te ramènerai.

— D’accord », murmura Faï en se pressant contre elle.

Sur cet assentiment, Alix la plongea dans un paisible sommeil tissé de rêves merveilleux. Elle se redressa en la gardant contre elle et observa son vis à vis plusieurs secondes, les traits tirés par la colère.

« Sa main, son visage… Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

— Elle… commença l’homme, mais sa voix trembla tellement qu’il lui fallut reprendre doucement sa respiration pour pouvoir poursuivre. Elle a tenté de s’échapper, il y a des mois de ça, alors qu’on était en pleine montagne. On… on ne l’a retrouvée qu’au matin, dans une congère, la… la neige l’avait déjà trop brûlée pour qu’on puisse faire quoi que ce soit. Mais, mais, à part ça, je jure… j’ai… j’ai tout fait pour m’occuper d’elle le plus… »

Il avala sa salive, tendu. Il tremblait tellement que son mécartifice cliquetait. Il l’attrapa de sa main valide pour faire taire son grincement. Ses yeux restaient fixés sur l’enfant. Il déglutit, puis conclut :

« …le plus …décemment possible. »

Amalia le dévisagea un instant de plus. Il ne pouvait pas lui mentir et, au-delà le l’ordre de mettre la gamine à l’abri imprimé par Esther, elle sentait chez lui l’honnêteté de son attachement pour Faï.

Sans prévenir, elle leva son arme et tira. Grimm tomba, inconscient, mais bien vivant. Elle le ramènerait à la bibliothèque et déciderait de son sort plus tard. Pour l’instant, elle devait de toute urgence remonter l’information de la mort de Fillip à Serge et Zerflighen pour décider de l’action de la Fédération.

*

Le bataillon de la P.M.F. avançait prudemment, Amalia en tête, Serge en bout. Le message transmis par l’Once était limpide : Fillip est mort. Sa dépouille repose au Monastère Merlinique de Dragomirez. La voie est libre. Après une discussion agitée dans le bureau de Zerflighen avec le Président et sa Magistre Régente, le Commandant des armées avait rassemblé ses plus fidèles soldats. Ils devaient constater le décès du leader de l’Ordre avant de lancer l’offensive globale. La plus grosse frappe jamais menée par la Fédération, ne put s’empêcher de penser Serge.

Devant lui, Ross avançait bien. Rarement sur le terrain, le lieutenant était responsable du dossier sur l’Once. Le Chat était passé par ici quelques heures plus tôt, il cherchait des indices, des détails sur son identité. Une fois l’Ordre tombé, la Fédération ne pourrait plus se permettre de tolérer qu’un justicier solitaire fasse régner sa loi.

Amalia lui fit signe et il remonta la ligne de dix P.M.F. pour la rejoindre.

« Aucune présence détectée. L’Once a laissé ça. »

Une pelote de grosse laine rouge, presque entièrement déroulée, trônait au milieu de la petite cour où ils s’apprêtaient à entrer. Le Chat avait un certain sens de l’humour. Dans son dos, plusieurs soldats se permirent un rire discret.

Ils suivirent donc le fil en poussant la porte principale. Le monastère, impeccable, sentait encore bon le buis, comme le voulait la tradition Merliniste. En passant devant la salle de culte, Serge s’arrêta et s’inclina en direction du bas-relief qui représentait le Grand Enchanteur. Deux de ses hommes l’imitèrent. Ils prirent les escaliers, traversèrent deux couloirs, puis Serge fit signe de charger les concentrateurs. L’Once avait placardé un avertissement sur la porte. Ils sont attachés et inconscients. Trois morts.. Cette façon de leur prémâcher le travail avait quelque chose d’insultant. Serge arracha le morceau de papier avec un soupir las.

