Première morsure

Naola frappa le vampire au visage, deux impacts aux bruits d’os cassés, de chair écrasée. Elle criait de rage, un son de fond de gorge qui sortait de sa poitrine comme on vomit de la bille.

La sorcière n’eut pas l’occasion de s’acharner. Sans comprendre comment, elle se prit un coup dans le ventre. Elle roula sur le sol, loin du vampire. Des mains la saisirent et la redressèrent à genoux. Elle s’affaissa sur elle-même, les jambes coupées par le choc.

« Calmez-vous. Maintenant », ordonna Mordret, dans un murmure à peine audible, à son oreille.

Il l’avait coincée entre le mur et lui. Pas coincée, réalisa la jeune fille. Il la protégeait du reste des clients grognant, menaçant, cercle étroit hérissé de canines. Naola hocha la tête. La douleur chassait sa rage.

Le vieux vampire émit un grondement rauque, sourd, mais puissant, qui figea tous ses confrères en un instant. Naola se sentit frissonner des pieds à la tête. Les oreilles emplies de bourdonnement, elle l’entendit à peine s’adresser à l’assemblée.

« La récréation est terminée. »

Récréation ? songea-t-elle, incrédule.

Elle se releva, appuyée de tout son poids contre le mur. Elle avait, dans un réflexe de survie tout à fait pertinent, armé son concentrateur.

Mordret se pencha sur le vampire au sol et le saisit par le bras. Il en fit de même pour la femme, toujours immobilisée par un sort, et, enfin, pour le dernier trouble-fête inconscient.

Il les traîna tous les trois, sans effort, jusqu’à la porte du pub qui s’ouvrit à son passage. Sans plus de cérémonie, il les jeta dans la rue. Il faisait nuit noire et le quartier dormait. Ils se remettraient vite et décamperaient sans demander leur reste.

Agacer le patron du Mordret’s Pub ne pouvait être considéré comme une bonne idée.

« Que ceux qui ont soif de sang se rendent dans la salle consacrée et paient le prix. Les autres… Je ne veux plus d’incident cette nuit. Suis-je bien clair ? »

Seul un silence hostile répondit à son interrogation. Pourtant certains vampires se détournèrent et se dirigèrent vers l’alcôve. D’autres s’en allèrent simplement. Les derniers reprirent leur place et leurs discussions, comme si de rien n’était.

« Reprenez votre service, ordonna Mordret à Naola qui tremblait sous le coup de l’émotion. Évitez d’user de votre main gauche. De manipuler un plateau, ou des verres. Elle va vous faire défaut d’ici au matin.

— P… pardon ?

— Cela n’a rien de grave. Nous nous en préoccuperons lorsque la nuit sera écoulée », poursuivit le vampire.

Il lui tendit un morceau de chiffon blanc. Une compresse. Naola le regarda sans saisir ce qu’il attendait. La créature se pencha alors vers elle et glissa le soin dans son cou. Elle saignait assez pour avoir taché sa chemise.

« Reprenez votre service. Une ou deux heures à tenir. Vous vous êtes bien débrouillée. »

Et il disparut.

Naola regagna le comptoir d’un pas assuré, ou, du moins, le plus assuré possible. Un vampire vint très vite s’y installer. L’air joyeux, il abordait un sourire charmant, malgré ses canines acérées.

Elle lui jeta un regard morose. Elle ne se sentait plus la force de répondre à leurs insultes. L’affrontement la laissait sans énergie. Elle ne voyait pas comment elle pourrait tenir jusqu’au matin.

« Belle démonstration », fit la créature avec un enthousiasme qui dénotait du comportement froid qu’adoptaient d’habitude ceux de son espèce.

Une femme vint elle aussi prendre place et confirma :

« C’était bien réagi. Dommage que le Corbeau t’ait pas laissé achever Vicc… Se faire battre par une gamine comme toi, il doit l’avoir mauvaise !

