Frayeur

Sur le chemin du retour, Naola ne put s’empêcher de repenser aux avertissements de l’antiquaire. Le fait qu’il en sache autant sur elle la troublait. Elle avait bien tenté d’en apprendre plus, mais il avait, à chaque fois, détourné la conversation. Lorsque, lassée de jouer de sous-entendus, elle lui avait demandé de s’expliquer franchement, il avait insinué être obligé de ne pas lui donner de travail. Qui pouvait bien le contraindre à ce genre de chose ? Qui, si elle extrapolait, pouvait bien forcer toutes les Halles Basses à lui refuser un poste ? Et, surtout, pourquoi ?

La théorie parentale lui revint en tête. Il lui semblait quand même peu probable que son père, petit mage météorologue à son compte, ou sa mère, sorcière instructrice dans une école secondaire, aient pu, en quelques jours, plier la pègre de Stuttgart à leur volonté… Ou bien, ils mènent une double vie, fantasma-t-elle en pressant le pas. La soirée était bien avancée et elle espérait croiser la Vieille Naine pour lui demander si, elle aussi, avait entendu parler de cette fameuse interdiction de l’embaucher.

L’adolescente s’amusa à reformuler ses mésaventures à la lumière de son extravagante supposition. Sverre Glaadirun ne s’était alors pas réfugié chez eux par hasard, mais ses parents avaient été contraints de le livrer pour préserver leur couverture qui, compromise, aurait mis en péril l’unité de la Fédération. Dans ce scénario, ils devaient être quelque part en train d’observer leur fille. Ils la testaient pour évaluer si elle pouvait, elle aussi, devenir agente double…

Naola sourit malgré elle à cette idée qui lui aurait permis de justifier la conduite de ses parents. Elle s’imagina rentrer chez elle, reprendre sa vie d’avant là où elle l’avait arrêté, entrer dans les services secrets fédéraux comme leur plus jeune recrue… Fabuler, après tout, n’avait jamais fait de mal à personne !

Sa bonne humeur s’évapora brutalement lorsqu’à une dizaine de mètres devant elle, deux Vestes Grises sortirent d’un bar. L’adolescente pila net. Elle sentit son cœur manquer un battement et la peur lui tordre le ventre à tel point qu’elle en chancela. L’homme et la femme, vêtus tous deux de l’uniforme usuel des miliciens de l’Ordre, discutaient en avançant lentement vers elle. Elle s’engouffra dans la première ruelle venue. Ils ne l’avaient pas vue, ça allait, ça allait, se répétait-elle en boucle, dans une vaine tentative pour se rassurer.

Le quartier grouillait de sorciers de l’Ordre, il y régnait une ambiance très particulière, mélange de joie – les Vestes Grises semblaient fêter quelque chose – de méfiance, de tension et de violence contenue. Aux Halles Basses comme partout ailleurs, on redoutait l’organisation paramilitaire, mais ici plus qu’ailleurs on avait de d’excellentes raisons de la craindre : il ne faisait pas bon être mécamage et croiser la route d’un de ces sorciers. Aucun semi-organique ne pouvait prétendre n’avoir jamais souffert des exactions de l’Ordre. Naola accéléra le pas, bifurqua dans un passage plus sombre encore et regagna l’immeuble de la Naine au prix d’un nombre incalculable de détours. Elle se précipita à l’intérieur, pensant trouver un refuge, mais elle déchanta aussitôt.

Cinq Vestes Grises attendaient dans le hall ; trois, sagement installés dans les sièges, patientaient en lisant un mnémotique, une arpentait l’entrée en enjambées nerveuses et le dernier détaillait l’un des cadres accrochés au mur. La grande photographie, qui capturait les ruines d’un imposant édifice précataclysmique, dévorées par les arbres et la verdure, semblait le captiver. L’adolescente déglutit, baissa la tête, rentra les épaules et traversa la pièce d’un pas pressé. Son cœur battait si vite qu’elle se demanda comment les mages ne l’avaient pas repérée au simple son qu’il faisait en cognant dans sa poitrine.

Elle gagna un escalier de service et grimpa quatre à quatre les étages, jusqu’à son petit refuge qu’elle barricada comme elle put d’un sortilège de protection. Elle se glissa ensuite sur le faitage et se laissa tomber contre la cheminée la plus proche, la respiration saccadée. Il lui fallut presque cinq minutes pour reprendre pied et se calmer. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. En cas d’urgence, elle devait pouvoir fuir par les toits.

