Lagomorphe

Les semaines s’égrainèrent paresseusement dans la chaleur estivale et Naola parvint à trouver quelque chose qui ressemblait à un rythme de vie. Elle travaillait au pub depuis environ un mois. Une nouvelle pleine lune se lèverait dans les jours suivants et elle n’avait pas vu le temps filer.

Après les entraînements imposés par Mordret et les soirées de service, elle répartissait ses activités entre l’étude des grimoires très fortement recommandés par le vampire et la lecture d’ouvrage dont elle n’aurait jamais soupçonné l’existence. Elle parvenait parfois à échapper à l’intransigeance de la grincheuse créature pour s’offrir un lever de soleil sur les toits de la ville, une virée à la Dragonnière, qui était devenue sa cantine favorite, ou une escapade chez Jérôme qu’elle trouvait plus charmant à chaque rencontre. Cette dernière destination tirait des grognements désapprobateurs à son patron. Mordret semblait considérer l’antiquaire comme une petite frappe indigne d’une quelconque attention, comme il s’était appliqué à le lui faire sentir la seule fois où le jeune homme s’était risqué dans son établissement.

Sans doute dans l’optique d’occuper assez son employée pour la dissuader de poursuivre cette fréquentation qu’il jugeait embarrassante, Mordret avait décidé d’intensifier son apprentissage. Il l’ensevelissait sous une pile de livres à lire et avait étendu ses horaires de pratique à la limite du raisonnable.

Il avait doublé l’enseignement de la magie temporelle dans son programme de réjouissances. Naola voyait mal ce qu’apporterait cette branche obscure des arts maléfiques à ses activités de serveuse, mais comme cela changeait des grimoires occultes qui parlaient magie sacrificielle, elle s’en accommodait.

« Que vous m’entraîniez à me battre, Monsieur, je comprends. Encore que je sache à peu près me défendre contre vos semblables à présent… que je me fade des langues mortes, pour la culture générale, pourquoi pas… mais à quoi cela me sert-il d’ingurgiter des protocoles de malédiction par le sang ?

— Vous travaillez avec des vampires, il est indispensable que vous sachiez le minimum culturel en ce qui concerne les magies sangis.

— Ouais bha faudrait pas oublier que ça, c’est plus que pas légal dans la Fédération, comme pratique… le lièvre de mars, c’est protégé comme espèce. »

Elle tapota du bout du doigt une enluminure qui, de façon très stylisée, offrait un tutoriel plutôt détaillé sur la méthode de capturer le pauvre lapereau pour le cuisiner en civet de cérémonie.

« Et puis, Merlin, c’est tellement gore que ça me fout la gerbe juste à lire vos bouquins. Heureusement que vous ne me faites pas apprendre ça en mnémotique… De toute façon, il faudrait me payer cher pour que j’égorge un lapin !

— Vous vous trompez lorsque vous estimez être en mesure de vous défendre contre mes semblables, vous pourriez donc tout aussi bien vous fourvoyer quant à votre mise en œuvre d’une prédation lagomorphe.

— Une prédation lagomorphe ? répéta-t-elle, dubitative.

— Vous pourriez un jour avoir besoin de chasser le lapin, reformula le vampire.

— Ça n’a aucun rapport, souffla l’adolescente en se grattant la tête.

— Une sorcière, pour vous, au bar, coupa Mordret, sans émotion. Mon établissement n’a pas pour vocation de devenir une cour de récréation ou un salon de thé pour jeune fille…

— Épargnez-moi vos réflexions rétrogrades, Monsieur, grogna-t-elle en s’extirpant de son fauteuil. Comment savez-vous que cette personne vient là pour moi ?

— C’est une de vos camarades de classe…

— Comment connaissez-vous mes camarades de classe ?

— Allez-vous vous en charger ou dois-je la mettre dehors ? »

Naola lui jeta un regard noir, pinça les lèvres, puis se détourna en se jurant d’approfondir la question dès qu’elle en aurait l’occasion. Elle gagna le bar et y découvrit une Teija méfiante, accoudée au comptoir. Son amie lui adressa un sourire timide, soulagée de la voir.

« Bienvenue au Mordret’s Pub ! lança l’adolescente avec ironie, avant de passer derrière le zinc. Qu’est ce que je te sers ? » poursuivit-elle, sur le même ton mordant.

Teija baissa les yeux, mal à l’aise. Avec son air très propre sur elle, son gilet bleu clair par-dessus une chemise immaculée et son pantalon droit, elle dénotait avec le décor de l’établissement.

« Un jus de pomme, s’il te plaît », répondit la jeune fille en s’asseyant sur l’un des tabourets haut.

Elle jetait des regards anxieux vers les coins sombres de la pièce, comme si elle craignait qu’une créature aux longues dents et assoiffée de sang lui saute à la gorge. Il n’y avait pourtant aucun risque à cette heure-ci de la journée.

« C’est là que tu travailles, alors ? demanda-t-elle, mal à l’aise.

— Oui, et je loge à l’étage », répondit la jeune fille en lui servant sa consommation, en mettant un point d’honneur à ce que tous ces gestes paressent fluides et maitrisés.

Elle adressa un sourire très faux à son interlocutrice, fit glisser son verre devant et elle désigna la porte de service du menton.

« Tu veux visiter ? proposa-t-elle, acerbe.

— Tu ne m’avais pas dit que c’était un bar à vampire, souffla Teija, si pâle que le teint sombre se sa peau paraissait décoloré.

