Le Grand Soir

Naola s’habillait avec le sourire. En face du miroir qu’elle avait placé au fond de sa petite chambre, elle se jaugeait du regard.

Mordret exigeait d’elle une tenue correcte et, en se détaillant dans la glace, la jeune fille estimait la mission réussie. Elle s’était acheté un pantalon noir, serré, qui montait jusqu’à sa taille, et par-dessus lequel elle ferma une chemise blanche. Un col roulé protégeait son cou, selon les instructions de son vampire de patron.

Naola coiffa ses longs cheveux châtains d’un chignon complexe qu’elle noua à l’aide d’une série de charmes-tresses. Elle chaussa des escarpins noirs, des petits souliers à talons hauts, enchantés pour s’adapter à son degré de fatigue au fil de la nuit.

La tenue la vieillissait, ce qui n’était pas plus mal, dans la mesure où elle n’était, en pratique, pas assez âgée pour travailler… encore moins dans un bar…. Les deux premières soirées de service s’étaient déroulées sans encombre. La population du pub se résumait à un mélange hétérogène de mécamages, de mercenaires et de vampires.

Des hommes et des femmes à l’apparence austère, voire effrayante, que la petite serveuse avait vus se détendre à mesure de leurs consommations. Après un mois passé dans les Halles Basses, cette clientèle ne l’étonnait plus. Elle la trouvait vivante, intéressante et pleine d’histoires.

À la fin de la deuxième soirée, Naola avait rejoint la table d’un sorcier croisé chez la Vieille Naine. Ils avaient disputé une partie de cartes menteuses et elle lui avait offert le dernier verre, bonne perdante.

Prendre les commandes, apporter les consommations, les servir au comptoir… Elle se débrouillait pour donner l’impression qu’elle savait ce qu’elle faisait.

Le manque de sommeil restait son plus grand problème. Couchée à trois ou quatre heures, épuisée… elle devait s’habituer au rythme. En attendant, comme elle se levait tard, Mordret avait abandonné l’idée de l’entraîner de quelques façons que ce soit. Il ne l’attaquait plus, il n’en avait plus le temps.

La jeune fille se pencha vers la psyché pour ajouter une légère touche de maquillage à sa tenue. Elle jeta un œil à la pendule au-dessus de la porte. Dix-sept heures trente. Elle recouvrit la glace d’un drap et se redressa.

Mordret lui avait déroulé une vraie scène lorsqu’elle avait rapporté l’objet de son excursion dans les boutiques alentour. Le vampire, comme tous ceux de son espèce, abhorrait les miroirs qui ne lui renvoyaient aucune image. Au terme d’une fastidieuse négociation, l’adolescente avait obtenu gain de cause : la glace pouvait rester dans sa chambre, à condition qu’elle soit dissimulée.

Pour compléter sa tenue, Naola passa un gant couleur chair à sa main droite et glissa le concentrateur de sa mère au creux de sa paume. Le vêtement scintilla et vint refermer de petits fils tressés d’iris tout autour du bijou. Ainsi maintenue contre sa peau, la sorcière pouvait utiliser l’artefact avec beaucoup plus de précision : il réagissait au moindre mouvement de ses doigts, à la moindre contraction de ses muscles. Mordret lui avait imposé d’apprendre à se servir de cet extendeur… et la jeune fille devait admettre qu’il offrait une certaine utilité. Elle n’avait jamais usé de sa magie de façon aussi fluide et précise.

« Soyez sur vos gardes ce soir. La lune est pleine », la prévint le patron, à peine eut-elle franchi la porte du bar.

L’adolescente leva les yeux au ciel.

« Vous m’avez mise en garde hier et avant-hier, de la même manière. Tout s’est bien passé. Tout se passera bien. Faites-moi un peu confiance, répondit-elle en croisant les bras.

— La lune n’était pas pleine, hier et avant-hier.

— Qu’est ce que ça change ? » demanda-t-elle en passant derrière le comptoir.

