La menace

La fille dormait d’un sommeil de pierre et le vampire l’observait, songeur.

Adossé dans la pièce qui accueillait à présent Naola, Mordret méditait, les yeux fermés, les bras croisés et la tête basse. Le temps fuyait, mais pour ceux de son espèce, le temps n’avait plus de valeur. L’établissement faisait silence.

Rares sont les êtres qui osent me tenir voix contraire. Plus rares encore, ceux qui le font en se sachant faibles. C’est naïveté de la part de cette enfant que de se le permettre, mais…

Il découvrit le bas de ses canines. Peut être était-il temps de reprendre humaine. Sorcière, se corrigea-t-il, puisque, à cette époque-ci, la différence semblait importer.

Des souvenirs remontaient en bulles paresseuses, jusqu’à percer à la surface de sa conscience. Le dernier mortel auquel il s’était lié était cruel. Un tueur de sang-froid, sans les canines. Sa mémoire distilla l’odeur du fer, emplit son esprit des cris de leurs proies. Oui… avec cet homme, que de belles curées s’étaient-ils offert…

Mordret grogna. Il se laissait piéger par de vieux réflexes. L’époque où il aimait à se livrer aux meurtres était révolue. Cette petite, s’il la liait à lui, correspondrait fort bien à ses expériences présentes. Elle était jeune et il y avait fort à faire pour fructifier le temps qu’il pourrait investir avec elle. Mais qu’importait… du temps, jamais il n’en manquerait.

Le vampire, enfin, quitta l’immobilité statuaire dans laquelle il s’était muré. En un battement de cœur, il marchait dans les Halles Basses. La nuit couverte rendait poisseuses les ténèbres de la ville.

De son établissement à la banlieue, pour lui, il n’y avait qu’un souffle. Encapuchonné dans une longue et sombre cape, Mordret suivit le halo blafard des lampadaires. S’il décidait de faire cette fille sienne, personne ne devait la lui réclamer par ailleurs.

Il s’immobilisa au bout d’une allée. La maison qui la terminait semblait assoupie, ses voisines aussi. Au milieu de la nuit, le lotissement tout entier dormait, paisible, alors que venait d’arriver là un prédateur tel que peu ici en avaient jamais croisé.

Mordret, à cette réflexion, se permit un sourire. Il se surestimait. Depuis que l’Ordre avait pris le pouvoir, il régnait sur ce pays une terreur qu’aucun vampire n’escompterait jamais provoquer.

Trois coups secs contre la porte de la maison ne suffirent pas à éveiller ses habitants. Mordret gronda de dépit. Il jeta un rapide regard derrière lui et se transforma en chauve-souris. Il détestait la forme animale ridiculement faible que revêtaient ceux de son espèce, mais, pour se glisser dans les conduits de cheminée, mieux valait être d’une taille limitée.

Quelques secondes plus tard, il se tenait debout au milieu du salon qu’une photo de Naola posée sur un meuble lui confirma être celui de la famille Dagda. Des bruits précipités à l’étage… Son intrusion avait dû être détectée par quelque enchantement.

La lumière éclaira brusquement la pièce et un sorcier entra, concentrateur armé et pointé vers l’intrus.

« Qui êtes-vous ? Sortez de chez moi ! », ordonna-t-il d’une voix forte.

Tentative d’intimidation honorable, mais sa peur se sentait, comme un doux parfum. Mordret avança vers lui, l’homme tira. Le vampire évita sans mal le sortilège qui se perdit contre la cheminée. Il saisit le poignet de l’enchanteur, serra jusqu’à lui faire lâcher son arme et lui tordit le bras dans le dos.

« Lâchez-le ! » cria une voix, juste derrière lui.

Une femme venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte, armée, elle aussi. Mordret gronda, dépité de n’arriver à une situation sereine. Il relâcha Britton Dagda en le poussant vers sa compagne et leva légèrement les mains, en signe d’apaisement. Il découvrit son visage, jusqu’alors dissimulé par sa capuche.

