Grabuge à la Dragonnière

« Tu veux ma mort ou quoi ? C’est une petite fortune que tu me demandes ! » murmura Jérôme.

Installé au comptoir du Mordret’s Pub, une bière servie devant lui, il se penchait vers Naola qui, derrière le zinc, arborait une mine déterminée et peu avenante. Personne ne prêtait attention à leur discussion : les messes basses et négociations étaient monnaie courante dans l’établissement.

« C’est ce qu’il t’en coûte de m’avoir pris pour une conne Jérôme, répondit-elle à voix basse. Et estime-toi heureux : j’ai fait des recherches, je pourrais le revendre le triple !

— À ton avis pourquoi est-ce que je voulais le voler ?

— C’est à prendre ou à laisser », trancha sèchement la jeune fille.

Jérôme s’esclaffa en se grattant l’arrière du crâne.

« Merlin, j’aurais dû y réfléchir à deux fois avant de t’embarquer là-dedans.

— T’aurais dû, ouais ! »

Naola se détourna de lui pour aller servir une consommation en salle. En cette douce soirée d’été, la lune n’était qu’au quart de son cycle et le Pub s’animait d’une vingtaine de clients – sorciers, méca et vampires – qui discutaient ensemble. L’ambiance était agréable, si l’on exceptait la présence ennuyeuse de l’antiquaire. Jérôme avait attendu une semaine avant d’oser passer la porte et se confronter à la serveuse. Il affichait pourtant un air détendu et affable qui agaçait profondément l’adolescente.

« C’est ok, lâcha-t-il lorsque la jeune fille repassa derrière le zinc. Je te rachète le tout, mais franchement t’abuses.

— T’aurais dû y réfléchir à deux fois avant de m’embarquer là-dedans », répéta Naola.

Jérôme lui adressa un sourire malicieux et lui tendit la main par-dessus le comptoir :

« Deal. Un point partout, on est quitte.

— On sera quitte quand tu m’auras payée, précisa l’adolescente en lui rendant néanmoins sa poigne.

— Cela va de soi. Tu m’offres un verre pour fêter notre affaire ?

— Rêve ! »

Ils convinrent d’une date pour effectuer l’échange, puis Jérôme s’installa en salle avec une nouvelle bière agrémentée d’une dose de whisky breton.

Près de l’entrée, l’ambiance était aux jeux. Naola surveillait du coin de l’œil une partie de cartes menteuses. Au vu du petit attroupement qui s’était formé autour des joueurs, des paris devaient s’y tenir…

Les tables les plus proches du passage vers la bibliothèque étaient occupées par des vampires qui discutaient à voix basse. Elle ne pouvait pas entendre leur conversation, mais elle la devinait tendue. Les deux principaux interlocuteurs avaient déposé leurs armes, des poignards argentés, au centre de la table. Elle restait attentive, car, dans ce coin-là, le risque d’une échauffourée semblait plus fort.

Elle apportait deux cocktails aux longues dents lorsqu’un homme entra en trombe et lâcha à la cantonade :

« Les fédés font une descente à la Dragonnière ! »

La salle se tut quelques secondes, stupéfaites. Le gars, essoufflé, se plia en deux pour calmer sa respiration.

Déjà, tous les mécamages de l’assemblée se levaient, d’un même mouvement. Le messager tourna les talons et reprit sa course. Il allait de bar en bar dans les ruelles sinueuses de la ville.

Le Pub se vida de toute sa population mécartificiée en quelques instants. Les vampires suivirent en silence, à la manière des charognards.

« Qu’est-ce que les fédés leur veulent ? demanda Naola à Jérôme qui remballait, lui aussi, ses affaires..

— Pas du bien. C’est des mécas… répondit-il. Je rentre. Si les fédés font une descente vaut mieux pas traîner dans le coin.

— Ils vont leur faire quoi ? » insista l’adolescente.

Jérôme haussa les épaules, puis cala ses poings au fond de ses poches et clama en sortant :

« C’est pas tes affaires Nao, t’en mêles pas ou tu vas avoir des problèmes.

— Mais…

— Aussi difficile que cela me soit de le dire, l’avis de votre antiquaire d’ami n’est pas inconsidéré », souffla Mordret, dans son dos, alors que la porte se refermait sur Jérôme.

Naola sursauta et se tourna vers lui. Elle avait appris que rien n’échappait au vampire dès lors que cela se passait dans son établissement, qu’il soit, ou non, dans la pièce.

« Pourquoi l’armée fait-elle une descente à la Dragonnière ? articula la jeune fille en croisant les bras.

— Ils n’ont pas payé le loyer de leur taudis à la municipalité, répondit le vampire. C’est du moins la raison officielle évoquée.

— Et la raison officieuse ? demanda Naola avec un petit froncement de nez.

— Leuthar est fatigué de voir ce webster renégat. L’Ordre veut rappeler que les Halles Basses ne sont pas un refuge pour les humains ou leurs dérivés.

— L’Ordre ? Mais le gars a dit que c’était des fédés qui faisaient une descente ! Pas des Vestes Grises ! » s’alarma Naola en se dirigeant vers la porte.

Elle ne pouvait pas rester les bras croisés quand des amis se faisaient arrêter injustement.

« L’Ordre, la Police Magique Fédérale… Qu’importe l’insigne, l’autorité émane de Leuthar, répliqua le vampire en s’interposant entre la sortie et la jeune fille.

— Laissez-moi passer ! siffla-t-elle entre ses dents.

— Oubliez cela.

— Je ne vais pas rester là à me tourner les pouces !

— Vous êtes en service, mademoiselle, et intervenir lors d’une émeute ne fait pas partie de vos fonctions !

— Allez vous faire voir ! Vous ne pouvez pas m’empêcher de sortir ! » cracha Naola en tournant les talons.

À peine retournée, il apparut devant la sortie de service. L’adolescente pivota sur elle-même et le trouva de nouveau en face d’elle. Elle maudit sa rapidité et demanda un transfert qui ne donna aucune réponse.

« Il est tout à fait remarquable que vous n’ayez tenté aucun transfert, jusqu’à ce jour, commenta le vampire. Vous n’avez jamais eu cette possibilité dans mon établissement. Pas plus que n’importe quel sorcier.

— Laissez-moi partir ! articula Naola en détachant chacun de ses mots.

— Non. »

En quelques secondes à peine, il l’avait traînée dans sa chambre et l’y claquemurait. Naola passa quelques minutes à tambouriner sur la porte, à s’en blesser les poings. Enfermée, comme ce soir-là ! La gorge pleine d’une bile amère, elle tomba sur son lit, tremblante de rage.

Pas une fois de plus. Elle n’allait pas rester cloîtrée une fois de plus alors que l’Ordre tuait dehors.

Naola se leva vivement, fouilla dans son armoire pour sortir sa cape de discrétion. Elle passa son gant, y attacha son concentrateur, ouvrit la fenêtre à la volée et sauta au sol. Elle se transféra quelques rues plus loin, puis s’enfuit à toutes jambes dans le dédale de la ville.