Elle ouvrit le tiroir et en tira un mnémotique de recette de cocktails. Elle s’était découvert des connaissances très lacunaires dans ce domaine et avait dû courir acheter l’objet en catastrophe une heure à peine avant le début de sa première soirée de service. Elle activa l’artefact d’une légère impulsion magique. Mordret gronda, désapprobateur.

« J’ai des ouvrages sur le sujet. Vous n’aviez nul besoin de faire de frais avec cette… chose.

— Un peu de modernité ne ferait pas de mal au bar, répondit la jeune fille en faisant défiler les différentes recettes enregistrées. Peut-être préféreriez-vous que j’expose vos précieux bouquins au risque de se retrouver aspergés par mes préparations ? »

Penchée sur le cadre, elle ignora le grondement qu’il lui servit en guise de réponse. Le mnémotique, de bonne qualité, expliquait la réalisation de nombreux cocktails, petits schémas et illustrations animées à l’appui. Naola sourit et attrapa le shaker qu’elle garda glacé à l’aide de son concentrateur.

« Je ne sais pas comment vous faites rentrer des Dens, mais, si vous m’employez comme serveuse, j’estime qu’il faut à minima faire tourner votre bar… poursuivit-elle tout en œuvrant à sa boisson.

— Rassurez-vous, votre salaire n’est pas dépendant de…

— De quoi ? le coupa-t-elle. Franchement, à qui est-ce que vous voulez faire croire que votre établissement est un pub ? C’est pas parce que c’est marqué sur la devanture que ça vous rend crédible dans le rôle de barman… »

Elle attrapa un verre évasé, un peu ébréché et soupira.

« Racheter du matériel, ça ne serait pas non plus un luxe. »

Mordret ne répondit pas. Il se contenta de l’observer, sans émotion. Elle remarqua son regard et sourit, puis elle déposa sa préparation devant lui :

« Blood and Sand, Monsieur. Et si, pour une fois, je pouvais avoir votre avis plutôt que votre silence, j’en serais heureuse. »

Le vampire, perplexe, attrapa le cocktail et y trempa ses canines et ses lèvres. Il resta sans rien dire quelques secondes puis sembla fournir un gros effort pour conclure :

« Ça n’est pas mauvais.

— Dire que c’est bon vous écorcherait la bouche hein…, soupira Naola.

— Améliorer la qualité du whisky améliorerait le goût, tempéra la créature. L’Armorik reste un choix par défaut… bon marché, mais peu fin. »

La sorcière écarquilla les yeux. Incroyable. Le vampire s’animait pour autre chose que des livres.

« J’y connais rien à ça, Monsieur. Mais je veux bien apprendre. »

Mordret haussa les épaules et éluda la remarque par un long silence passé à observer intensément le liquide au fond de son verre.

« Faites ce que bon vous semble. Pour le bar.

— L’ouvrir en journée… commença la jeune fille, immédiatement interrompue par un grondement réprobateur.

— Faites ce que bon vous semble, en soirée, tempéra-t-il. À moins que vous comptiez ne plus dormir du tout. Je tiens à pouvoir accueillir ceux de mon espèce toute la nuit durant.

— Vous préférez qu’ils fassent des conneries ici plutôt qu’ailleurs ? » interrogea Naola dans un éclair de compréhension.

C’était donc ça, la raison d’exister du Pub. Protéger Stuttgart de la violence gratuite des vampires et protéger les vampires des représailles sorcières.

« Je préfère qu’ils consomment chez moi, répondit Mordret sans la moindre émotion.

— À ce sujet… comment est-ce que je suis censée encaisser les Dens de vos clients ? Je n’ai même pas de caisse ! Je veux bien que cette activité soit la couverture d’un truc dont vous ne voulez pas me causer, Monsieur, mais il faudrait sérieusement travailler à la rendre à minima crédible. »

Le vampire découvrit le bas de ses canines et lui tendit son verre, vide.

« Faites ce qui vous semble approprié pour que cela soit le cas. »

Il disparut, mettant fin à la discussion la plus intéressante que Naola ait eue avec lui. Elle soupira et lava le récipient d’un simple geste.