Il n’y eut pas d’urgence. Elle passa le reste de la soirée et une bonne partie de la nuit dans un état d’alerte permanent qui usa ses nerfs et sa patience. Elle attendit, cachée d’un danger qu’elle avait du mal à estimer.

La première peur dissipée, il lui semblait maintenant très improbable que quiconque dans l’Ordre ait entendu parler d’elle. Ou que l’Ordre ait une raison de poursuivre personnellement une gamine comme elle. Ils l’avaient trop terrorisée pour envisager qu’elle puisse leur nuire de nouveau… Et de fait, Naola tremblait à la simple idée d’une nouvelle confrontation.

L’adolescente passa de longues minutes à tenter de se calmer, mais, dès qu’elle formulait le projet de redescendre, juste pour voir, un terrifiant sentiment de panique la submergeait.

La lune terminait sa marche nocturne lorsque Naola se décida enfin à bouger. La faim lui tiraillait le ventre et, quand elle eut constaté que personne ne s’était aventuré jusqu’aux combles, elle prit son courage à bras le corps pour se rendre aux cuisines. Elle n’avait pas, ou peut, dormi de la nuit, mais, si tôt soit-il, le bâtiment respirait déjà au rythme de son habituelle effervescence matinale. Les fourneaux chauffaient, les ouvriers se relayaient, le travail continuait.

« Où est-ce que tu étais ? ! s’écria la Vieille Naine lorsqu’elle la vit émerger de l’escalier de service. Je me suis fait un sang d’encre ! Je t’ai fait chercher partout !

— Je… j’étais juste là-haut… je suis rentrée hier soir, mais…

— Bon, bon, c’est très bien, la coupa Nany avec un geste brusque. Allez, viens donc manger… Assois-toi en face de moi… Par les dragons de Saint George, que tu as mauvaise mine ! »

Au regard des avertissements de Jérôme, Naola commençait à trouver ses manières un peu surjouées. Si vraiment on l’avait cherchée partout, alors pourquoi personne n’était monté jusqu’aux combles ? Elle se servit une assiette de l’énorme marmite qui bouillonnait au milieu d’un âtre surdimensionné. Elle s’installa en face de sa logeuse, de l’autre côté de la large table en bois brut.

« Qu’est ce que tu as fait hier ? demanda la Naine

— Je suis sortie des Halles. Ça fait du bien. Mais il y avait déjà des Vestes Grises partout quand je suis rentrée. Même jusqu’ici, dans le hall »

La Vieille adopta une expression préoccupée :

« Oui…L’Ordre était en mouvement, au Nord, toute cette semaine. Mais c’est terminé. Le gros de leurs milices est rentré hier. Ils avaient des choses à fêter… J’aurais du te mettre en garde. Ils étaient vraiment partout… À ce sujet, d’ailleurs… »

Naola releva le nez de son assiette en fronçant les sourcils. Ce ton-là ne lui disait rien qui vaille et, en effet, la Naine poursuivit :

« Je ne vais pas pouvoir continuer à t’héberger ni à t’employer. Surtout s’il faut te cacher.

— Mais… articula l’adolescente, d’une voix blanche.

— Ça n’est pas de gaieté de cœur, tu sais, je t’apprécie beaucoup… Mais si tu as des choses à cacher à l’Ordre, je ne peux pas prendre le risque que tes problèmes deviennent les miens… minauda-t-elle sur un ton doux et légèrement larmoyant. J’emploie beaucoup de monde dans les Halles Basses… imagine tous ceux qui tomberaient dans le besoin s’il m’arrivait quelque chose… Pour eux, je ne peux pas prendre le risque… »

Naola baissa les yeux sur son assiette et se félicita d’avoir mangé vite, car, à présent, elle ne pouvait plus rien avaler. Elle serra les poings. Retour à la case départ.

« Cela dit… J’ai quand même une bonne nouvelle pour toi… poursuivit la Vieille Naine sur un ton enjoué par le sourire chaleureux qu’elle affichait désormais. J’ai entendu parler d’un pub qui embauche… je pourrais certainement te faire une lettre de recommandation…

— C’est vrai ? s’exclama la jeune fille en reprenant espoir tout d’un bloc. Où ? Quand ? Quel genre de travail ?

— Doucement, rit la vieille femme. Il recherche une serveuse, à plein temps. Tu pourrais aller t’y présenter dès demain matin… Je connais le patron depuis longtemps… c’est un type de parole. Mais je dois te prévenir… c’est un vampire. »