Deux sortilèges lumineux repoussèrent l’obscurité de la salle et découvrirent la scène de leur pâleur tremblante. Ça sentait le fer, le sang, la mort. La bibliothèque, amoncellement d’étagères brisées, de livres écrasés et de feuillets brûlés, éparpillés, offrait une vision trop dégagée de l’espace. Serge repéra immédiatement les trois corps dissimulés d’un linge blanc et allongés sur le dallage. Plus loin, six hommes et femmes, inconscients, étaient adossés aux rayonnages et menottés. Le Chat n’avait pas menti.

Amalia s’avança vers le cadavre le plus à droite, Ross prit celui du milieu et Serge s’accroupit à côté du dernier. D’un même geste vif, ils tirèrent les draps. Le visage déformé de l’inconnu, visiblement mort de l’écrasement violent de son crâne, força le commandant des armées à le recouvrir tout aussi rapidement.

« Chester, ici, précisa Elfric.

— J’ai Fillip. »

Ross baissa le tissu jusqu’à sa taille, puis se redressa. Serge observa le corps avec une certaine fascination. D’un coup d’œil à son équipe, il constata qu’il n’était pas le seul dans cet état : tous avaient le regard rivé sur les dépouilles, la bouche bée. Amalia serrait les poings, la mâchoire crispée.

L’Iskaarien était déjà froid, mais il était propre. Comme pour Leuthar, l’Once avait rendu à la Fédération un corps digne. À eux, maintenant, de faire le nécessaire pour lui offrir une sépulture décente afin de ne pas laisser les Fédérés épancher leur colère sur le cadavre de l’homme qui avait fait trembler leur pays.

À eux, aussi, d’empêcher l’émergence d’un nouveau Fillip. Serge toussota.

« Je m’en occupe », déclara Amalia.

Elle abandonna les dépouilles et se dirigea vers les prisonniers. Avec un temps de retard, les soldats lui emboitèrent le pas. Le son de leurs bottes résonna sur le dallage comme une bravade au lourd silence de la pièce.

Amalia s’arrêta sur celui qui portait un mécartifice et chargea son arme. À ses côtés, Serge fit de même et visa une autre Veste Grise, le visage grave. Personne ne parlait, mais tous les imitèrent. Ils attendaient l’ordre de la magistre.

« Vous savez ce que vous avez à faire. On ne fait pas de prisonniers. »

*

« Docteur Cromwell, concentrez-vous ! lança le médecin en chef d’une voix sèche.

— Pardon ! »

Esther focalisa son attention sur le sortilège de soin auquel elle participait. L’homme en face d’elle, l’officier médical de l’unité, hocha la tête et lui adressa un sourire encourageant. Elle avait été convoquée en urgence, comme une dizaine d’autres médics. Elle n’était pas formée à intervenir sur le terrain, mais le bilan des affrontements était tel que les policiers-médecins des P.M.F. avaient dû faire appel à des spécialistes civils pour maximiser leurs chances de sauver les blessés.

La jeune femme se força à faire abstraction de son environnement et de ces dernières vingt-quatre heures. Le patient, allongé sur un brancard, était brûlé sur plus de soixante pour cent de l’épiderme. Ils étaient des dizaines dans son cas, éparpillés sur-le-champ de bataille. Intransportables tant que les médics n’avaient pas dispensé leurs premiers soins. Ils reconstituaient les couches de peau les plus basses, stoppaient les hémorragies, figeaient les lésions, puis transféraient les blessés au centre de soin de campagne.

« Ça ira pour lui, lâcha le médecin. Je le ramène. Cromwell, vous allez jusqu’au suivant, vous le préparez et vous m’attendez pour amorcer l’incantation.

