Préjugés

« Mais vous m’écoutez quand je vous parle ? » s’écria Naola d’une voix qui monta vers des aigus excédés.

Mordret, dont le regard impassible avait lentement glissé sur la reliure du livre posé devant lui, fixa de nouveau son attention sur la jeune fille. Ils se trouvaient dans la bibliothèque, de part et d’autre du grand plan de travail. Elle venait de rentrer de chez Jérôme et elle comptait bien avoir une sérieuse engueulade avec la créature aux longues dents. Elle lui avait déballé toute sa rancœur dans une tirade virulente. Merde ! La vie des gens, ça ne s’achetait pas !

« Non.

— Non ?

— Non, je ne vous écoutais pas. »

La jeune sorcière resta bouche bée plusieurs secondes et le vampire en profita pour se replonger dans sa lecture. Naola refusa de lâcher :

« Vous m’avez payée combien à la Vieille Naine ? »

Mordret tourna une page, puis une seconde, sans daigner répondre.

« Non parce que connaître sa valeur, c’est une information intéressante », reprit Naola, verte d’amertume.

Elle n’obtint pas plus de réactions et, de dépit, elle contourna le plan de travail qui les séparait et se planta à côté du vampire.

« Mordret ! » cria-t-elle, à bout de patience.

Elle tenta d’attraper l’ouvrage qu’il étudiait pour le lui retirer, mais la créature saisit vivement son poignet. Dans un grondement sinistre, il la traîna jusqu’à un fauteuil et l’y jeta. Un énorme registre apparut sur la table basse, devant elle. Mordret l’ouvrit à la première page.

« Je n’ai acheté que le service qui vous a fait passer ma porte. Nullement votre personne. Voici le livre des comptes de l’établissement, cette transaction est inscrite là, libre à vous d’en prendre connaissance. Allez-vous me laisser à mon étude à présent ? Je pensais vous avoir congédié jusqu’à ce soir ! »

La sorcière lui jeta un regard mauvais en se massant le poignet. Il lui avait fait mal et lui avait fait peur. En l’absence de réponse immédiate, Mordret se détourna et regagna le plan de travail. Moins d’une minute plus tard, il se trouvait de nouveau absorbé par sa tâche. Naola l’observa prendre des notes sur un bloc de papier, le temps de se calmer et de ravaler sa colère. Par pur esprit de contradiction, elle dédaigna le livre de comptes et se leva, sans lui accorder un regard. Elle sortit de la bibliothèque, puis du pub en claquant la porte d’entrée. Elle s’éloigna d’un pas vif en maudissant en silence le vieux vampire, la chaleur suffocante, les quelques passants dans la rue, le pavé sur lequel elle buta et manqua de s’étaler…

« Nao ! »

La jeune fille s’arrêta nette et chercha du regard qui l’avait interpellée de son diminutif.

« Jérôme ? », souffla-t-elle très étonnée.

L’antiquaire se gratta l’arrière du crâne et s’avança vers elle, un peu gêné :

« T’es partie de chez moi tellement énervée… J’ai eu peur que tu décides d’aller engueuler le patron du Mordret’s Pub. Il faut faire gaffe avec les vampires, tu sais. C’est difficile de prévoir leurs réactions…

— Tu… Tu t’inquiétais pour moi ? »

Étrangement cette constatation chassa d’un seul coup la colère de l’adolescente. Jérôme sourit en réponse et haussa les épaules. Ils marchèrent ensemble un long moment dans les rues étouffantes des Halles. L’antiquaire connaissait le quartier et y avait vraisemblablement ses habitudes, car plusieurs commerçants le saluèrent. Ils entrèrent dans une échoppe, burent la meilleure bière de la Fédération, observèrent la partie de backgammon la plus haletante que Naola ait jamais vue. La première partie, en vérité. Ils parièrent quelques Dens sur le résultat d’un jeu, les perdirent, puis en regagnèrent.

« On mange quelque part ? Je te l’offre », proposa l’adolescente en récupérant une petite liasse de billets auprès du gamin qui tenait la caisse.

La jeune fille avait eu la main chanceuse sur sa dernière mise. Jérôme ne répondit qu’après avoir recompté ses Dens, un grand sourire aux lèvres.

« Ouais, avec plaisir, j’ai la dalle !

— Je connais un truc bon et pas cher.

— Le resto parfait ! »

Naola les guida jusqu’à la Dragonnière, le cœur léger. Avec un boulot, un toit, un rencard et une belle liasse de Dens… l’adolescente avait envie d’aller pavaner devant l’horrible patronne. Elle avait saisi au vol plusieurs conversations vantant le dernier plat du jour servi à la gargote ce qui, en plus de piquer sa curiosité, attisait son appétit. Elle conservait un souvenir mémorable de la cuisine de Harlem. Bon et pas cher, le resto parfait !

Jérôme, qui marchait à côté d’elle, ralentit et grimaça lorsqu’ils approchèrent de l’établissement. Naola se tourna vers lui, interrogative.

« Où est-ce que tu nous emmènes ? demanda-t-il, l’air dubitatif.

— Bha là…, répondit la jeune fille avec un geste vague en direction de la Dragonnière.

— Dans un trou à méca ? »

Naola fronça les sourcils. Elle n’appréciait ni la tournure de phrase ni le ton à la limite du dégoût qu’il venait d’employer. Les mécas, depuis sa mésaventure le jour de son arrivée aux Halles, s’étaient tous montrés plutôt corrects avec elle. Chez la Vieille Naine et au Pub, elle avait sympathisé avec quelques-uns d’entre eux. Ils lui avaient appris à jouer aux cartes menteuses. De plus, Harlem l’avait aidée lorsqu’elle en avait eu besoin, il l’avait soignée ; ça n’était pas lui rendre justice que de laisser Jérôme l’insulter de la sorte. La jeune femme fourra les mains dans les poches, prit un air décontracté et haussa les épaules.

