Chasse au trésor !

Naola se retrouva seule. Elle observa les alentours. Il faisait sombre en ce milieu d’après-midi. Au-dessus d’elle, un ciel de plomb menaçait la cime verte des arbres. Des bosquets de noisetiers, des chênes et tout un panel de feuillages touffus rendaient l’endroit ombreux. Leur transfert avait soufflé deux mètres de fougères autour d’eux. Les végétaux, couchés, recouvraient entièrement le sol humide du sous-bois.

Elle se leva et referma sa cape. Le froid, plus vif qu’à Stuttgart, mordait sa peau. Même en fin d’été, certaines régions proches des côtes pâtissaient de dérèglements climatiques tels qu’ils pouvaient disparaître sous la neige des années durant.

« Alors ? Le transfert autonome ? demanda Jérôme en revenant vers elle.

— À vomir.

— C’est comme ça que c’est le plus drôle ! »

Elle retrouva son calme et il n’eut aucun mal à la faire sourire. Il lui fit signe de le suivre et ils se mirent en route.

« Qu’est ce qu’on vient faire là ? demanda-t-elle au bout de quelques minutes d’une marche qu’elle jugeait sans but.

— Une chasse au trésor, Trésor, murmura-t-il, fier de sa blague. »

Les bois étouffaient leurs pas sous un lit de feuilles brunies. Jérôme dégageait un mince passage à travers la végétation à l’aide de son concentrateur. Un charme de taille élaguait les buissons, un maléfice de pousse expresse refermait la forêt derrière eux.

« Tu sais voler en hexo ?

— Un peu ouais, assura-t-elle, très bas, avec un enthousiasme qui fit sourire l’antiquaire. Pourquoi ?

— On rentrera comme ça, alors. Je suis trop cuit pour nous transférer sur le retour…

— Pourquoi on ne passe pas par le réseau fédéral ? »

Il sourit et reprit sa marche sans répondre.

Au bout d’une dizaine de minutes, ils virent se profiler l’imposante muraille d’une fortification. Hantée, c’est certain, pensa Naola avec un petit pincement au creux de l’estomac.

Elle n’aimait pas les fantômes. Ils étaient sinistres et, bien souvent, mal intentionnés. Ils s’arrêtèrent. Jérôme consultait une carte papier tirée de son sac invisible. Peu rassurée, l’adolescente se rapprocha de lui. Il lui sourit et glissa la main sur son épaule.

« T’as peur ?

— Ouais, admit-elle avec un regard sombre vers l’antique bâtisse.

— C’est plus drôle comme ça », répondit-il avec une désinvolture extraordinaire.

Ils entrèrent dans le château fort par une porte dérobée et dégagèrent deux battants en fers, rongés par la rouille et recouverts de ronces, pour pouvoir passer. Ils suivirent un étroit boyau saturé d’un air moite et vicié. Naola se pinça le nez tant l’odeur de moisissure empestait. Jérôme les éclairait d’un minuscule sortilège lumineux qui flottait quelques mètres devant eux.

« Attention. Escalier », indiqua-t-il alors qu’elle trébuchait sur la première marche d’une longue série de dénivelés inégaux.

Elle se heurta à son dos lorsqu’ils arrivèrent enfin à un palier. Le jour perçait à travers une porte aux planches de bois mal ajustées.

« Il va falloir être prudent, murmura le sorcier. Des garous pourraient traîner dans le coin… et probablement quelques nécromanciés.

— Des loups et des zombies ? souffla la fille d’une voix tremblante.

— Possible Miss. Les premiers je vais pas te mentir, ça serait pas de chance… mais les seconds… »

Il se pencha sur elle et ajusta sa capuche autour d’elle, puis lui adressa un petit clin d’œil que le sort lumineux éclaira à la perfection.

« …avec la cape, ils ne sauront même pas qu’on est passé…

— On est où ?

— Allez… c’est parti ! »

Il éludait sa question. Encore. Cela commençait à agacer l’adolescente. Elle le suivit néanmoins, poussée par la curiosité.

La porte décrépie ouvrait sur une cour intérieure. Jérôme guida Naola jusqu’au donjon dont ils gravirent à nouveau les étages.

