Sverre Glaadirun

Les parents étaient de sortie ce soir-là. Ils laissaient leur fille de quinze ans seule à la maison pour la première fois et elle avait pour consigne de terminer ses devoirs de la semaine, de manger et de monter se coucher.

Bien évidemment, les devoirs avaient été oubliés dans un coin au profit de la lecture d’un cadre mnémotique passionnant. Le repas s’était transformé en orgie de petits pains, trempés dans du chocolat chaud et l’heure du couvre-feu était depuis longtemps passée.

Installée dans le canapé en cuir du salon, celui sur lequel elle n’avait pas le droit de poser les pieds, Naola était penchée sur l’artefact de divertissement. Il lui narrait, avec force détails et dialogues saupoudrés de larmes et de paillettes, la romance entre un garou sauvage et une policière fédérale chargée de le traquer. Les caractères du récit défilaient tout seuls, à mesure de sa lecture, et le mnémotique agrémentait l’histoire de petits sortilèges qui suggéraient sons, odeurs, sensations et images à l’adolescente immergée dans le roman.

La jeune fille tendit la main vers la tasse posée à côté d’elle. Le récipient venait d’effectuer tout seul le trajet entre la cuisine et la table basse. La sorcière en herbe exécuta distraitement un sortilège de lévitation. Son concentrateur, une petite bague passée à son index, scintilla joyeusement sous le charme, soulevant un bocal de préparation goût cacao et déversant son contenu dans le lait chaud tout juste arrivé. Peu focalisée sur la tâche, Naola laissait tomber une neige brune sur le tapis à chaque secousse qu’elle infligeait au malheureux paquet chocolaté.

Soudain, on frappa à la porte. L’adolescente sursauta et se retrouva entourée d’un nuage de poudre.

« Par Merlin, Maman va me tuer ! », grogna-t-elle.

Elle sauta sur ses jambes, s’épousseta du plat de la main. Son concentrateur cracha de petites étincelles violettes lorsqu’elle claqua des doigts. Les taches foncées s’estompèrent, ainsi que les flaques de lait formées par les accidents survenus à la tasse durant ses périlleuses escapades de ravitaillement.

L’adolescente observa le sort ménager faire son office en se mordillant la lèvre, focalisée sur sa magie. Elle jeta un coup d’œil anxieux vers l’entrée. Si ses parents revenaient maintenant, elle serait prise la main dans le sac ! Elle souffla et se laissa aller, soulagée, lorsque toutes traces de négligences furent effacées. Elle sourit, pas peu fière d’avoir autant progressé dans le déroulé des charmes ménagers.

On frappa à nouveau à la porte, avec beaucoup plus d’insistance, et Naola sursauta pour la seconde fois. Quelle idiote ! Si ses vieux étaient en train de rentrer, ils n’auraient jamais pris le temps de toquer ! Elle marcha jusqu’à l’entrée qu’elle ouvrit sans aucune méfiance. La maison, comme toutes les habitations sorcières de ce quartier de Stuttgart, était protégée par de nombreux dispositifs magiques. On ne s’introduisait pas chez les gens sans y être invité.

La jeune fille perdit son assurance lorsqu’elle découvrit l’homme qui l’attendait sur son perron. Appuyé de tout son poids contre l’encadrement de la porte, il se tenait le bras, la main crispée au niveau de l’épaule. Son concentrateur, actif, diffusait un sortilège aux teintes grises, vacillantes. Il avait l’avant-bras rongé par un maléfice qui suintait un pus noirâtre par les pores de sa peau.

Naola eut un mouvement de recul et, effrayée, amorça un geste pour refermer la porte. L’inconnu tenta de la retenir, mais manqua de s’écrouler pour de bon.

« À l’aide », grogna-t-il d’une voix rauque.

L’adolescente se figea. Elle n’avait pas le droit de l’accueillir, mais elle ne voyait pas comment elle pourrait le laisser seul et dans cet état sur le pas de sa maison.

« Je… Mes parents ne sont pas là… »

L’homme ne répondit rien. La tête basse, il peinait à se maintenir debout. Naola entendait sa respiration siffler, rauque et désordonnée. Le cœur battant, elle poussa lentement la porte pour ne garder qu’un minuscule entrebâillement.

