Magie temporelle

« Attends, attends… remontre-moi ça ! », s’exclama Jérôme, admiratif.

Naola rosit. Installés autour du bureau de l’antiquaire, au fond de sa boutique, les deux compères étaient penchés au-dessus d’un bocal à confiture… qui devait parfois servir de verre au sorcier.

L’adolescente esquissa un sourire un brin supérieur, puis saisit un papier au hasard et le déchira méthodiquement en huit morceaux. Jérôme posa son menton sur ses deux mains jointes, suspendu à ses gestes. La jeune fille sentit une autre bouffée de fierté la déconcentrer. Cela faisait maintenant presque un mois qu’ils se voyaient régulièrement, ici, ou à la Dragonnière, mais jamais encore Naola n’avait perçu autant d’intérêt dans les yeux de l’antiquaire.

Les deux mains au-dessus de son méfait, la sorcière exécuta une série de gestes complexes qui firent scintiller son concentrateur. La formule, prononcée dans une langue incompréhensible, paraissait très simple en comparaison à l’incroyable chorégraphie qu’elle menait de ses doigts.

Le papier se rembobina. Ses morceaux se recollèrent dans l’ordre précis où elle les avait mis en pièce et il ne resta bientôt plus la moindre trace de déchirure. À vrai dire, la page était même en train de se vider de ses lignes.

« Stop, stop ! Tu vas trop loin », l’interrompit Jérôme avec un grand sourire.

Naola rompit le charme, laissant le manuscrit au trois quarts écrit. Elle poussa un petit soupir.

« C’est plus impressionnant ça », commenta l’homme en attrapant le bocal en verre.

Il l’examina sous toutes les coutures pour se convaincre de la solidité de la réparation, mais ça n’était pas une réparation. L’objet, dans son existence propre, n’était jamais tombé au sol quand Naola l’y avait jeté. Il ne s’était jamais cassé.

« Oui, mais c’est crevant… Avec du papier, c’est plus facile », répondit la sorcière.

Elle se tira une chaise et s’y affala avec un grognement satisfait.

« Mordret a dit… »

Elle fit un effort pour se souvenir de la tournure de phrase

« … que je faisais preuve d’une surprenante aptitude à la maîtrise pourtant malaisée des maléfices temporels.

— Sans dec’, avant cet été tu n’en avais jamais fait ? » demanda Jérôme, impressionné.

À nouveau, la fille rosit de plaisir et lui adressa un sourire radieux.

« Nope. Mais en ce moment, je n’étudie que ça… Et plus j’étudie, plus je peux rallonger mon temps d’étude par des tours de passe-passe temporels… Franchement, on devrait enseigner ça à l’école ! Le temps que ça nous ferait gagner ! Un prof t’énerve ? Hop, tu accélères son cours…

— Ça serait surtout hyper dangereux, rit Jérôme

— Bien sûr, je déconne, répondit la jeune fille, encore toute fière de son petit effet. Mordret dit que c’est à cause de mon nom…

— Dagda ?

— Ouais. Paraîtrait que c’est une ancienne divinité, liée au temps, ou je ne sais quoi… J’aurais des prédispositions. Et probablement des ancêtres druides, aussi. »

Ses lâches de parent, qui n’avaient pas été foutus de lancer un malheureux avis de recherche à son égard, lui avaient au moins légué quelque chose d’intéressant… Naola jouait les désinvoltes, mais il lui tardait d’entamer le livre qu’elle avait dégoté sur les Celtes et leur magie. Elle travaillait au pub depuis environ un mois, une nouvelle pleine lune se lèverait à la fin de la semaine. Elle n’avait pas vu les jours passer. Il y en avait tant à lire.

Forte de cet étrange et insoupçonné patrimoine, la sorcière dévorait tout ce qui touchait aux Celtes, aux druides, aux runes… Elle qui apprenait à manipuler le temps, elle s’en retrouvait très souvent à court.

Après les entraînements imposés par Mordret et les soirées de service, elle répartissait ses activités entre l’étude des grimoires sur la magie temporelle et la lecture d’ouvrage dont elle n’aurait jamais soupçonné l’existence. Elle parvenait parfois à échapper à l’intransigeance du vampire grincheux pour s’offrir une virée à la Dragonnière ou chez Jérôme qu’elle trouvait plus charmant à chaque rencontre. Cette dernière destination tirait des grognements désapprobateurs à son patron. Mordret semblait considérer l’antiquaire comme une petite frappe indigne d’une quelconque attention, comme il s’était appliqué à le lui faire sentir la seule fois où le jeune homme s’était risqué dans son établissement.