— Entendu. »

Esther se redressa et prit une longue inspiration. Le paysage montagneux se noyait dans une brume blanche qui obscurcissait toute visibilité. Un vent froid battait les roches et sifflait à travers les rares conifères qui survivaient encore à cette altitude. La médecin frissonna. Des conditions de soin désastreuses qui les obligeaient à travailler sans relâche. Elle était livide, épuisée et à bout de nerfs, mais cette activité forcée avait au moins pour mérite de lui couper toute possibilité de réflexion. Elle tenait à distance l’image invraisemblable de la dépouille de Fillip étendu sous son draps blanc, au milieu du dallage. Néanmoins, au moindre répit, Adélaïde revoyait le corps de Chester, trouvé dans les décombres de la bibliothèque, étendu sur le dos entre deux rayonnages, les yeux ouverts sur les ogives du plafond, fixes. Froid. Le choc lui avait fauché les jambes et elle s’était laissée glisser contre une étagère encore à peu près debout. Imbécile de géant, se faire buter alors qu’Etzel attendait son gosse.

Xâvier, remis sur pied, l’avait retrouvée prostrée à côté du cadavre. Elle n’aurait su dire combien de temps elle avait passé à l’observer sans même parvenir à pleurer. Le borgne, sans rien dire, l’avait aidée à se relever et entraînée plus loin. L’Once venait de revenir avec Faï et Grimm, ils devaient réunir les corps puis quitter les lieux.

Dans un état second, la jeune femme s’était pliée aux ordres d’Elfric comme si elle avait toujours été des leurs. On lui avait répondu, lorsqu’elle avait posé la question du sort des blessés, qu’ils allaient être confiés à l’armée. Adélaïde, trop effrayée par l’idée qu’ils puissent soudain reconsidérer son camp, n’avait pas cherché à négocier quoi que ce soit. Quand les choses seraient calmées, elle s’arrangerait pour que sa famille obtienne la libération de Grimm.

Adélaïde avait ensuite été ramenée avec toute la troupe au manoir, et elle n’avait pu en s’en échapper qu’à peine trois heures plus tôt. Au domicile Cromwell, Giles l’avait accueillie avec la convocation exceptionnelle de la Centrale. Elle n’avait pas eu le courage d’expliquer la situation à son vieux confident et était immédiatement repartie. Elle s’était imaginé que se rendre sur l’un des fronts opposant l’Ordre à la Fédération lui permettrait au moins d’entrer en contact avec les Vestes Grises restantes, de les rejoindre et de s’organiser. Ces montagnes faisaient partie du territoire dirigé par Etzel et, à sa connaissance, la base principale n’était pas encore tombée.

Cependant, une fois sur place, elle n’avait pas su se défiler. Nombre de blessés mourraient ou garderaient de graves séquelles si elle n’intervenait pas.

« Docteur, ça va ? demanda le garde qui l’accompagnait.

— Oui. Allons-y, répondit-elle sèchement.

— Le suivant est par là. »

L’armée avait dressé des zones de protection autour de chaque soldat en attente de soin et le P.M.F. qui escortait la médecin était chargé de la conduire d’un point à un autre. La jeune femme marchait moins d’un mètre dans son dos lorsque, du bout de son esprit, elle perçut les bribes effilochées d’une conscience humaine, en contrebas. Elle s’éloigna du sentier et ne tarda pas à apercevoir un corps affalé contre un rocher qui l’abritait du vent. Elle se précipita sur le blessé.

Il n’était pas brûlé, mais il lui manquait la jambe droite. Arrachée au-dessus du genou. Le sorcier avait arrêté l’hémorragie d’un sortilège et le froid s’était chargé du reste. Un maléfice aux teintes jaunes barrait sa poitrine et faisait saillir ses veines. Son visage été enfoncé par un coup dont la plaie ouverte laissait visible l’os de son front.

« On va s’occuper de vous », souffla Esther en l’atteignant.

Il tourna vaguement les yeux vers elle, puis s’évanouit.

« Soldat ! cria-t-elle pour attirer l’attention. Soldat !

— Docteur ? répondit la voix lointaine de son accompagnant.

— J’ai un blessé ici !

— Je vous rejoins. »

La médecin ne perdit pas une seconde. Son concentrateur médical actif, elle était déjà en train de dresser des sortilèges d’aseptisation et de réchauffer le malheureux lorsque le P.M.F. arriva.

« J’aurais besoin d’un brancard pour le transfert », ordonna-t-elle sur un ton pressante.

