La lettre

Naola flâna dans les rues du Quartier Couvert. Elle n’était pas sortie du Mordret’s Pub depuis qu’elle y séjournait et se rendit compte que l’effervescence vivante des Halles Basses lui manquait.

L’adolescente profita de ce répit pour contacter Teija. Installée sur les marches d’un perron usé, elle tira une liasse de feuilles carrées de son sac, sélectionna une turquoise et lui lança un sortilège, du bout des doigts. Le billet prit immédiatement la forme d’un petit lapin au pliage impeccable.

« Salut ! On se voit cet aprèm ? » prononça-t-elle à l’attention du mémorigami.

La note remua le nez, s’agita au creux de sa paume, puis disparut brusquement. Naola serra les bras autour de ses genoux et attendit la réponse de son amie. Avec le lapin turquoise, pas besoin de signer. Teija saurait de qui provenait le message. Leurs années de pratique à se faire passer des mots en classe servaient enfin à quelque chose ! Son billet ne tarda pas à arriver ; le lapin turquoise réapparut, se déplia intégralement et dévoila la correspondance.

Où ?

Les adolescentes échangèrent durant quelques minutes avant de convenir d’un salon de thé où se retrouver. Naola se releva et s’étira. Elle avait pas mal de temps à tuer avant leur rendez-vous, et il lui fallait encore dénicher de quoi s’habiller pour la soirée.

Elle visita d’improbables boutiques de vêtements, acheta de quoi manger sur le pouce, déambula dans les ruelles. Elle passa devant La Dragonnière, hésita à s’y arrêter, juste pour expliquer à la patronne qu’elle avait fini par trouver quelqu’un qui ne la considérât pas si gourde pour l’embaucher… puis se ravisa, décidant qu’il valait mieux s’exercer durant quelques services avant de revenir fanfaronner auprès de la mégère.

L’adolescente savourait l’idée que, toute compliquée que soit sa situation, elle pouvait à présent se balader dans la ville sans s’inquiéter de savoir où elle dormirait.

Le vieux vampire avait beau se montrer exécrable, la chambre restait relativement confortable, la nourriture correcte et la paie inespérée. Il fallait qu’elle le supporte jusqu’à la rentrée, puis elle le lâcherait sans remords.

D’ici là, elle devait encore trouver les fonds pour son hexoplan, ce qui ne serait pas une mince affaire si sa chauve-souris acariâtre de patron lui laissait si peu de répit. Naola haussa les épaules. Elle allait tenir le bar de façon irréprochable dès ce soir et il finirait bien par lui foutre la paix.

À l’heure dite, elle rejoignit Teija. Passer des Halles Basses sombres et crasseuses, mais grouillantes de toute l’activité des mécamages, aux rues aseptisées des quartiers Hauts, c’était presque comme changer de pays. En marchant vers la coquette enseigne du salon de thé, Naola se plut à penser qu’avec ses aller-retour incessants d’un côté à l’autre de la frontière confuse qui séparait le centre-ville, elle était en train de gagner une double nationalité. L’idée la fit sourire et la mit de bonne humeur.

Teija l’attendait déjà, installée pas loin de l’entrée. Elles commandèrent à boire, mais Naola se garda de prendre à manger. Elle n’avait pas souvenir que l’établissement fut si cher.

Les deux amies discutèrent un moment. Naola, bien que fière d’annoncer qu’elle avait trouvé un boulot, évita de trop s’attarder sur le sujet, et, en particulier, de préciser la nature de son nouvel employeur. Teija l’écoutait d’une oreille distraite, sans la regarder franchement. Ses doigts manipulaient l’anse de sa tasse, nerveusement.

« Il faut que je te dise un truc… »

Elle se tortilla sur sa chaise, mal à l’aise. Naola fronça les sourcils et se tendit, alertée par le ton autant que l’attitude de son interlocutrice.

« Bhé, accouche, au point où t’en es, grogna-t-elle.

— J’ai vu tes vieux. Je leur ai dit que je savais comment te contacter. Mais j’ai rien voulu lâcher d’autre.

— T’as fait quoi ? articula Naola d’une voix blanche de colère.

— Je voudrais t’y voir ! Tes parents sont venus voir les miens, je les ai entendu discuter. Comme quoi les P.M.F. n’étaient pas foutus de te chercher, que c’était à jurer qu’ils ne voulaient pas bouger leur cul…

— Je te faisais confiance », s’écria-t-elle en serrant les poings.

Les autres clients tournèrent la tête vers elles et Naola se força à prendre une respiration saccadée pour se contenir. Teija fouilla dans son sac et en sortit une enveloppe blanche qu’elle tendit à Naola.

« Ils ont donné ça pour toi, pour que je te le transmette. »

Naola lui lança un regard d’encre, saisit le papier et le déchira en plein de petits morceaux.

« T’auras qu’à raconter ça, puisque tu leur racontes tout ! »

Elle se leva, extirpa trois piécettes de sa poche, les lâcha sur la table et quitta le salon de thé à grandes enjambées.

« Naola attends ! » appela Teija, dans son dos.

La jeune fille demanda un transfert et disparut avant que Teija ne parvienne à la rejoindre. Naola rentra au Mordret’s Pub hors d’elle. Elle monta directement dans sa chambre, claqua la porte et se jeta sur son lit. Quelle conne ! Quelle conne ! Quelle conne ! Elle enfouit sa tête dans son oreiller en étouffant un cri de rage.

Comment avait-elle pu être aussi naïve en se confiant à Teija ? Et surtout, pourquoi avait-elle déchiré cette foutue lettre ? Ce que ses parents voulaient lui dire devait être important. C’était forcément important ! Elle se retourna sur le dos et frappa le matelas du plat de la main.

Est-ce qu’ils s’excusaient ? Est-ce qu’ils l’engueulaient ? Est-ce qu’ils lui demandaient de rentrer ? Ou est-ce qu’ils espéraient juste des nouvelles parce qu’ils s’inquiétaient ? Elle n’en saurait jamais rien !

Mordret la tira de sa chambre après une bonne heure de lamentations.

« Vous devriez déjà être en bas, grogna-t-il en entrant sans frapper.

— Frappez avant d’entrer ! » s’écria Naola, toujours prostrée sur son lit.

Le vampire s’arrêta net et émit un grondement agacé.

« Votre service commence dans dix minutes. J’espérais vous voir en bas bien avant, nous avons nombre de détails à régler.

— Mon service ? répéta Naola en plissant les yeux. Oh Merlin ! Mon service ! »

L’adolescente sauta hors de son lit.

« Je suis désolée Mordret, j’arrive tout de suite.

— Hâtez-vous.

— Sortez de ma chambre, que je puisse me changer ! »

La jeune fille attrapa son sac et commença à en tirer les vêtements achetés plus tôt dans la journée.

« Mordret ! », interpella-t-elle.

Le vampire, sur le pas de la porte, se retourna vers elle en fronçant très légèrement les sourcils.

« Ne rentrez plus jamais ici sans frapper, demanda l’adolescente, catégorique.

— Avisez-vous d’être ponctuelle, j’aviserai d’être poli. »