« S’il vous plaît, articula le sorcier, suppliant.

— Qui…qui êtes-vous ? », demanda-t-elle à travers le bois.

L’autre émit un râle de douleur, et elle entendit son corps s’affaler un peu plus contre le mur. Elle ferma les yeux et tenta de se calmer et de réfléchir. Ses mains, moites, glissaient sur la poignée. Elle la serrait si fort qu’elle devait avoir le motif de la ferronnerie imprimée sur les paumes.

« Restez là, je vais appeler la Centrale, lança-t-elle à travers l’ouverture.

— Pas la Centrale », grogna aussitôt le sorcier.

Son ton désespéré provoqua une vague de panique chez l’adolescente. Elle claqua la porte et posa son front contre le bois. Calme-toi, calme-toi. Son angoisse augmenta d’un cran lorsque l’homme frappa une troisième fois, très faiblement. Naola entrouvrit de nouveau.

« Vous êtes blessé, j’appelle l’hôpital, ils sauront vous soigner, moi je ne peux rien faire et j’n’ai pas le droit de vous laisser entrer. Et même si j’avais le droit, je ne saurai pas vous soigner, alors j’appelle la Centrale et c’est tout…, lâcha-t-elle à toute vitesse.

— Je suis P.M.F., intervint le sorcier. En mission. »

Naola écarquilla les yeux. L’homme jeta un regard derrière lui, il ferma les paupières et reprit sa respiration. Cette simple conversation le faisait haleter. Plus il faiblissait, plus la douleur de sa blessure devait être intenable.

« Dans ma poche intérieure, souffla-t-il, les dents serrées. Mon badge. Aide-moi. »

Comment ce policier était-il arrivé là ? Les P.M.F. formaient le plus gros des troupes armées de la Fédération, ils assuraient sa sécurité, combattaient le crime et maintenaient la paix au sein du pays… que cet homme affirme être l’un de ces soldats ne présageait rien de bon. S’il disait vrai, alors l’adolescente était en devoir de lui porter secours, et vite.

Une vive excitation s’empara de Naola, et, au-delà de son angoisse, elle se sentit propulsée dans une aventure. Comme l’héroïne de son cadre mnémotique, voilà qu’elle pouvait, elle aussi, sauver un homme en danger.

D’un petit geste de la main, avec une précision dont elle fut très fière, elle souleva par un charme télékinétique la veste de son interlocuteur. Son badge lévita jusqu’à elle. Elle grimaça à la vue des lésions, sous le tissu. Ses vêtements étaient dans un sale état et il avait une autre plaie qui lui barrait le torse. Son portefeuille était taché de sang, mais, lorsqu’elle le fouilla, elle y trouva bien l’insigne de la Police Magique Fédérale, sous laquelle elle déchiffra le nom du blessé.

« Sverre Glaadirun », articula-t-elle.

Elle lui jeta un coup d’œil et, le cœur battant, lui ouvrit la porte en grand et ajouta :

« Vous pouvez entrer.

— Merci », souffla l’homme.

Il se traîna jusqu’à l’intérieur et manqua de s’effondrer au bout de quelques mètres. L’adolescente referma la maison, puis se précipita pour le soutenir, comme elle put. Beaucoup plus grand qu’elle, très fin, brun, les cheveux coupés très courts, il avait le teint plus que blanc et tremblait. Elle l’accompagna vers le canapé où elle l’installa. Délestée du blessé, elle se balança d’une jambe sur l’autre, indécise sur la marche à suivre.

« Merci », répéta-t-il avant de laisser aller sa tête sur le côté.

Il resta immobile presque trente secondes.

« Monsieur ? », demanda Naola, tendue.

Il sursauta, grogna, toussa et gémit avant de tenter de se redresser. Il rouvrit sur elle des yeux vitreux, sans réussir à prononcer un mot.

L’adolescente recula, effrayée. Elle se reprit rapidement et se sermonna mentalement. Elle n’avait pas accueilli cet homme chez elle pour le voir mourir ! Elle tourna les talons et courut jusqu’à la salle de bain où elle ouvrit à la volée tous les placards susceptibles de contenir des soins. Elle revint au salon et déposa devant lui tout ce qu’elle avait pu trouver dans la réserve médicinale de la famille. Cela allait des compléments à base de plantes aux fioles de sérum que son père prenait certains matins, lorsqu’il avait travaillé de nuit.

