L’ivresse du vol

Naola vola durant plus de deux heures au-dessus du paysage de la Ruhr. Elle se perdit dans la contemplation du sol vert et brun qui défilait à toute vitesse en dessous d’elle. Une fois sa colère dissipée, elle se prit à apprécier le voyage. L’adolescente n’avait plus volé depuis un mois et demi. À l’école, elle passait plus de la moitié de son temps d’éveil dans les airs. Elle réalisa, en retrouvant ces sensations, combien elles lui avaient manqué.

L’hexoplan de Jérôme était agréable à manier, mais elle le trouvait trop volumineux, surtout pour un rétractable. L’objet, comme tous ses semblables, avait une forme élancée. Long de deux mètres, il disposait d’une large selle qui isolait la sorcière de la chaleur de la machinerie magique. Un sortilège de carrosserie aérodynamique la protégeait du vent glacial. Toute la délicate silhouette de l’artifice était constituée d’un alliage à faible densité d’Iris. Les poignées du petit guidon, partiellement recouvert de cuir pour le confort, s’irisaient et brillaient avec intensité.

Le volant ne servait pas qu’à indiquer la direction de l’engin. Il permettait de le piloter, dans tous les sens du terme. La fine mécanique magique réagissait à toutes les plus subtiles variations de l’enchanteur qu’elle portait. L’équilibre du corps comptait autant que la fluidité du flux qui circulait entre l’objet et son maître.

La machine que la sorcière chevauchait était honorable, mais restait un modèle de loisir. Une carlingue protégeait le pilote au niveau des genoux en cas de chute. Naola sentait de nombreux sortilèges d’assistance se coupler avec sa magie. Ils réduisaient légèrement la réactivité de l’engin. Pour quelqu’un de peu habitué, cela relevait de l’imperceptible, mais, pour elle, c’était flagrant.

Néanmoins, Naola appréciait le vol. La sensation de l’air contre ses joues ; l’impression de puissance à chaque accélération ; le bombardement de son cœur contre sa poitrine quand, pour rompre la monotonie du voyage, elle partait en vrille, en tonneau ou en piquet.

Voir le sol se rapprocher à toute vitesse, puis ne plus voir que le ciel pour horizon quand, d’un mouvement brusque, elle évitait la collision terrestre… La jeune fille laissa plusieurs cris d’une joie sauvage éclater derrière elle.

Elle stabilisa son vol et reprit le fil de ses pensées. Naola se prit à rêver à sa machine à elle. Celle qu’elle voulait acheter, dès qu’elle aurait mis assez de côté.

Avec le salaire que Mordret avait promis de lui verser, elle devrait travailler plusieurs mois encore pour pouvoir se permettre cette indispensable folie.

Le nez en l’air, la sorcière adressa un sourire enivré au ciel, puis son expression se figea. Ses parents l’avaient lâchée. Si, un mois après sa fugue, ils ne l’avaient pas retrouvée et n’avaient pas cherché à la contacter, c’était que, quelque part, son départ les arrangeait bien. L’adolescente ralentit son vol et secoua la tête. Pas le moment d’être sentimentale. Cela venait confirmer sa décision : elle devait à tout prix conserver son indépendance.

La jeune fille, qui n’envisageait pas de rester au pub après la rentrée, revenait, peu à peu, sur sa décision. Mordret n’était pas si terrible et le bar, ça lui plaisait. Elle rencontrait du monde. À vrai dire, elle se sentait naître. Comme si quitter le cocon et la sécurité exacerbait ses sentiments, affûtait ses sens. Maintenant, Naola vivait plus fort.

L’hexoplan qu’elle voulait se payer était le genre de bécane qui se chevauche presque couchée, la joue frôlant la structure d’iris réduite à une carlingue minimaliste. Un bijou d’aérodynamisme, une merveille de souplesse. Une liberté de mouvement sans limites, une réactivité proche de l’instinctif… Tout ce qu’elle avait lu sur sa future machine ne faisait que lui confirmer ce qu’elle avait su, au premier regard, quand elle l’avait vu la première fois au salon de l’aéromagie : l’engin était fait pour elle.