« Calme, souffla-t-il. Je n’ai aucune mauvaise intention envers vous. Cessez de me menacer. »

Le vampire vit le regard des sorciers glisser vers ses canines. La réaction habituelle. Leur peur s’intensifia.

« J’ai à vous parler de Naola », crut-il bon d’ajouter.

Les deux parents blanchirent. L’homme se tenait le bras, mais restait entre sa femme et la créature. Dérisoire illusion de pouvoir ainsi la protéger.

« Qu’est ce que vous lui avez fait ? Où est-elle ? » articula la mère.

Sa voix tremblait. Elle tremblait tout entière d’une autre forme de peur. Mordret fronça les sourcils.

« Elle travaille pour moi.

— Vous l’avez transformée ? demanda Britton, livide.

— Son sort suscite chez vous encore plus de peur que de me faire face », constata le vampire, d’un ton plat.

Il ne comprenait que rarement les humains et plus rarement encore leurs réactions face à leur progéniture. Il haussa les épaules et répondit enfin :

« Non, votre fille n’a pas rejoint ma condition. Elle travaille pour moi. J’imaginais que vous auriez souhaité recevoir de ses nouvelles, mais je peux m’être trompé. Si tel est le cas, je vous prie d’excuser cette visite inopinée. Je vous laisse.

— Non ! s’écria Hyzerfrid. Non, vous ne vous êtes pas trompés. »

Elle se passa la main sur le visage et rangea son concentrateur. Elle poussa un soupir tendu, déglutit, et s’avança à côté de son mari. Ils échangèrent un bref regard, puis elle demanda :

« Qu’avez-vous à nous dire ? »

L’échange fut aussi fastidieux que ce à quoi Mordret s’était attendu. Les parents, désemparés par la fugue de leur fille, avaient lancé plusieurs avis de recherche restés sans suite auprès des autorités.

Le vampire leur relata en quelques mots les péripéties de leur enfant, répondit à certaines de leurs questions. La femme pleurait, parfois. De culpabilité ? De soulagement ? Il aurait été bien incapable de le dire.

« Je ne souhaite pas que Naola rejoigne votre domicile, conclut-il brusquement, coupant court à toute discussion.

— Pardon ? sursauta Hyzerfrid.

— Il ne me semble pas que vous ayez votre mot à dire sur ce que nous comptons faire avec elle… s’indigna le père.

— Il me semble que, de par vos actes, vous avez tous deux perdu, à ses yeux, toute légitimité quant au sens qu’elle puisse souhaiter faire prendre à son existence », répondit le vampire.

La remarque leur fit baisser les yeux. Britton blanchit et serra les dents.

« Je pense trouver en votre enfant une employée tout à fait qualifiée. Elle a su négocier avec moi une somme plus que suffisante pour assurer d’elle-même sa subsistance. Vous pouvez être fiers d’elle, mais je m’opposerai à ce que vous lui imposiez de revenir auprès de vous.

— Ce ne sont pas vos affaires, souffla Britton.

— Et rien dans l’attitude générale de votre fille ne laisse à penser que ce soit encore les vôtres. »

Le silence qui suivit cette affirmation dura plusieurs minutes. Le père avait passé les deux mains sur son visage. Mordret ne réalisa qu’il pleurait qu’après un certain temps. Il soupira.

« Je vous tiendrai informé, régulièrement. Gardez-vous de tenter quoique ce soit pour la récupérer, vous le regretteriez.

— Dites-lui…

— Non. Je ne lui dirai rien. Rien de votre part. Tout du moins tant qu’elle n’aura pas manifesté d’intérêt pour la question.

— Pourquoi êtes-vous venus nous trouver, alors ? » demanda sèchement Hyzerfrid.

Mordret découvrit sa dentition d’un sourire sinistre. La situation, en soi, justifiait sa démarche de par la distraction qu’elle apportait à la cruelle créature. Les deux sorciers frissonnèrent.

« Ainsi, votre fille ne pourra me reprocher de ne pas l’avoir fait. »