Un bon conseil

Naola sauta sur ses pieds et s’empressa d’enfiler un pull. Elle croisa les bras sur son ventre, le regard bas. Harlem referma le soin et le fit disparaître dans sa poche. Il toisa la gamine d’un air critique, puis sortit en lâchant un petit « Tss » agacé.

L’adolescente resta deux heures à tourner en rond, enfermée dans sa chambre. Elle digérait la scène et le comportement odieux de Harlem, avec beaucoup de difficultés.

Naola se heurtait à la réalité. Les bras passés autour de ses genoux, calée contre la tête de lit, elle osa enfin regarder sa situation en face. Elle l’analysa crûment, sans concession. Comme on triture une plaie ouverte pour s’assurer de sa propreté. Avec une certaine fascination, aussi.

Elle ne comprenait pas comment elle en était arrivée là.

Pourtant, lorsqu’elle se décida à sortir de son repaire pour chercher un meilleur endroit où dormir, elle fut bien forcée d’admettre, en passant sa veste, que son épaule était parfaitement guérie. Tout maladroit qu’il ait été, Harlem l’avait aidée, et cela malgré le dégoût manifeste qu’il lui inspirait. Naola soupira et décida de laisser une autre chance à cet étrange barman.

C’était le début d’après-midi, il n’y avait plus aucun client dans l’établissement à part elle. Pourtant un fumet délicieux sortait des cuisines dont elle s’approcha à pas feutrés. Son petit déjeuner tardif ne datait pas de si loin, mais cette odeur lui donnait faim.

Elle jeta un œil par la porte de service et observa, à la dérobée, Harlem qui virevoltait à travers les casseroles et les fourneaux. La pièce était impeccable, propre et ordonnée. La cuisine était son domaine. L’homme était à sa place, elle le voyait à chacun de ses gestes. Il respirait la passion, penché sur la marmite à l’origine d’alléchantes odeurs. Son visage n’exprimait rien de particulier, mais il dégageait quelque chose de très beau, de très avenant. Un calme serein… de la joie de vivre.

L’adolescente s’installa timidement, les coudes posés sur le passe-plat, et attendit qu’il lui accorde un peu d’attention.

Harlem, au bout de quelques minutes, lui adressa un petit signe du menton pour l’inviter à parler. Naola détourna le regard, prit une inspiration et souffla :

« Merci. Pour l’épaule.

— De rien, répondit l’autre avec un franc sourire. Elle va mieux ?

— Je ne sens plus rien.

— Parfait. »

Ils s’observèrent quelques secondes, puis Harlem reprit sa tâche. Naola hésita quelques minutes avant d’oser demande :

« T’es quoi si t’es pas un mécamage ? »

Une façon comme une autre de montrer sa reconnaissance. Harlem sourit à demi, acheva de cisailler ses carottes, puis redressa la tête vers elle.

« Je suis un Webster. Enfin, j’étais…

— N’importe quoi », coupa Naola en écarquillant les yeux.

L’homme sourit, un sourire franc qui, encore une fois, contrastait avec son attitude toute en retenue. La fille le dévisagea, pas convaincue.

Les websters étaient une race que les enchanteurs employaient comme serviteurs. Des êtres dépourvus de magie, volontairement augmentés d’artefacts pour en améliorer la praticité et la servitude. Un webster, ça dépérissait si on ne lui donnait pas d’ordre, ça dépérissait sans un sorcier pour lui recharger ses mécartifices, ça vouait sa vie à son maître…

Non, un webster indépendant, ça ne pouvait pas exister. Il lui montait un flan.

Pourtant, à mesure qu’elle l’observait, Naola commençait à en douter. Son attitude générale se rapprochait de celle de ces esclaves silencieux. Cette main qu’elle fixait à présent, en oubliant d’y mettre le dégoût habituel, pouvait être un artefact… Ce pouvait… peut-être… être un outil de webster.