Focalisée sur ses fantasmes mécaniques, la jeune fille mit quelques minutes à comprendre qu’elle arrivait en vue de Stuttgart. Les faubourgs de la grande banlieue dans son dos, elle ralentit un peu son vol et hésita. Les hexoplans n’étaient pas tolérés en centre-ville, à cause du risque élevé de collision. Pourtant elle ne voulait pas s’arrêter. Elle souhaitait revoir les toits du quartier couvert, s’y poser. Naola piqua vers le ciel et se dissimula dans les nuages.

Quelques minutes plus tard, elle stabilisait son appareil et se laissait tomber sur les tuiles branlantes des Halles Basses. L’hexoplan se rétracta et Naola le glissa au fond de sa poche.

Le jour tirait vers le crépuscule, le soleil arrivait, paresseusement, vers la fin de sa course. La jeune fille observa les alentours et tenta de repérer le haut du bâtiment de la Vieille Naine. De là, elle saurait à peu près retourner au Mordret’s Pub. Il suffisait de suivre les tôles, vaguement transparentes et censées apporter de la lumière aux rues, pour distinguer le motif improbable du plan de la ville.

Naola ne se pressait pas. Elle avançait avec précaution, d’une tuile à une poutre, au toit suivant. Mieux valait être attentive, car certaines maisons semblaient en si mauvais état que la jeune fille aurait pu passer au travers de leur toiture. Elle avisa une espèce de tour dont le faîtage cylindrique donnait l’impression de sortir tout droit d’une gravure de contes de fées. L’édifice surplombait tout le quartier et il semblait désert.

La sorcière se hissa jusqu’à la pointe en métal rouillé sur laquelle trônait ce qui restait d’une girouette. Elle s’y arrima d’un petit sortilège, pour stabiliser sa position. Les yeux tournés vers l’horizon, elle se paya le luxe de contempler le chapeau de la Capitale rougeoyant dans la fin de l’été.

Elle inspira longuement et sourit. Malgré sa mésaventure de la journée, Naola se sentait heureuse et terriblement bien. Les toits de Stuttgart n’étaient plus son refuge. C’était un territoire à conquérir.

L’adolescente glissa jusqu’au bas de la flèche. D’en haut, elle avait localisé la coupole du Mordret’s Pub.

Elle dénicha un trou dans la couverture d’une rue, à proximité de l’établissement, et s’y faufila. Elle se laissa chuter sur quelques mètres de hauteur avant de se rétablir d’un sort-coussin.

Naola se réceptionna lourdement au sol et tomba à genoux. Avec deux heures et demie de vol, un cambriolage et plusieurs sorts occultes dans la même journée… Elle se sentirait bien fraîche pour assurer le service du soir !

Quelques passants remontaient la chaussée sans lui prêter la moindre attention. Sans la voir, lui sembla-t-elle. L’indifférence, pourtant, passe toujours par un regard qu’on refuse. Naola n’en croisa aucun.

Elle portait encore la cape de Jérôme, réalisa-t-elle en se remettant debout. L’adolescente s’épousseta comme elle put. L’artefact n’avait pas servi à grand-chose. C’était déroutant, cependant, d’être présente sans que personne ne puisse s’en rendre compte. Mordret devait ressentir ça en permanence. Il n’émanait jamais rien de lui. Même après un mois passé à le côtoyer tous les jours, la jeune fille arrivait toujours à oublier sa présence s’il ne se manifestait pas régulièrement.

Naola se demanda, avec un sourire amusé, jusqu’où elle pourrait profiter de cet étonnant vêtement. Pas aujourd’hui, bien sûr… elle en avait bien assez fait aujourd’hui… Mais plus tard. Elle ne comptait pas rendre son bien à Jérôme, qu’il comprenne bien ce qu’il en coûtait de la prendre pour une truffe !