L’entretien d’embauche

« Une autre serveuse ? »

Naola écarquilla les yeux et esquissa un mouvement de recul.

« Je pensais que vous saviez où vous avez mis les pieds… répondit Mordret, l’air exaspéré. Tous les vampires n’ont pas, à mon image, fait vœu de ne plus tuer gratuitement. Que les choses soient claires, mademoiselle, vous allez travailler avec des créatures qui n’attendront de vous qu’un faux pas pour vous sauter à la gorge. Je ne tiens pas particulièrement à avoir une mort supplémentaire dans mon établissement, aussi… »

Il se pencha vers elle et ouvrit un des deux livres.

« Aussi je souhaiterais que vous lisiez au moins ces deux ouvrages. Vous y trouverez des sortilèges efficaces et diverses informations qui pourront vous être utiles… Autant vous prévenir tout de suite, il s’agit de techniques obscures et de magies qui n’ont rien de légal. Sentez-vous libre, par ailleurs, de consulter n’importe lesquels des livres se trouvant dans cette bibliothèque. Ces deux-là, cependant, sont élémentaires… »

La jeune fille observa les volumes avec des yeux ronds. Elle n’en utilisait pour ainsi dire jamais.

C’était des supports désuets que les sorciers avaient massivement remplacés par les cadres mnémotiques, beaucoup plus efficaces pour véhiculer les informations.

Ils savaient toujours lire et écrire, évidemment. Néanmoins, les enchanteurs modernes considéraient plus simple de visionner mentalement quelque chose que d’effectuer le fastidieux travail de déchiffrage auquel contraignaient les anciens médias.

Elle essuya ses mains moites contre son pantalon, puis tendit le bras pour rapprocher l’épais volume du bord de la table. Elle découvrit les premières lignes, sourcils froncés. De la magie occulte… Il y avait autant de crainte que de fascination dans son regard et cela n’échappa pas à celui qui serait désormais son patron.

Il désigna son concentrateur d’un geste bref. Elle posa la main sur sa gorge et apprécia le contact rassurant du bijou maternel.

« Vous avez là une arme qui n’est pas dénuée d’intérêt. Ne vous en séparez jamais. Ai-je votre engagement quant à votre rapide lecture et mise en œuvre de ses ouvrages ?

— N’y a-t-il pas d’autre moyen que de combattre le mal par le mal ? » hasarda Naola, d’une petite voix.

On l’avait toujours mise en garde contre les pratiques obscures. C’était dangereux, surtout pour un sorcier qui n’y était pas formé dans les règles. Et lire deux pauvres bouquins sur le sujet ne lui apparaissait pas comme une formation dans les règles. Mais elle n’obtint, pour seule réponse, qu’un sourire qui dégagea les canines du vampire. Il poussa le second grimoire vers elle et se leva.

« Je vais vous conduire dans votre chambre. Prenez-les avec vous. Plus vite vous les aurez lus, mieux ce sera… Auparavant, vous voyez cette porte ? »

Il lui indiqua un renfoncement dans le mur de la pièce. Avec l’obscurité, Naola n’aurait pu y distinguer une porte si on ne la lui avait pas désignée. Elle acquiesça d’un signe de tête.

« C’est ici que s’arrête votre fonction. Passée cette porte je prends votre relais pour le service. Vous ne devez jamais y entrer. Non qu’elle cache un terrible secret, mais c’est ici que j’entrepose les consommations vampires et que je reçois mes confrères… C’est donc un endroit consacré où toutes vos protections seront inefficaces. »

Il lui adressa un sourire pointu, légèrement menaçant, puis conclut :

« Comme je vous l’ai déjà dit, je tiens à ce que vous me duriez au moins la fin de l’été. »

Naola se leva, les livres serrés contre elle. Mordret souffla la bougie et les plongea à nouveau dans le noir. Elle s’avança avec précaution vers la sortie. C’était une sensation à la fois grisante et effrayante de marcher dans l’ombre avec un vampire.

Elle revint dans la salle principale qui, bien qu’elle soit toujours dans la pénombre, lui parut presque claire après les ténèbres de la bibliothèque. Elle posa les grimoires sur le zinc et attendit que Mordret la rejoigne. Visiblement, il ne l’avait pas suivie. Elle s’installa au comptoir et fixa le trou noir formé par l’encadrement de la porte. Plusieurs choses l’intriguaient. Sa tête, passée sa peur instinctive, grouillait de questions.

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas l’attaque arriver. Une main froide se referma sur sa gorge et la tira vers l’arrière. Le tabouret roula sur le sol. Elle se débattit contre son agresseur qui, un bras pressé sur son cou et sa poigne plaquée en bâillon sur sa bouche, l’empêchait de respirer. Il était bien plus fort qu’elle et il l’étranglait.

L’adolescente tenta de crier. Elle donna des coups dans le vide, elle griffa le bras qui l’étouffait. Très vite, le manque d’oxygène lui brouilla l’esprit. Les secondes passèrent, la lutte l’asphyxiait. Prise par surprise, elle n’avait même pas eu la présence d’esprit de sortir son arme… Trop tard à présent.