« Ouais. Et alors ? On y mange bien…

— Ça me surprend, grogna l’antiquaire. J’ai pas pour habitude de traîner chez les presque organiques.

— Bha tu feras une entorse à tes principes », coupa sèchement l’adolescente.

Elle tourna les talons et s’engouffra dans la Dragonnière sans lui laisser l’occasion de répondre. Malgré l’heure peu avancée, la gargote était honorablement remplie de clients qui portèrent presque tous leur attention sur les sorciers lorsqu’ils entrèrent. Naola ignora superbement l’hostilité de l’atmosphère et se fraya un chemin jusqu’au bar. Jérôme la suivait de près, mal à l’aise. L’adolescente se hissa sur l’un des hauts tabourets et chercha Harlem du regard. Igniire termina de servir une nana aux épaules d’acier, puis se tourna vers les nouveaux venus. Il lui fallut un temps de réflexion avant de remettre Naola.

« Mais c’est la miss aux treize Dens ! s’exclama la géante dans une surprise non feinte. J’te préviens, on rend pas la monnaie ! »

Jérôme haussa les deux sourcils et Naola éclata d’un rire un peu forcé.

« J’viens pas pour ça. Je voulais juste faire découvrir la cuisine d’Harlem à mon pote…

— Ah bon, bha j’aime mieux ça ! »

La tenancière retrouva instantanément un air affable et parti dans un énorme éclat de rire.

« Bha on m’aurait dit que tu te repointerais, gamine, j’n’aurai pas cru, mais bon, c’n’est pas l’genre de la maison de refuser du client alors… Bienvenue à la Dragonnière, m’sieur-dames. Vous buvez avant d’grailler ?

— Bière Armorik s’teplait, fit joyeusement l’adolescente.

— Euh… la même, souffla Jérôme, de plus en plus décontenancé.

— À la bonne heure ! Harlem ! »

Elle se détourna et cria à travers la pièce, couvrant un instant le brouhaha ambiant de sa puissante exclamation.

« Harlem, y’a la gamine aux treize Dens qui t’commade deux spéciaux. Paraît qu’elle est en manque de ta cuisine ! »

Naola rit silencieusement et jeta un regard discret vers la salle. Avec son petit théâtre, Igniire les avait reconnus comme clients légitimes et plus personne de prêtait attention à eux. L’ambiance redevenait festive ; bien plus festive que toutes les soirées passées au Mordret’s Pub réunies.

« C’est quoi cette histoire de treize Dens ? demanda Jérôme juste assez fort pour être entendu.

— C’est le prix qu’ils m’ont fait raquer pour une nuit dans leur taudis… plus la bouffe », répondit Naola avec un haussement d’épaules.

Maintenant, elle en rigolait. Jérôme siffla et rit doucement, un peu moqueur.

« Ah ouais…

— Oh, hein, je me passerai de tes commentaires si tu veux bien, grogna Naola en feignant d’être vexée. C’était mon premier soir à Stuttgart, je ne sais même pas comme j’ai atterri ici…

— Eh bhé ! J’espère qu’elle ne nous en demandera pas autant, parce que tu m’avais dit bon marché », plaisanta l’antiquaire.

Igniire leur servit rapidement les bières commandées, puis deux gamelles fumantes, quelques minutes plus tard.

« Restez jusqu’à la fin du rush, ça ferait plaisir à Harlem de revoir ta tête, p’tite », précisa la matrone avant de s’occuper d’autres clients.

Jérôme admit bien volontiers l’excellence du repas et alla jusqu’à se recommander une assiette. Les deux sorciers discutèrent à bâtons rompus. L’antiquaire avait plus d’un récit de chasse au trésor en réserve. Naola buvait ses paroles et entrevoyait un bon moyen d’étoffer sa cagnotte si elle réussissait à le convaincre de l’associer à ses combines d’antiquité.

« Alors tu deviens quoi, d’moiselle ? » interrompit Harlem, soudain de l’autre côté du comptoir.

Jérôme se tut, dévisageant le nouveau venu en fronçant les sourcils. L’adolescente s’amusa de sa perplexité tout en répondant joyeusement au webster émancipé :

« On est confrères maintenant ! J’me suis fait embaucher dans un bar !

— Un bar méca ? T’aurais pas osé…

— Non, un bar vampire, précisa Jérôme à la place de la jeune fille.

— Au Mordret’s Pub », confirma Naola.

Harlem fronça les sourcils, puis soupira :

« T’as le chic pour te fourrer là où il faut pas, gamine…

— J’ai pas eu trop le choix, de ce que j’ai compris », grogna l’adolescente.

Jérôme acquiesça et ils détaillèrent ensemble ce qu’ils savaient des magouilles de la Vieille Naine. Le serveur, tout en les écoutant, sortit des assiettes qu’il garnit de deux belles parts d’un gâteau aux allures de meringue féérique.

« Eh bhé… Pour avoir fricoté avec Legibovna, tu ne t’en tires pas à si mauvais compte, gamine.

— Legibovna ?

— La Vieille Naine, si tu préfères. Tu aurais pu tomber bien plus mal », ajouta-t-il sombrement.

Les jeunes gens gardèrent le silence, surpris par la gravité soudaine de leur interlocuteur. Harlem, au bout de quelques secondes, désigna son dessert d’un discret geste de menton.

« Eh bien quoi ? C’pas bon ? »

Les sorciers n’y avaient pas encore touché, trop absorbés par la discussion. Ils s’y attaquèrent avec entrain et écarquillèrent les yeux à la première bouchée.

« Merlin, si c’est bon… souffla Naola.

— C’est même excellent », conclut Jérôme.