L’autre resta à l’observer sans réagir, les bras ballants. Elle acheva un charme anesthésiant, puis lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

« Qu’est ce que vous attendez ?

— C’est que… C’est une Veste Grise m’dame. »

Esther baissa le regard sur l’homme qu’elle tentait de sauver. Veste Grise. En effet.

« C’est un blessé, rétorqua-t-elle.

— C’est les ordres m’dame. »

Elle se figea et écarquilla les yeux.

« Vous avez ordre de laisser mourir les blessés ?

— C’est pas vraiment ça, répondit le soldat, mal à l’aise. On a ordre de pas faire de prisonnier.

— Je vous demande pardon ? » articula-t-elle en se retournant lentement vers lui.

Ils échangèrent un long regard et l’homme détourna les yeux. Il se racla la gorge, puis sortit son concentrateur.

« J’vais vous demander de vous écarter, Docteur.

— Hors de question.

— S’il vous plaît, m’obligez pas à…

— À quoi ? !

— Je… restez là, je vais chercher mon supérieur. »

Le P.M.F. s’éloigna en vitesse, laissant la jeune médecin seule avec son patient. À genoux dans la neige fondue, elle s’acharna à stabiliser son état pendant presque une demi-heure. Elle grelottait et claquait des dents lorsque l’homme revint, accompagné d’un des officiers responsables de l’opération. Esther se releva vivement pour lui faire face.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire, commandant ? attaqua-t-elle d’une voix tremblante de froid autant que de rage.

— Pas de prisonnier. Nos ordres sont clairs. Je vais vous demander de…

— Veste Grise ou pas, ce sorcier est aussi citoyen de la Fédération que vous ! Et il a besoin de soins ! »

L’officier poussa un soupir excédé, et, sans prévenir, sortit son concentrateur, puis tira. Esther sentit le sort plier l’air à côté d’elle. Elle se retourna vivement. Le maléfice atteignit son patient, l’homme émit un râle, se cambra de douleur et mourut. La médecin tressaillit. Elle se fit violence pour ne pas attaquer le P.M.F.. Lui cramer la cervelle n’aurait fait que compromettre sa couverture. Il ne servait à rien de s’être tirée des filets de l’Once, pour tomber dans ceux de la Fédération.

« Il n’a plus besoin de soins, conclut l’officier d’un ton glacial. Je vais vous demander de rentrer au camp et d’y prêter serment devant témoin pour garantir votre silence quant à ce qui vient de se passer.

— Allez vous faire foutre, souffla la jeune femme en déglutissant.

— Obéissez, docteur, où je vous fais arrêter. Au cas où vous ne l’auriez pas compris, cette opération tombe sous le coup de la loi martiale. Je n’ai qu’un mot à dire pour que vous soyez envoyée au trou et privée de votre licence m… »

L’homme s’écroula en criant de douleur, les deux mains plaquées contre sa tête. Le soldat l’observa, incrédule, puis s’effondra à son tour. Adélaïde, la respiration courte, passa quelques minutes à leur ratisser le cerveau, sans délicatesse. Ils oublieraient, et, si on les retrouvait avant que le froid ne les tue, ils ne se souviendraient même plus de leur nom. La mentaliste, une fois assurée de sa sécurité, tourna les talons et se transféra. Trop choquée, trop en rage pour que son acte suscite chez elle le moindre regret. La nuit allait vite tomber, il fallait qu’elle trouve les Vestes Grises, il fallait qu’elle parle avec Etzel, qu’elles organisent le repli, qu’elles… La jeune femme s’immobilisa. Les bâtiments qui servaient de quartier général à la cellule n’étaient plus qu’une ruine carbonisée.

