Frayeur

Naola resta presque trois heures chez ce Jérôme qui, décidément, était aussi agréable à dévisager qu’à écouter parler. Avec force plaisanteries joyeuses, il lui détailla son activité d’antiquaire… ce qui semblait être le terme poli pour désigner le recel d’artefacts rares. À le voir, sans-gêne, empli de bonne humeur et de malice, l’adolescente se figura son interlocuteur comme une espèce de Robin des bois de l’art primitif.

Sa grande passion, lui affirma-t-il, c’était la chasse au trésor. Elle ne pouvait pas imaginer combien d’objets extraordinaires s’étaient perdus durant les deux siècles passés. Bien sûr, ça incluait toutes ces choses dont les humains se servaient, avant, mais Jérôme recherchait surtout des artefacts plus anciens encore. Des antiquités que même le monde pré cataclysmique considérait déjà comme vieilles. Ces choses-là, vraiment, le fascinaient.

Avec son enthousiasme, le jeune homme était parvenu à entraîner Naola dans un éclat de rire. Le premier depuis une éternité, lui sembla-t-il. Si rare que le son de sa voix lui fît une étrange impression. De cascades en émotions, elle partit dans un fou rire dont l’hilarité se termina en larmes nerveuses.

Appuyée contre le bureau de fortune, penchée vers Jérôme, elle tentait désespérément de reprendre son souffle. Le moindre détail incongru — et il y en avait foison dans le cabinet de curiosité qui servait de boutique à l’antiquaire — relançait ses hoquets désordonnés. Elle finit par se laisser glisser sur une chaise, sous l’œil amusé de l’homme qui se retenait, lui aussi, de céder à la folie douce.

« Merlin ! Ça fait du bien… soupira Naola lorsqu’enfin elle retrouva la capacité de parler.

— T’avais l’air d’en avoir besoin, commenta Jérôme en posant ses deux pieds sur son plan de travail, le fauteuil incliné vers l’arrière à manquer de tomber.

— Ouais, certainement », répondit-elle avec un haussement d’épaules.

Il avait tenté de la faire parler de sa situation au cours de la discussion. Plusieurs fois. Elle avait éludé toutes ses questions. Elle lui adressa néanmoins un sourire resplendissant et se releva.

« Merci. Pour les cafés. Et pour m’avoir changé les idées.

— Mais de rien, Miss ! répondit-il, enjoué. T’es sur le départ ?

— La Vieille Naine m’a conseillé de rentrer tôt…

— Ha… je t’ai déjà dit de te méfier d’elle ? demanda l’homme avec une grimace qui trahissait tout le bien qu’il pensait de sa logeuse.

— Deux ou trois fois, déjà, oui…

— Ça n’est pas de trop !

— Je verrai bien », coupa Naola, agacée.

Rien, dans le comportement de la Naine, ne l’avait mise sur ses gardes. Elle en arrivait même à apprécier l’étrange femme et entendre médire sur elle ne lui plaisait pas. Jérôme sauta sur ses jambes, les yeux rieurs, et prit ses devants pour lui ouvrir la porte. Il s’inclina quand elle sortit.

« Miss, repassez quand vous le souhaitez dans mon établissement. Point de travail pour vous, mais boisson chaude et bonne compagnie garantie.

— J’y songerai, monsieur, j’y songerai, répondit-elle sur le pas de la porte, en se prêtant à sa comédie, tout sourire.

— Demain ?

— Peut-être », rit-elle en s’éloignant.

Sur le chemin du retour, Naola ne put s’empêcher de repenser aux avertissements de l’antiquaire. Le fait qu’il en sache autant sur elle la troublait. Elle avait bien tenté d’en apprendre plus, mais il avait, à chaque fois, détourné la conversation. Lorsque, lassée de jouer de sous-entendus, elle lui avait demandé de s’expliquer franchement, il avait insinué être obligé de ne pas lui donner de travail. Qui pouvait bien le contraindre à ce genre de chose ? Qui, si elle extrapolait, pouvait bien forcer toutes les Halles Basses à lui refuser un poste ? Et, surtout, pourquoi ?

La théorie parentale lui revint en tête. Il lui semblait quand même peu probable que son père, petit mage météorologue à son compte, ou sa mère, sorcière instructrice dans une école secondaire, aient pu, en quelques jours, plier la pègre de Stuttgart à leur volonté… Ou alors, ils mènent une double vie, fantasma-t-elle en pressant le pas. La journée était bien avancée et elle espérait croiser la Vieille Naine pour lui demander si, elle aussi, avait entendu parler de cette fameuse interdiction de l’embaucher.

L’adolescente s’amusa à reformuler ses mésaventures à la lumière de son extravagante supposition. Sverre Glaadirun ne s’était alors pas réfugié chez eux par hasard, mais ses parents avaient été contraints de le livrer pour préserver leur couverture qui, compromise, aurait mis en péril l’unité de la Fédération. Dans ce scénario, ils devaient être quelque part en train d’observer leur fille. Ils la testaient pour évaluer si elle était prête à devenir, elle aussi, agente double…

Naola sourit malgré elle à cette idée, mais sa bonne humeur s’évapora brutalement lorsqu’à une dizaine de mètres devant elle, deux Vestes Grises sortirent d’un bar. L’adolescente pila net. Elle sentit son cœur manquer un battement et la peur lui tordre le ventre à tel point qu’elle en chancela. Elle s’engouffra dans la première ruelle venue. Ils ne l’avaient pas vue, ça allait, ça allait, se répétait-elle en boucle, dans une vaine tentative pour se rassurer.