— Quand il se réveillera, il l’aura mauvaise, rit un troisième vampire en venant, lui aussi, s’accouder au zinc. Un Armorik, s’il te plaît, ajouta-t-il à l’adresse de Naola qui n’en revenait pas de ce changement de comportement.

— Le même, enchaîna la femme.

— Une bière pour moi… Bref, bien joué, petite, conclut le premier.

— Merci », souffla la jeune fille en leur sortant de quoi consommer.

Elle fit glisser les trois verres vers eux puis demanda, sourcils froncés :

« Le Corbeau ?

— Mordret », précisa la vampire.

Elle lui adressa un sourire pointu, se redressa sur son tabouret haut et lui tendit la main par-dessus le zinc .

« Mary. Enchantée. Tu vas te lier à lui ?

— Naola », répondit l’intéressée en lui serrant la poigne.

Les deux autres les imitèrent, puis Fitz et Dresdel, ainsi qu’ils se présentèrent, entreprirent de descendre leur boisson en écoutant les deux femmes discuter.

« Me lier à lui ? Je ne comprends pas… questionna la sorcière.

— Pas grave. Il t’expliquera sans doute, le vieux corbeau.

— Pourquoi tu l’appelles comme ça ?

— Parce que c’est son rôle… Faire circuler les informations… jouer les corbeaux et les oiseaux de malheur, répondit Mary.

— J’avais plutôt compris qu’il vous donnait un lieu au calme où passer la pleine lune », reprit Naola après un petit silence songeur.

Les trois autres parurent gênés de cette déclaration et c’est Dresdel qui concéda finalement :

« Oui, un peu aussi, je suppose…

— En tout cas, je suis contente qu’il ait trouvé une serveuse qui tienne un peu la route. La dernière était franchement chiante…

— Elle n’a pas tenu bien longtemps », rirent les trois créatures avec une expression qui fit frissonner la jeune sorcière.

Le reste de la nuit s’écoula bien plus calmement. D’autres vampires vinrent se joindre à leur conversation, puis repartirent. Certains s’attardèrent jusqu’à ce que l’aube commence à percer à travers les toits sales de la ville couverte.

Lorsque les derniers clients, Mary et Fitz, s’éclipsèrent, Naola se laissa tomber sur une chaise avec un long soupir. Elle se sentait vidée. Sa gorge malmenée par les canines du vampire la lançait. Le coup reçu plus tôt dans la nuit avait fait enfler sa pommette.

Plus préoccupant encore, comme l’avait prédit le patron, son bras gauche, sa main, sa jambe… toute la partie gauche de son corps, en fait, s’était parfois crispée jusqu’à être paralysés. L’excitation avait permis à la sorcière de mettre tout ça de côté, mais, une fois posée, elle encaissait le contrecoup avec difficultés.

La jeune fille ferma les yeux. Elle se serait bien endormie, juste là comme ça. Elle les rouvrit brutalement. Faute d’inattention. Elle se jeta sur le côté pour éviter le coup que Mordret devait être en train de lui porter. Entraînée par son élan, sa chaise vacilla et Naola manqua de s’étaler au sol. Le vampire la retint de justesse puis la remit droite.

« Montons dans votre chambre, fit-il de sa voix sans timbre.

— Hein ? » demanda Naola, surprise de se tenir toujours à la verticale.

La créature ne prit pas la peine de répondre et se dirigea vers la porte de service. La jeune sorcière se résigna à le suivre. Monter les marches dans son état de fatigue lui parut un supplice. Mordret l’attendait sur le palier, devant sa chambre.

« Asseyez-vous », ordonna-t-il en désignant le lit.

Elle s’assit.

« Votre main gauche », demanda-t-il en tendant la sienne.

Elle lui donna sa main, trop épuisée pour réfléchir. Ce fut rapide. Elle n’eut même pas le temps de commencer à avoir peur. Le vampire découvrit ses canines, lui tourna le poignet vers le haut, et planta ses dents dedans. Naola perdit immédiatement pied. Elle ne s’effraya pas, elle ne souffrit pas. Elle se sentit étrangement très bien. Elle perdit conscience.