« N’importe quoi, répéta-t-elle. Si t’étais un webster au moins le ménage serait bien fait ici. »

En le disant, elle se rendit compte à quel point ce commentaire était désobligeant. Mais Harlem ne fit qu’en rire.

« Au contraire. Je me suis affranchi, ça n’est pas pour me retrouver à faire la même chose pour cette dragonne d’Igniire !

— Comment est-ce que tu fais pour bouger ? » demanda Naola.

L’idée faisait son chemin, sa curiosité reprenait le dessus. Sans sorcier à proximité, il ne devait pas pouvoir recharger ses mécartifices. Elle ne savait rien de ces êtres, mais les mécaniques magiques pouvaient tomber en panne, se bloquer si elles manquaient de magie. Harlem risquait tout simplement de perdre l’usage de ses membres.

« Igniire a ses fournisseurs…

— C’est une webster aussi ?

— Non ! rit-il. Non ! Une ancienne mercenaire méca qui a perdu quelques membres au combat et les a naturellement remplacés par des mécartifices…

— Naturellement », grogna Naola avec une grimace dégoûtée.

Harlem la toisa quelques secondes puis soupira. Il baissa les yeux vers sa préparation, attrapa un énorme oignon qu’il entreprit d’émincer consciencieusement.

« Tu es pleine d’a priori, petite, lâcha-t-il sans la regarder. Je ne sais pas d’où tu viens ni où tu vas, mais si tu as atterri dans le quartier, c’est pas parce que tu t’es perdue. Tu te caches. C’est ton problème et personne ici ne te demandera quoi que ce soit. Mais si tu veux éviter de te faire tabasser comme hier, un conseil… fais quelques concessions avec tes préjugés. Sinon, ça te retombera sur le coin de la figure… au sens propre. »

Le webster, sur ces mots, se détourna pour déverser ses légumes dans une énorme marmite, au fond du réduit qui servait de cuisine. Naola observa son dos un moment avant de comprendre qu’il venait de mettre fin à leur conversation. Désœuvrée, elle s’installa à une table, dans la salle, et sortit un mnémotique de son sac.

« Elle va consommer quelque chose la petite prude ? » fit la voix grasse d’Igniire derrière elle.

Naola, brutalement tirée de ses pensées, sursauta. Prise au dépourvu, elle hocha négativement la tête.

« Bon alors dégage de là… on a autre chose à foutre que de t’avoir dans les pattes. Si tu veux rester là, tu paies ta conso. Sinon bon vent.

— Je, je… », bégaya Naola en se levant.

La patronne lui faisait peur, mais elle s’habituait à ce sentiment. Elle se redressa, posa ses deux pieds bien au sol et se tourna vers la grande femme.

« Je cherche un emploi. Je voudrais travailler ici », articula-t-elle distinctement et avec une assurance qui la fit se sentir fière d’elle.

La tenancière parut surprise. Moins d’une seconde.

« J’embauche pas. Et si j’embauchais j’voudrais pas d’une petite gourde comme toi. »

Cela fit l’effet d’une douche froide à l’adolescente qui se décomposa. La femme eut un sourire narquois, à la limite de la méchanceté. Naola serra les dents avant de se détourner et de sortir en claquant la porte.

« T’abuses Igniire, reprocha Harlem à travers le passe-plat.

— T’déconnes. Elle se s’rait faite lyncher ici. C’mieux qu’elle se barre.

— Non. T’abuses parce qu’elle payait sa chambre. On a pas vraiment les moyens de mettre un client dehors… », répondit le barman avec une expression taquine.

Igniire partit d’un rire gargantuesque et se pencha vers le passe-plat. Si elle y glissait autre chose que sa tête, elle y resterait coincée. L’ancien Webster se courba pour l’embrasser, tendre. Elle lui sourit et se redressa en riant de plus belle.

« Par Merlin ! Tu lui as quand même fait raquer trois Dens ! »