En désespoir de cause, elle mordit les doigts qui la bâillonnaient avec toute la hargne dont elle était encore capable. La pression se relâcha aussitôt. Sans bien comprendre pourquoi, Naola se retrouva au sol, toussant et pleurant. Reprendre son souffle lui était pénible. Elle saisit son concentrateur et le pointa vers son agresseur. Son bras tressautait, elle tremblait, mais elle ne referait pas deux fois la même erreur.

Mordret la toisait de ses yeux froids.

« Vous avez de la chance de ne pas m’avoir mordu jusqu’au sang », observa-t-il en reportant son attention sur la marque rouge qu’avaient laissée les dents de la jeune fille sur sa main.

Naola se demanda furtivement comment il avait fait pour se glisser derrière elle alors qu’elle ne l’avait pas vu sortir de la bibliothèque. Puis elle fut prise d’un frisson qui la secoua toute entière. Il avait essayé de la tuer… Elle avait failli mourir. Elle serra plus étroitement le bijou de sa mère au creux de sa paume, luttant contre la nausée qui la soulevait.

« Allons, baissez ça », ordonna calmement le vampire, sans obtenir gain de cause.

Il lui tourna le dos et passa de l’autre côté du comptoir. À nouveau, un sourire découvrit ses canines.

« Si j’avais réellement voulu vous tuer, ne pensez-vous pas que je m’y serais pris différemment ? demanda-t-il avec ironie. Tenez, rincez-vous la bouche avec ça. »

La jeune fille ne bougea pas, elle en était incapable. Elle le dévisageait avec incompréhension, des restes de terreur dans son regard.

« Ce n’est que de l’eau, s’impatienta l’autre. Ne mordez plus jamais un vampire. C’est par notre sang que se transmettent les germes de notre condition. Il suffit qu’une goutte entre en contact avec le votre pour que la transformation débute, lente comme une agonie si votre corps est encore chaud, rapide et salvatrice si vous êtes déjà exsangue. Alors, au cas où, rincez-vous la bouche. Je n’ai pas saigné, mais dans un cas pareil, il n’est pas contre-indiqué de faire preuve d’un peu de prudence. »

Naola se resaisit. Elle se releva, baissa et rangea son arme, puis elle prit le verre et alla cracher son contenu dans l’évier du bar. La frayeur passée, ce fut de la colère qui vibra dans sa voix.

« Pourquoi avez-vous fait ça ? demanda-t-elle, derrière le comptoir.

— Je vous avais prévenue, répondit Mordret avec un mouvement d’épaules, vous devez toujours être sur vos gardes et vous méfier de tout, moi y compris. Ce conseil, par ailleurs, ne vaut pas que dans mon établissement. »

Il la dévisagea, sourcils haussés. Il n’y avait ni mépris ni ironie dans ses yeux, mais l’amusement froid que trahissait sa voix agaça Naola.

« Vous êtes quelque peu candide jeune fille, vous avez fort peu vécu… Enfin, je présume qu’il faut bien commencer par quelque chose.

— Vous n’avez pas le droit de dire ça, vous ne savez rien de moi ! » répliqua-t-elle, la gorge serrée et le regard noir de colère.

Il balaya sa phrase d’un geste négligé.

« Suivez-moi, je vous montre votre chambre. »

Il disparut par une autre porte sans lui laisser le temps de protester. Elle le suivit, mais prit la précaution d’attraper son concentrateur, dans l’éventualité d’une attaque du même genre. Sans un mot, ils montèrent un escalier en colimaçon, plongé dans l’obscurité. La jeune fille manqua par trois fois d’en dégringoler tant il s’avérait vétuste.

« C’était un test, rien de plus, expliqua le vampire, brisant le silence qu’elle refusait de meubler. Vous avez été tout à fait pitoyable. C’est bien parce que je n’ai pas le choix… Si vous ne prenez pas rapidement de bonnes habitudes, je ne donne pas cher de votre peau. »

Elle ne répondit pas… À quoi bon puisqu’il avait raison. Il la laissa dans une petite chambre au confort spartiate. Avant de partir, il lui glissa une fiole entre les mains.

« Un sérum. Buvez-le tout de suite. Si la lumière demeure blanche, alors m’avoir mordu ne vous coûtera pas l’éternité », précisa-t-il avant de disparaître, au sens propre du terme.

Elle s’affala sur le lit qui grinça d’une méchante façon, exprimant toute la douleur de ses ressorts grossiers dans une plainte stridente. Elle sentait sa gorge nouée et retenait ses larmes. Elle l’avait voulu, tout ceci. Elle assumait. Pas question de faire demi-tour. Un boulot, de quoi financer ses études et payer son hexoplan, c’était tout ce dont elle avait besoin.

D’un geste rageur, elle déboucha la fiole et en avala le contenu d’une traite. Des anneaux blancs laiteux se formèrent lentement autour de ses doigts. Ils pulsèrent une longue poignée de minutes avant de s’estomper. Bien. Elle n’était pas en train de se transformer en vampire. C’était une bonne chose.