À sa surprise, l’endroit paraissait bien entretenu. Propre, sec, presque chaleureux. À croire qu’on vivait là. Dans tous les cas, il n’y avait aucune trace de loups ou de nécromanciés…

Tout en haut de l’édifice, ils débouchèrent dans ce qui ressemblait à un cabinet de curiosité… ou quelque chose s’en approchant.

« Surtout, ne touche à rien. »

La pièce, à mi-chemin entre le bureau et la salle d’exposition, présentait un incroyable fatras d’ustensiles et de meubles anciens. Jérôme verrouilla derrière eux et, du concentrateur, activa un décompte. Les chiffres tremblotant dans l’air indiquèrent trois minutes et se mirent aussitôt à réduire les secondes.

« À zéro, on se barre fissa », précisa-t-il.

Naola hésitait entre la fascination et la peur. Où qu’elle posât son regard, elle voyait animaux empaillés, chaudrons, boîtes carrées aux miroirs noirs d’origine humaine, lames…. L’étagère de bocaux d’organes lui tira un cri médusé.

Jérôme l’entraîna à travers un rayon d’artefact aux teintes irisées. Il s’arrêta devant un coffre qui ne semblait pas différent de tous ceux qu’ils avaient croisés.

Son décompte indiquait une minute cinquante-huit. Il plaça Naola devant la malle et dit, d’une voix ferme, mais basse :

« Il ne me faut qu’un centimètre carré. Tu accélères le temps sur un centimètre carré de bois, le plus vite possible. OK ?

— Pourquoi… ?

— Maintenant qu’on est là, fais-le… Je réponds à toutes tes questions dès qu’on s’est tiré », l’interrompit-il avec son plus beau sourire.

Il déposa un baiser sur son front et la poussa doucement vers la malle. Naola perdit trois secondes à remettre ses pensées en ordre, puis se concentra.

En cinquante secondes, elle ménagea un trou dans le bois qui tomba en poussière. La paroi chercha à se reboucher d’elle-même, mais Jérôme passa très rapidement un tube dans la minuscule entrée. Le coffre se referma autour du cylindre.

Naola recula de quelques pas, chancelante. Ce sortilège lui demandait une énergie folle. Le cœur au bord des lèvres, elle s’appuya de tout son poids contre un meuble et se laissa glisser au sol.

Jérôme s’affairait devant le coffre, sans lui prêter attention. Le décompte indiquait vingt secondes…

« Il faut y aller… » articula la jeune fille, incertaine.

Dix secondes. Mais dix secondes avant quoi ? Naola se releva, prête à décamper. Jérôme lui jeta un regard rapide. Il grognait des Allez, allez, allez… les dents serrées.

À zéro, il ne se passa rien, mais quelques secondes plus tard, Naola entendit la porte du cabinet s’ouvrir et claquer avec violence.

« Espèce de petits bâtards ! », hurla une voix masculine et très, très énervée.

Jérôme se redressa, un air triomphant sur le visage. Tout son attirail disparut en un clin d’œil.

« Je l’ai ! se réjouit-il en attrapant la main de Naola. Allez hop ! On dégage ! »

Il avait quoi ? Naola n’eut pas l’occasion de lui poser la question. Il lui fourra un objet dans les mains, ouvrit la fenêtre proche à la volée et la poussa dans le vide.

Elle cria de surprise et trouva le réflexe d’activer la fonction décompression de l’hexoplan qu’il venait de lui donner. La machine se déploya sous elle. Elle se saisit du manche, cala ses pieds sur les pédales, coupla intuitivement sa magie avec le système et redressa l’engin. Elle remonta en piquet. Jérôme la suivait de près.

« On se tire ! Vite ! » hurla-t-il pour se faire entendre.

Il lui adressa des grands signes pour lui indiquer une vague direction. La jeune fille s’élança sans réfléchir.

Elle jeta un coup d’œil sur le donjon qui s’éloignait à toute vitesse derrière elle et vit un vieux bonhomme vociférer à la fenêtre. Il lança plusieurs sortilèges, mais les deux voleurs étaient déjà trop loin.