Nocive

Naola passa la journée du lendemain fébrile. Elle guettait ses parents, ou Teija, avec une réponse. La lettre qu’elle lui avait confiée était très simple.

Papa, Maman, je suis désolée d’avoir autant tardé à vous recontacter. Venez au Mordret’s Pub pour qu’on discute, si vous voulez. Ou ailleurs. Vous me manquez. Naola. À peine quelques mots, car le reste méritait des paroles et des actes, plus que des écrits.

Ses parents ne vinrent pas. Ni ce jour-là ni les suivants. L’adolescente commença par leur trouver des excuses. Avec le déménagement, ils devaient être débordés. Son message n’était peut-être pas assez clair, elle n’avait pas indiqué d’heure ou de date. Peut-être avaient-ils aussi peur de la revoir qu’elle-même se sentait anxieuse à l’idée de parler avec eux ?

À mesure que les jours passèrent, sa peine, de plus en plus vive, se transforma en une colère sourde qui lui serrait la mâchoire et l’empêchait de sourire. Le soir, elle mordait dans son oreiller pour ne pas pleurer.

« Mais tu ne les as pas vus ? chuchota Naola.

— Si, mais c’est compliqué… » répondit Teija, à mi-voix.

L’adolescente, de dépit, s’était résolue à se rendre chez la jeune fille. Elle vivait dans un coin isolé, en bordure d’une grande forêt, et sa maison était la seule aux alentours. Le réseau de transfert y été aussi bien accessible qu’au cœur même de la Capitale, mais un tel éloignement restait relativement rare : les sorciers préféraient se regrouper en petites localités d’une dizaine de familles.

Naola avait attiré sa camarade de classe à l’extérieur en enchantant une pomme de pin qu’elle avait fait rebondir à plusieurs reprises contre la fenêtre de sa chambre. La vaillante pigne, soumise à un charme de lévitation, avait ensuite conduit Teija à la lisière des arbres. Les deux adolescentes discutaient, dissimulées dans des fourrés.

« Tu leur as donné la lettre ? insista Naola

— Oui… »

Même avec la faible luminosité du sous-bois, la jeune fille pouvait lire le malaise sur les traits de son amie. Elle détourna le regard et se balança d’une jambe sur l’autre, les mains au fond des poches de son pantalon.

« Si, mais quoi ? s’agaça l’adolescente. Ils ont dit quoi ? Ils sont trop occupés, c’est ça ? Ou ils m’en veulent ? Qu’est-ce qu’il s’est passé, Teija ? »

Sa voix trembla et se perdit dans un ton qui s’approchait bien trop de la supplication. Naola avala sa salive alors que la jeune fille grimaçait, livide. Elle poussa un soupir.

« Ils m’ont dit que t’avais inventé l’histoire du P.M.F.…

— Quoi ? » sursauta Naola.

Elle sentit toutes couleurs quitter son visage. Teija poursuivit, plus bas et plus vite, comme si ce qu’elle rapportait lui brûlait la bouche.

« Ils ont dit à mes parents que tu faisais ta crise et qu’il valait mieux que je me tienne loin de toi. Que t’étais… nocive… Nao je… Enfin je ne sais pas ce qu’ils ont dit à mes vieux, mais j’ai interdiction de te parler maintenant… Nao ? »

Naola la fixait, l’air perdu, les bras ballants et la bouche entrouverte. Elle se reprit en secouant la tête, faiblement, puis croisa les bras sur son ventre et recula de quelques pas.

« Je me casse, si t’as pas le droit de me parler », souffla-t-elle d’une voix tremblante.

Sans attendre de réponse, elle se transféra à Stuttgart et erra un long moment dans la Capitale. Ses pas sans but la menèrent jusqu’à la Dragonnière dans laquelle elle entra sans réfléchir. L’endroit s’avéra parfaitement désert. Elle s’installa au comptoir, et, en l’absence des patrons, laissa courir son regard sur le bois ciré. Elle se sentait comme anesthésiée, exempte de tout sentiment, vide.

« Alors Miss Treize, on fait l’école buissonnière ? » lança Harlem en émergeant de la porte de service.

À cette heure, en effet, l’adolescente aurait dû être en train de s’exercer ou d’étudier avec Mordret. Qu’elle se pointe au beau milieu de l’après-midi dénotait de ses habitudes. Naola se força à adresser un sourire au webster, mais il ne suffit manifestement pas à donner le change.

« Oulà, toi, tu as un souci, grogna Harlem. Qu’est-ce qui se passe ? »

La jeune fille sentit sa gorge se nouer brusquement et, sans crier gare, des larmes montèrent à ses yeux.

« Un truc avec mes parents », articula-t-elle avant qu’elles ne débordent en sanglots.

Harlem l’observa un instant, puis se détourna pour gagner sa cuisine. Elle en profita pour se calmer. Lorsque le barman déposa une tasse de tisane fumante et une assiette de petits gâteaux devant elle, elle avait repris un peu de contenance. Elle lui adressa un sourire crispé, et un signe de menton en guise de remerciement.

« Tu veux en causer ? » demanda le webster d’une voix douce.

Naola hocha négativement la tête. Elle se sentait incapable d’aborder le sujet sans se remettre à pleurer, et elle ne voulait pas embêter son collègue avec ça.

« Franchement, souffla-t-elle en se raclant la gorge, je préférais parler de n’importe quoi sauf de ça.

— Ok, pas de problème. »

Le webster entreprit donc de lui faire une conversation un peu trop enthousiaste sur les potins et rumeurs fraîches des Halles. Ils échangèrent quelques mots, à propos de clients communs, Naola détailla le dernier cocktail qu’elle avait inventé, Harlem lui présenta un artefact pour aider à la résolution des bagarres d’ivrognes… L’adolescente ne repartit qu’après avoir vidé plusieurs tasses et terminé l’assiette de pâtisseries. Harlem, avec sa discrète sollicitude, lui souhaita de prendre soin d’elle. Il était parvenu, un temps, à lui changer les idées, mais dès qu’elle se retrouva de nouveau seule dans les Halles Basses, elle sentit tout le poids de sa tristesse, toute son incompréhension et sa détresse lui retomber sur les épaules.

Ce soir-là, elle ne descendit pas à l’heure de prendre son service. Mordret la trouva assise sur son lit, agitée de pleurs incontrôlables.

« Je vous accorde votre soirée, vous n’êtes pas présentable », reprocha-t-il, sans émotion.

Elle hocha la tête en essuyant ses larmes du revers de la manche. Mordret la dévisagea quelques secondes puis ajouta :

« Je vous monte un chocolat chaud. »