Il lui fallut une dizaine de minutes pour découvrir le corps d’Etzel, abandonné au milieu de la cour centrale. Elle était morte d’un simple sortilège, en pleine poitrine, sans trace de lutte, probablement sans combattre. Sans doute avait-elle tenté de négocier. Esther se laissa tomber à côté du cadavre. Elle tendit une main tremblante jusqu’au visage figé dans une expression de douleur et, d’un charme, ferma ses paupières. Elle n’aurait su dire combien de temps elle resta ainsi, le regard fixer sur le ventre de son amie défunte. Elle n’aurait pas su dire le moment où elle se mit à pleurer ni celui où elle se mit à crier de désespoir.

Pas de prisonniers. Ils étaient tous morts.

Et l’Ordre avec, définitivement.

Mort.

*

Fillip était mort depuis trois jours lorsqu’Alix regagna enfin le manoir ; trois jours qu’elle se battait aux côtés de l’armée ou supervisait ses mouvements. La violence des combats avait été crescendo, mais les P.MF. avaient tenu bon : les dernières poches de résistance avaient été neutralisées quelques heures plus tôt. C’en était terminé de l’Ordre, définitivement.

Livide, Alix s’affala dans un des fauteuils du petit salon installé dans sa chambre, devant son lit, incapable de penser. Elle resta ainsi un long moment, les deux mains crispées sur les accoudoirs le regard vague, à écouter les battements de son cœur contre ses tempes.

« Honkey, souffla-t-elle.

— Je suis là. »

Le webster, invisible dans l’ombre d’un coin de la pièce, s’avança pour faire connaître sa position.

« Je vais avoir besoin d’un sérum anesthésiant et de faire entrer un médic’ en douce dans le château. Je n’ai plus la force de le faire. »

Les yeux du domestique s’agrandirent d’incompréhension.

« Un problème ?

— C’est que les jeunes Maîtres vous attendent pour fêter votre victoire et m’ont déjà demandé de servir plusieurs verres d’un excellent mousseux. Je les ai avertis de votre retour.

— Oh. »

Fêter sa victoire… À la regarder, on ne pouvait se douter du terrible prix qu’elle devrait payer : son avatar la gardait debout, mais sa jambe n’était plus capable de la soutenir sans se réduire en poussière. De quoi relativiser l’idée d’une victoire.

« Je…

— Voulez-vous que je demande tout de même un médecin, s’inquiéta Honkey.

— Non. Ça ira, Honkey. Emporte-moi simplement là-bas. »

Quelques instants plus tard, elle s’asseyait face à ses deux élèves. Elle leur adressa un sourire parfaitement normal.

« Vous m’attendez depuis trois jours ?

— Ou presque ! s’exclama Xâvier.

— C’est terminé ? » questionna Mattéo en se relevant.

Un feu chaud brûlait dans la cheminée, les coupes perlaient de frais du mousseux et des petits biscuits secs étaient disposés sur son accoudoir. Ses préférés, évidemment.

« C’est terminé, assura-t-elle en réponse d’une voix confiante. Toutes les cellules de l’Ordre sont tombées. »

Les dix minutes qui suivirent lui parurent sans fin, mais elle ne pouvait flancher devant les garçons. Mattéo avait pris à cœur de lui raconter précisément ce qu’il s’était passé quand Naola et lui avaient pris le relais. La mort de Tourab – si tant est qu’un djinn puisse disparaître, elle n’avait pas les connaissances pour affirmer cela – était fortement dommageable et devait peser à Naola. Il restait impressionnant qu’il ait permis de résister ainsi au sorcier. Elle allait annoncer à ses élèves qu’elle montait se reposer quand Naola apparut, directement dans le salon. Elle marqua un temps d’arrêt, surprise de les trouver là tous les trois. Son visage tendu gagna quelques degrés de gravité en croisant, puis évitant le regard d’Alix.

« Ah. Vous êtes là, lâcha-t-elle d’un ton qui sonna faux.

— Je viens de rentrer. Ils voulaient fêter ça. »

Amalia hésita, partagée entre les soins qui ne pouvaient plus attendre et l’attitude de Naola.

« Un problème ? finit-elle par demander.