Elle avait bon espoir que ces dernières apportent un peu d’énergie à l’homme. Assez pour qu’il se réveille et lui dise quoi faire.

Un pichet lévita jusqu’à elle, puis, avec précaution, elle s’improvisa infirmière pour lui faire avaler plusieurs potions, un peu au hasard. L’effet ne fut pas probant et ne tira qu’un grommellement rauque à Sverre. Naola gémit, stressée. Elle lui leva le menton et lui ouvrit la bouche pour y faire couler de l’eau, comme elle put, resta encore quelques secondes à le regarder, les mains jointes.

« Monsieur, répéta-t-elle pour la énième fois. Restez avec moi monsieur, accrochez-vous… Si je n’appelle pas la Centrale, qui peut vous aider ? Monsieur ? »

L’homme ne réagissait plus. De sa main, toujours crispée sur son épaule, il diffusait un charme d’anesthésie. La lueur de l’enchantement faiblissait. Naola, paniquée, se balançait d’une hanche sur l’autre. Elle s’était taché les bras et les vêtements avec le sang du fugitif.

La solution lui apparut soudain. C’était simple. Il avait besoin de magie et d’énergie pour survivre. Elle pouvait lui en fournir. En théorie.

Elle se pencha sur lui, posa sa main au-dessus de celle qui protégeait sa blessure et, d’un coup, la tira. La douleur le réveilla instantanément. Il tenta de se dégager, mais l’adolescente tint bon. Comme elle s’en doutait, il y avait un concentrateur au creux de la paume du blessé. Elle referma ses doigts dessus et s’y accrocha. De son bras libre, elle maintenait l’homme qui hurlait contre le canapé. Heureusement, il n’avait plus la force de se débattre. Jamais elle n’aurait pu maîtriser un Policier Mage Fédéral dans une situation normale.

Elle fit le vide dans sa tête, autant que possible, et commença à faire passer sa propre magie par le concentrateur du sorcier.

Toucher le concentrateur de quelqu’un d’autre était extrêmement malpoli. Transmettre son énergie de cette façon… Elle savait que c’était, en théorie, possible, mais jamais encore elle ne l’avait expérimenté. Ce fut douloureux, lancinant et très compliqué. Le flux chaotique circula entre eux, tantôt filet ténu, tantôt rivière en crue. Au bout d’une minute, la jeune fille haletait, mais Sverre avait compris ce qu’elle tentait et ne bougeait plus.

« Mon pendentif. Concentrateur secondaire », articula-t-il, dès qu’il le put.

Il guida sa main pour venir la poser sur le bijou. Naola hocha la tête. Elle ouvrit ses doigts pour qu’il puisse recommencer à soigner son épaule alors qu’elle se servait de son deuxième artefact pour lui insuffler sa magie.

« Merci », finit-il par dire, pour la troisième fois de la soirée.

Son visage s’était détendu, il respirait plus doucement et il esquissa même un sourire à cette gamine qui était en train de le sauver. Elle lui sourit en retour, fatiguée, car donner ainsi de soi l’épuisait.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? », demanda-t-elle, penchée sur lui, une main appuyée contre le canapé derrière lui.

Elle était fière de réussir le transfert de magie, mais elle savait qu’elle ne tiendrait plus longtemps.

« L’Ordre, répondit le policier en fermant les yeux. Il faut que j’aille au Centre Fédéral, reprit-il quelques secondes plus tard. Tu peux nous transférer là bas ?

— Au Centre Fédéral ? Je n’ai pas les autorisations moi ! s’exclama l’adolescente. J’en peux plus. Va falloir faire avec ça », ajouta-t-elle en tentant de se redresser.

Quelques minutes de plus à déverser sa magie de cette façon et elle perdrait conscience. Mais le policier la retint et plaqua sa main contre son concentrateur. Elle eut alors la très désagréable impression de ne plus maîtriser ce qu’elle laissait échapper.

« Encore un peu, grogna-t-il à mi-voix. Je suis désolé, encore un peu.

— Lâchez-moi ! ordonna la jeune fille en tentant de se dégager. Lâchez-moi ! Je me sens pas bien !

— Je suis désolé », répéta-t-il, les yeux clos.