Elle accéléra le pas, bifurqua dans un passage plus sombre encore et regagna l’immeuble de la Naine au prix d’un nombre incalculable de détours. Sa logeuse, ce matin, ne l’avait pas mise en garde pour rien. Le quartier grouillait de sorciers de l’Ordre. Naola se précipita à l’intérieur, pensant trouver un refuge, mais elle déchanta aussitôt.

Cinq Vestes Grises attendaient dans le hall d’entrée. L’adolescente déglutit, baissa la tête, rentra les épaules et traversa la pièce d’un pas pressé. Son cœur battait si vite qu’elle se demanda comment les mages ne l’avaient pas repérée au simple son qu’il faisait en cognant dans sa poitrine.

Elle gagna un escalier de service et grimpa quatre à quatre les étages, jusqu’à son petit refuge qu’elle barricada comme elle put d’un sortilège de protection. Elle se glissa ensuite sur la toiture et se laissa tomber contre la cheminée la plus proche, la respiration saccadée. Il lui fallut presque cinq minutes pour reprendre pied et se calmer. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. En cas d’urgence, elle devait pouvoir fuir par les toits.

Il n’y eut pas d’urgence. Elle passa le reste de la journée et une bonne partie de la soirée dans un état d’alerte permanent qui usa ses nerfs et sa patience. Elle attendit, cachée d’un danger qu’elle avait du mal à estimer.

La première peur dissipée, il lui semblait maintenant très improbable que quiconque dans l’Ordre ait entendu parler d’elle. Ou que l’Ordre ait une raison de poursuivre personnellement une gamine comme elle. Ils l’avaient trop terrorisée pour envisager qu’elle puisse leur nuire de nouveau… Et de fait, Naola tremblait à la simple idée d’une nouvelle confrontation.

L’adolescente passa de longues minutes à tenter de se raisonner, mais, dès qu’elle formulait le projet de redescendre, juste pour voir, un terrifiant sentiment de panique la submergeait.

La lune avait largement entamé sa marche nocturne lorsque Naola se décida enfin à bouger. La faim lui tiraillait le ventre et, quand elle eut constaté que personne ne s’était aventuré jusqu’aux combles, elle prit son courage à bras le corps pour descendre aux cuisines.

« Où est-ce que tu étais ? ! s’écria la Vieille Naine lorsqu’elle la vit émerger de l’escalier de service. Je me suis fait un sang d’encre ! Je t’ai fait chercher partout !

— Je… j’étais juste là-haut… je suis rentrée avant la nuit, comme…

— Bon, bon, c’est très bien, la coupa Nany avec un geste brusque. Allez, viens donc manger… Assois-toi en face de moi… Par les dragons de Saint George que tu as mauvaise mine ! »

Au regard des avertissements de Jérôme, Naola commençait à trouver ses manières un peu surjouées. Si vraiment on l’avait cherchée partout, alors pourquoi personne n’était monté jusqu’aux combles ? Elle se servit une assiette de l’énorme marmite qui bouillonnait, à disposition des ouvriers, au milieu d’un âtre surdimensionné. Elle s’installa en face de sa logeuse, de l’autre côté de la large table en bois brut.

« Qu’est ce que tu as fait aujourd’hui ? demanda la Naine

— Je suis sortie des Halles. Ça fait du bien. Mais il y avait déjà des Vestes Grises partout quand je suis rentrée. Même jusqu’ici, dans le hall », répondit-elle avec une pointe de reproche.

Pas plus tard que le matin même, Nany lui avait affirmé qu’elle ne risquait rien ici. La Vieille ne sembla pas prêter attention à son ressenti. Elle prit une expression préoccupée :

« Oui… Ils avaient des choses à fêter… Ils étaient vraiment partout… À ce sujet, d’ailleurs… »

Naola releva le nez de son assiette en fronçant les sourcils. Ce ton-là ne lui disait rien qui vaille et, en effet, la Naine reprit :

« Je ne vais pas pouvoir continuer à t’héberger. Surtout s’il faut te cacher.

— Mais… articula l’adolescente, d’une voix blanche.

— Ça n’est pas de gaieté de cœur, tu sais, je t’apprécie beaucoup… Mais si tu as des choses à cacher à l’Ordre, je ne peux pas prendre le risque que tes problèmes deviennent les miens… dit-elle d’une voix douce et légèrement larmoyante. J’emploie beaucoup de monde dans les Halles Basses… imagine tous ceux qui tomberaient dans le besoin s’il m’arrivait quelque chose… Pour eux, je ne peux pas prendre le risque… »

Naola baissa les yeux sur son assiette et se félicita d’avoir mangé vite, car, à présent, elle ne pouvait plus rien avaler. Elle serra les poings. Retour à la case départ, avec encore moins d’argent qu’avant.

« Cela dit… J’ai quand même une bonne nouvelle pour toi… poursuivit la Vieille Naine sur un ton enjoué par le sourire chaleureux qu’elle affichait désormais. J’ai entendu parler d’un pub qui embauche… je pourrais certainement te faire une lettre de recommandation…

— C’est vrai ? s’exclama la jeune fille en reprenant espoir tout d’un bloc. Où ? Quand ? Quel genre de travail ?

— Doucement, rit la vieille femme. Il recherche une serveuse, à plein temps. Tu pourrais aller t’y présenter dès demain matin… Je connais le patron depuis longtemps… c’est un type de parole. Mais je dois te prévenir… c’est un vampire. »