— J’étais avec Mordret, je… »

La jeune femme avala sa salive et attrapa son coude droit, nerveusement. Elle détourna le regard, vers le sol, puis précisa d’une voix un peu trop forte.

« Dis-moi qu’il a tort… Dis-moi que tu n’as pas donné l’ordre de tous les tuer. »

Alix laissa son dos retomber sur le fauteuil sans quitter Naola des yeux. Elle prit un air totalement neutre, distante.

« Le commandant des armées, le Président Zerflighen et moi avons pris cette décision ensemble. »

Naola reporta très lentement ses yeux vers elle, les lèvres pincées et dents serrées. Mattéo se releva, suivit de près par Xâvier.

« Vous avez lancé une attaque simultanée sur chaque cellule principale. Et t’as ordonné aux P.M.F. de tuer toutes les Vestes Grises qui s’y trouveraient. Même ceux qui se sont rendus. Même ceux… »

Elle reprit une respiration saccadée, décroisa les bras et laissa tomber ses poings crispés.

« Ceux qu’on a laissés là bas, désarmés et inconscients, tu les as faits tué aussi ?

— Pourquoi l’armée leur aurait-elle réservé une fin différente ? Oui. Ils sont également morts. »

Naola lui adressa un regard sombre tout en déglutissant.

« Combien de personnes ? interrogea-t-elle d’une voix rauque.

— Pardon ?

— T’as ordonné le massacre de combien de personnes ? »

Mattéo, mal à l’aise, pinça les lèvres. Xâvier détourna l’œil. Alix, elle, soutint le regard de Naola.

« C’est une guerre, Naola. Tu ne peux pas parler de massacre.

— La guerre on l’a gagnée quand Fillip est mort. Ça… Pas de prisonniers… c’est une purge, cracha la sorcière. Tuer méthodiquement un groupe pour son opinion, plutôt que de le juger… Abattre les blessés. Abattre ceux qui se rendent… »

Sa voix se bloqua au fond de sa gorge et monta d’un coup dans les aiguës.

« On les a laissés inconscients et immobilisés ! cria-t-elle. T’as ordonné à tes soldats de tirer sur des gens absolument sans défense ! Merlin je… Je ne veux pas avoir participé à cette boucherie !

— Tu n’as tué personne. Je ne vous ai pas menti. J’ignorais que nous allions tous les tuer quand vous êtes partis. C’est le résultat de nos échanges, à Karles, Serge et moi.

— Quelle différence est-ce que cela fait ? s’écria Naola. Vous ne pouvez pas… Tu ne peux pas décider pour toute la Fédération ! Alix, on ne parle pas d’une infection ou d’un membre qu’on décide d’amputer pour éviter une gangrène ! Merde ! On parle de vies sorcières ! On parle de fédérés ! Tu n’avais pas le droit de te substituer comme ça à la justice !

— Je ne pouvais pas prendre le risque, articula Alix en réponse. Il y a encore tant à faire avant de croire en notre justice. Y envoyer des prisonniers, c’était risquer qu’ils soient libérés. Qu’ils refondent l’Ordre. Avec le Président, nous avons pris la décision qui mettait le moins en danger la Fédération.

— Merlin c’est vous le danger pour la Fédération ! » gronda Naola, livide.

Alix haussa les sourcils.

« Nous, le danger pour la Fédération ? répétât-elle un ton plus haut. Celle qui, gangrénée par l’Ordre depuis des années et des années, va enfin pouvoir se redresser ? Va pouvoir s’allier aux humains, donner une vraie place aux mécas, appliquer une réelle justice ? Je ne suis pas un danger pour la Fédération. Nous venons de la sauver d’une chute certaine, après des décennies de lutte.

— Vous venez d’ordonner le massacre en règle d’une population sorcière, Alix, souffla Naola, soudain glaciale. Des décennies de lutte pour arriver à ce bain de sang, si tu ne vois pas où est le problème, alors je ne veux plus rien avoir affaire avec toi. »

Lasse, Amalia se leva.