« Bon ! C’est décidé ! Ton truc c’est exactement ce dont j’ai besoin ! » s’exclama d’un seul coup Jérôme.

Il se leva et s’éclipsa dans la réserve du magasin. Naola resta là, un peu perplexe.

« De quoi ? demanda-t-elle quand même, à la volée.

— On part pour une chasse au trésor ! » répondit le sorcier en revenant dans la boutique.

Il portait un gros sac à dos en cuir à la main. L’objet disparut lorsqu’il le passa à l’épaule.

« Ton sort, si tu l’appliques à forte puissance sur un point minuscule, tu dois pouvoir percer n’importe quoi ? Non ? Puisque tout redevient poussière…

— Heu… Je suppose, oui…

— Parfait ! Allons-y. Y’a un coffre qui me résiste depuis un moment… Mets ça… »

Il lui envoya une cape, sortie de nulle part. Elle l’attrapa en se levant et détailla l’objet. L’artefact, plutôt.

Même si elle la fixait, elle n’arrivait pas à la distinguer correctement. Son attention s’en détournait. Elle passa le vêtement sans comprendre alors que Jérôme faisait de même avec un grand manteau sombre.

Vêtus ainsi, ils pouvaient se voir l’un et l’autre, mais un observateur extérieur éprouverait des difficultés à les discerner.

Ingénieux, songea la jeune fille, le nez baissé sur le tissu. Jérôme se pencha sur elle et lui remonta sa capuche sur le visage, tout sourire.

« Voilà, souffla-t-il, maintenant, tu es comme invisible. Ou juste très… très… discrète. »

Naola détourna les yeux, gênée, mais il ne sembla même pas y prêter attention. Il lui saisit le bras et ajouta :

« Je nous transfère…

— Hein ? sursauta-t-elle.

— En autonome. Ça va secouer ! » rit-il.

Ils disparurent du magasin et furent recrachés par le sortilège de transfert quelques centaines de kilomètres au nord-est de la Capitale. Recraché était un terme approprié pour désigner l’atterrissage brutal, face contre terre, que subit la jeune sorcière.

Elle sentit l’odeur d’une forêt, le froid, très vif, l’humidité… Ils étaient apparus dans un sous-bois. Avant de pousser plus loin son analyse, elle sentit aussi son petit déjeuner remonter violemment dans son œsophage. Jérôme, à genoux à côté d’elle, les deux mains posées au sol, haletait et tentait de calmer sa respiration.

Naola envisagea sérieusement de l’incendier, de l’insulter… Mais elle n’eut d’autre courage que de grogner en se laissant aller sur le dos.

« C’était ton premier transfert autonome ? demanda le jeune homme après presque trois minutes d’un silence ponctué de leurs souffles.

— Ouais », articula la fille.

Elle fermait les yeux. La terre cessait progressivement de tourner autour d’elle. Quand elle s’en sentit capable, elle se redressa. Assise, elle lança un regard noir à son comparse.

« Qu’est-ce qui t’a pris ?

— Tu vas avoir besoin de ta magie pour le sort, justifia-t-il avec un sourire désarmant. Et puis, tu ne sais pas faire un transfert autonome, non ? »

Elle grimaça et s’attrapa la tête entre les mains, sans se donner la peine de répondre. Le sort de transfert coûtait une grande quantité de magie. Pour pallier cela, la Fédération étendait et entretenait un réseau mutualisé.

Alimentée par diverses sources magiques, la toile permettait aux enchanteurs de se déplacer n’importe où, à moindre coût. En contrepartie, le système enregistrait chaque voyage. On initiait une demande de transfert pour être pris en charge, le réseau réservait un trajet que le sorcier activait au moment voulu. Les refus restaient rarissimes et momentanés.

Naola grogna à nouveau. Jérôme les avait transférés en ne comptant que sur sa magie propre. De quoi rendre leur déplacement totalement autonome et donc discret. Mais le jeune homme manquait de puissance. Deux personnes, sur cette distance, garantissaient une arrivée chaotique.

« Prends ton temps pour te remettre. Je reviens dans deux minutes…

— Tu vas où ? demanda la fille, alarmée.

— Pisser… répondit-il, hilare. Je vais pas t’abandonner, Miss ! »