— Bha tiens. Heureusement que je te confie pas tous mes secrets, vu ce que t’en fais.

— Nao… » gémit l’adolescente, peinée.

Elles se dévisagèrent dans un silence pesant. Teija n’avait pas touché à son verre.

« Tu bois pas ?

— Je suis là parce qu’il faut que je te dise un truc qui ne peut pas attendre la fin des vacances…

— Ah ? Ils nous ont collé une interro surprise le premier jour ?

— Non, ça n’a rien à voir avec les cours… Et ça ne va pas te plaire…

— Accouche ! » grogna la serveuse en croisant les bras.

La jeune fille avala une gorgée de sa boisson avant de lâcher, sans détour :

« Tes parents déménagent dans une nouvelle maison, de l’autre côté de Stuttgart, dans les semaines qui viennent.

— Ah. Et en quoi ça me concerne ? articula Naola, glaciale.

— Bah, c’est chez toi aussi. Ils voulaient que tu sois prévenue. Ils déplacent toutes…

— C’est plus chez moi », coupa-t-elle brutalement.

Teija fronça le nez et pinça les lèvres. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais Naola enchaîna d’une voix sourde :

« Écoute, arrête de faire ça, Tei. Je veux plus rien avoir à faire avec eux. Pas après ce qu’ils ont fait !

— Toi écoute ! s’exclama-t-elle en se redressant, les poings serrés. Arrête de réagir comme une conne et réfléchis deux secondes tu veux ?

— Ils ont livré un mec à l’Ordre ! » répliqua Naola en haussant le ton.

La sorcière se leva, debout sur le repose-pied de son tabouret, et se pencha vers elle.

« Par Merlin, Nao, mets-toi à leur place et dis-moi que t’aurais réagi différemment !

— J’AI réagi différemment, bordel ! Je l’aurais sauvé si mon père…

— TU N’ESSAIES MÊME PAS DE COMPRENDRE, cria Teija. Ton père a eu le choix entre la vie de sa famille et celle d’un inconnu ! Qu’est ce que t’aurais fait à sa place, hein ?

— Il n’a même pas essayé de… » bredouilla l’adolescente.

Elle sentait sa gorge se nouer et réfrénait une douloureuse envie de pleurer. Sous le comptoir, elle serrait les poings à s’en faire mal aux articulations.

« Je ne te dis pas qu’il y avait un bon ou un mauvais choix, coupa Teija, toujours aussi violemment. Mais il l’a fait pour te protéger. C’est injuste que tu n’essaies même pas de comprendre et que tu refuses tout contact avec eux.

— Ils… ils ont à peine cherché à me retrouver ! » se défendit l’adolescente d’un ton incertain. »

L’argument sonna si faux qu’il lui râpât la bouche et elle détourna les yeux en prenant une inspiration saccadée, pour tenter de se calmer. Teija ne lui laissa pas le temps de se reprendre.

« T’as déchiré leur lettre ! s’exclama-t-elle.

— Je sais ! Mais ils n’ont… »

Sa voix se perdit dans un hoquet désarticulé. Les larmes débordèrent subitement. Naola retint un premier sanglot, mais le second lui sembla vomir de sa gorge. Elle referma ses bras autour de son ventre et recula précipitamment jusqu’à sentir le mur dans son dos. Les pleurs venaient maintenant par vagues incontrôlables et lui coupaient les jambes.

« C’était horrible, Tei, ils… ils l’ont torturé jusqu’à ce qu’il meure. Il… y’avait une énorme tache de sang dans le salon, après. On voyait la trace de sa tête et les trainées que ça avait faites quand il la bougeait pour se débattre… »

Elle remonta ses paumes contre son visage et se laissa glisser jusqu’au sol. Teija passa de l’autre côté du comptoir, s’agenouilla à côté d’elle et lui posa la main sur l’épaule. Elle se jeta dans ses bras, sanglotant de plus belle. La crise dura une dizaine de minutes. Les images du meurtre, enfouies si méthodiquement sous sa colère, remontaient en bulles de douleur qui éclataient et relançaient ses pleurs quand elle pensait les avoir calmés. Teija la tenait contre elle et murmurait des paroles sans grand sens, doucement. Elle passait ses longs doigts dans ses cheveux, pour l’apaiser.

Elle s’écarta enfin d’elle et renifla, puis fit apparaître un mouchoir.

« Je suis désolé, je ne voulais pas te mettre dans cet état, souffla l’adolescente.

— Ça va, je crois. Ça va mieux », chevrota Naola de façon peu convaincante.

Elle s’efforça de calmer ses tremblements, assura sa voix autant qu’elle le put, puis ajouta :

« Je… je vais leur écrire un mot. Tu pourras leur donner ? »

Tout ce temps, toute cette colère accumulée contre les mauvaises personnes. Contre ses parents. Elle avait peur qu’il soit trop tard. Elle devait reprendre contact au plus vite. Leur écrire une lettre tout de suite. Si elle réfléchissait trop, elle n’oserait plus. Est-ce qu’elle aurait le courage de reparler de cette nuit-là, avec eux ? Teija lui adressa un sourire rassurant et hocha la tête. Elle se releva, puis lui tendit la main, pour l’aider à en faire autant.

« Bien sûr. Je leur donnerais. Et la prochaine fois, vous n’aurez pas besoin de moi pour discuter. »