« Bien, je ne t’emmènerais plus en mission.

— Va-t’en de chez moi.

— Pardon ? répondit Amalia en haussant très haut ses sourcils

— Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi, répéta la jeune femme. Va-t’en. »

La magistre serra les dents. Elle ne pouvait laisser passer ça.

« Tu veux me foutre dehors pour avoir osé penser qu’il était plus censé de tuer l’hydre plutôt que de lui couper la tête ? Pour avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir, sans relâche, pour endiguer l’Ordre ? Pour assumer mes convictions jusqu’au bout ? cracha-t-elle. Qu’est-ce que tu crois ? Que ça m’a fait plaisir ? Que ça a été simple ? Que je dormirai bien ? Tu n’as aucune idée de ce que c’est… de combien…

— Je crois que l’on a tous besoin de dormir, intervint Mattéo d’une voix mesurée. Ce n’est pas une discussion à avoir à chaud, comme ça.

— Parce que tu vois un bon moment pour avoir ce genre de discussion, Mattéo ? demanda sèchement sa future femme.

— Je te l’ai déjà dit, Naola, reprit Alix. Si tu n’aimes pas ma façon de faire, libre à toi de prendre un poste dans un magistère.

— Lequel ? Celui que tu contrôles intégralement, celui que dont t’as fait buter les trois quarts des fonctionnaires ou celui que tu comptes récupérer aux prochaines élections ? »

Naola ne lui prêtait plus attention, elle fixait les garçons qui, mal à l’aise, fuyaient son regard. Elle comprit, comme une gifle en pleine figure, qu’il n’y avait aucun soutien à attendre d’eux.

« Vous cautionnez, articula-t-elle.

— Le fait de purger la société ? demanda Mattéo avec un sourire forcé.

— Oui, répondit Xâvier.

— Moins avec l’idée d’abattre quelqu’un à terre ou d’inconscient, continua Mattéo, mais, vraiment, c’est quelque chose dont je préfèrerai parler plus tard. Avec un peu de recul. Pas alors que mon Maître vient de rentrer du champ de bataille et n’a pas dormi depuis des jours. »

Alix se détendit légèrement. Naola, à l’inverse, se décomposa. Elle les dévisagea de longues secondes. Finalement, elle s’essuya le visage d’un revers de la manche et inspira, pour se calmer.

« Très bien. Je ne veux plus rien avoir à faire avec elle. Vous, oui. Je peux comprendre. Très bien… »

En parlant, elle avait baissé les yeux sur ses mains. Elle se mordit la lèvre pour ne pas se remettre à pleurer et, lentement, retira sa bague de fiançailles. Mattéo, livide, l’observa, sans bouger.

« Tu vois, Alix, souffla-t-elle à mi-voix en relevant le regard vers le maître. J’assume mes convictions jusqu’au bout. Et ça ne coûte la vie à personne. »

Elle déposa l’alliance et le témoin de promesse qui la liait à Mattéo sur la table basse. L’unique volute de l’artefact grésilla jusqu’à se noircir alors qu’elle tournait les talons.

« M’attendez pas pour manger. »

Mattéo tenta un pas, pour la rattraper, mais s’arrêta, tremblant. Il réprima un sanglot en serrant les poings quand elle passa la porte du salon. Xâvier posa sa main sur l’épaule de son ami.

Alix baissa les yeux vers la table et fit disparaître la bague et le témoin.

« Je suis désolée, articula-t-elle.

— T’as pas à l’être », souffla Xâvier.

Le Maître se tourna vers les deux jeunes hommes qu’elle avait élevés. Qu’ils la soutiennent lui permettrait d’avancer, de se remettre, d’affronter la guérison – qui s’annonçait douloureuse – de sa jambe. Le borgne lui adressa un pâle sourire.

« Merci », ajouta-t-elle.

Mattéo se laissa tomber au sol et cacha sa tête entre ses bras, les mains sur sa nuque, les coudes sur ses genoux relevés.

Fin