Police Magique Fédérale

Naola déboucha sur l’allée où se situait la Dragonnière complètement essoufflée. En contrebas se déroulait un spectacle chaotique. Mécamages et mercenaires s’étaient retranchés dans la gargote dont la partie supérieure apparaissait noire, à moitié détruite par une explosion. Envolées en fumée, la chambre et la salle de bain dégueulasse, pensa Naola, figée par la violence de la scène.

Les policiers fédéraux lançaient sorts sur sorts alors que les humains augmentés donnaient un assaut désespéré. Igniire à leur tête, comme une furie, hurlait des insultes qui devaient s’entendre jusqu’aux Halles Hautes. Les troupes en uniformes bleus, bien que mieux armées, ne s’attendaient pas à rencontrer une telle résistance.

De là où elle était, la jeune fille voyait les deux camps retranchés derrière leurs barricades, et la zone de l’affrontement initial, au milieu de la rue. Des corps au sol. Du sang. En trop grande quantité.

Naola sentit son cœur manquer un battement lorsqu’elle entendit, derrière elle, le bruit sourd d’un transfert de masse, suivit par le pas de course des soldats sur les pavés. Les renforts arrivaient. Elle voulut crier pour prévenir les mécas, mais sa voix se coinça dans sa gorge nouée.

« Naola Dagda ? » demanda quelqu’un, juste derrière elle.

La jeune fille se retourna brusquement et se retrouva nez à nez avec une femme. Elle nota l’uniforme fédéral bleu étoilé, signe du grade de son interlocutrice. Ce fut la seule pensée construite dont elle se permit le luxe avant de tourner les talons pour fuir.

Clairement, ce soir, les P.M.F., c’était l’ennemi.

L’officier se jeta sur elle et lui saisit la main au vol. Sans comprendre comment, l’adolescente se retrouva la joue contre le pavé et les bras tordus dans le dos. Elle entendit très distinctement le cliquetis métallique des menottes au-dessus d’elle. Les liens se refermèrent sur ses poignets et, brusquement, sa magie la quitta.

L’entrave se composait d’un métal aux propriétés d’anti-magie qui privèrent instantanément la sorcière de tous ses pouvoirs. La sensation, pour une personne peu aguerrie, était d’une violence sans nom. Insupportable. Naola hoqueta, dégoûtée. Elle se débattit pour se redresser, juste assez pour vomir son repas du soir.

« On l’embarque », entendit-elle au-dessus d’elle.

Elle sentit deux mains saisir ses épaules et ferma les yeux pour ne pas gerber à nouveau quand ils déclenchèrent le transfert. Elle tomba à genoux sur le sol d’une cellule à la lumière blanche. La femme la releva sans la brusquer et l’assit à un large bureau. Naola pleurait nerveusement.

L’officier lui détacha les bras du dos, mais glissa la chaîne de menottes dans un rivet métallique au centre de la table. La position s’avéra plus confortable, mais la petite prisonnière restait privée de sa magie. La fédérale s’installa en face d’elle et chercha son attention. Naola gardait la tête baissée, trop occupée à combattre la sensation de nausée très intense provoquée par l’absence de flux magique dans son organisme.

« On a quelques questions à te poser. Rien de plus », fit la femme au bout de quelques secondes.

L’adolescente lui jeta un regard noir et resta silencieuse. L’autre reprit, sur un ton toujours très mesuré :

« Je vais revenir avec mon collègue. Plus vite tu nous répondras, plus vite nous te laisserons repartir.

— Où est-ce que je suis ? » parvint à articuler la jeune fille.

L’officier se leva sans répondre. Elle dévisagea la gamine avec une expression désolée, puis se détourna.

« Au Centre de Commandement Fédéral, lâcha-t-elle en sortant.

— Qu’est-ce que vous me vou… » commença Naola, mais elle ne termina pas sa question.

La pièce se referma sur elle avec le bruit métallique d’une porte de prison.

On la laissa seule durant des heures. Elle eut tout le loisir d’imaginer ce qui lui valait pareil traitement. L’homme au parchemin volé avait-il porté plainte ? Comment les fédés étaient-ils arrivés à l’identifier, elle ?

Naola poussa un soupir nerveux et tira sur ses poignets. Les officiers allaient prévenir ses parents. Cette pensée lui serra le ventre d’une boule d’angoisse. Tout mais pas ça. Pas dans ces circonstances. Ramenée chez elle par la police pour un vol, quelle fin pitoyable…

Le front posé contre la surface froide de la table, elle émit un petit gémissement incontrôlé. Le manque de magie lui tiraillait le ventre. Elle le ressentait dans la moindre des cellules de son être. Les yeux fermés, elle n’arrêtait pas de grincer des dents.

À moins que l’Ordre cherche à la faire accuser du meurtre du P.M.F. ? Après tout, de l’extérieur, sa fugue pouvait passer pour une fuite. Calme-toi ma grande, calme-toi.

L’officier revint finalement accompagné d’un autre soldat. Ils s’assirent en face d’elle et Naola se redressa pour les dévisager.

« Vous n’avez pas le droit de me garder comme ça, fit-elle avec un aplomb qui la surprit elle-même. J’ai le droit à quelqu’un pour me défendre.

— Dans ce contexte, nous avons le droit de t’interroger, sans défense.

— Dans ce contexte ? questionna Naola, sans comprendre.

— Eleeremoy Daneasref, ça te dit quelque chose ? »

L’adolescente lui lança un regard perplexe. Ce nom ne lui disait rien. Elle garda le silence. L’autre insista :

« L’un des clients de ton patron. Nous savons qu’il est venu le consulter plusieurs fois au cours des dernières semaines. »

Est-ce qu’il parlait du capuché de la dernière fois ? Naola fronça les sourcils. Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise et se détendit en répondant :

« J’en sais rien. Vous perdez votre temps. J’ai aucune idée des petites combines de Mordret. »

Naola tira sur ses menottes et déglutit. Il suffisait qu’ils le comprennent et ils la laisseraient tranquille. Ils n’avaient pas l’air de vouloir lui parler du vol ou de ses parents.

Le sorcier haussa la voix, elle reporta son regard sur lui. Il lui posait la même question, pour la troisième fois, sans obtenir la moindre réponse. Perdue dans ses pensées et désorientée, elle peinait à se concentrer.

« Quel est le marché qu’il a conclu avec ton patron ?

— J’en sais rien »

Le jeu dura plus d’une heure. L’homme posait une question, évoquait un événement, un lieu, une personne dont Naola n’avait jamais entendu parler, elle lui répondait invariablement par la négative.

« Mais puisque je vous dis que j’en sais rien ! s’écria-t-elle au bout d’un moment. Je ne peux pas vous répondre ! Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Tout ce que je sais, c’est qu’il y a un gars capuché qui est venu plusieurs fois ces dernières semaines ! Ça fait quinze fois que je vous le répète ! J’ai pas écouté ce qui se disait ! J’ai pas vu son visage ! » ajouta-t-elle d’une voix forte.

Elle tremblait du manque de magie, elle avait les poignets rouges et douloureux à force de tirer dessus. Le policier se leva et se mit lui aussi à crier, penché sur elle, menaçant.

« Écoute petite conne, c’est impossible que tu aies passé plus d’un mois là-bas sans être dans le trafic ! Merlin, il y a des vies en jeu dans cette histoire ! Qu’est-ce qui pousse une gamine de ton âge à vouloir ça ?

— JE-NE-SAIS-PAS de quoi vous parlez, connard ! Laissez-moi partir d’ici ! » répliqua la fille.

Il lui colla une gifle qui résonna dans la cellule.

L’officier à côté de lui se leva d’un bond et lui attrapa le bras. Naola heurta avec violence le dossier de sa chaise qui tangua dangereusement. Les menottes la retinrent à la table et l’empêchèrent de basculer au sol.

« Ça suffit. On fait une pause. »

Les fédéraux sortirent rapidement et Naola se retrouva à nouveau seule. Sa joue pulsait d’une chaleur douloureuse. Elle avait peur qu’ils la laissent encore poireauter des heures durant.

Elle commençait à avoir faim et soif. Elle n’osait pas demander à aller aux toilettes de crainte qu’on le lui refuse. La jeune fille rapprocha sa chaise de la table, croisa les bras et y posa sa tête avec un long soupir. Elle devait lutter pour ne pas se mettre à pleurer. Elle ne savait pas leur répondre. Ils ne voulaient pas la croire. Elle était piégée.

Il ne s’écoula qu’une dizaine de minutes avant qu’une nouvelle personne passe la porte de la petite cellule. La femme semblait gradée, mais ne portait pas un uniforme de P.M.F.. Elle s’assit sans un mot face à Naola et attendit qu’elle lève les yeux vers elle.

L’adolescente prit son temps pour se redresser. Elle se demandait si inventer des mensonges pour répondre aux policiers constituait une alternative susceptible de la faire sortir de cette situation. Elle n’avait pas tranché la question et n’était pas pressée de voir recommencer l’interrogatoire. Elle lança un regard sombre à ce nouvel officier.

« Je ne sais rien, articula-t-elle, à mi-voix, lasse.

— Prouve-le-moi. »