Magie temporelle

« Hé bhé, t’en tires une tête, tu as vu la mort où quoi ? » s’exclama Jérôme alors qu’une Naola pâlichonne débarquait dans son échoppe.

L’adolescente venait de rester trois jours enfermée au pub à pleurer, tantôt de rage, tantôt de tristesse, sur la trahison de ses parents. Elle était passée par tous les stades d’une la colère dont elle n’avait fait que couvrir les braises pour s’extirper du bar. Elle ne pouvait plus ruminer les miasmes de son désarroi, il fallait qu’elle bouge.

« Ta gueule, j’ai pas envie d’en parler, répondit-elle très sèchement au jeune antiquaire qui écarquilla les yeux de surprise.

— Ok. Et c’est une raison de m’aboyer dessus ?

— Non », lâcha-t-elle, toujours aussi abrupte.

Ils se dévisagèrent en silence, puis Naola détourna le regard et croisa les bras, les dents serrées. Jérôme se passa les doigts dans les cheveux, puis soupira.

« Bon, ok, laisse tomber. Je fais du café, t’en veux ?

— Ouais… s’il te plait. »

Une dizaine de minutes plus tard, ils s’étaient installés de part et d’autre du bureau de l’antiquaire, les mains autour d’une tasse fumante.

« Bon alors, qu’est-ce qui t’amène ? demanda prudemment le jeune homme.

— J’avais besoin de sortir… » souffla Naola à voix basse, les yeux au fond de sa tasse.

Elle adressa un sourire crispé à son interlocuteur, puis se pencha et récupéra son concentrateur dans la poche avant de son sac.

« La dernière fois qu’on s’est vu, t’as eu l’air intéressé quand j’ai parlé des trucs de magie temporelle que Mordret m’oblige à apprendre.

— Ouais. »

La jeune fille laissa courir son regard sur le plan de travail, avisa un bocal à confiture vide qui devait aussi servir de verre à l’antiquaire, l’attrapa et le brisa d’un coup sec contre le bois.

« Eh ! Mais ça ne va pas ? »

Sans répondre, Naola pointa son concentrateur vers les restes du malheureux contenant. Les deux mains au-dessus de son méfait, la sorcière exécuta une série de gestes complexes. La formule, prononcée dans une langue incompréhensible, paraissait très simple en comparaison à l’incroyable chorégraphie qu’elle menait de ses doigts. Le verre épars frémit, bruissa, puis se mit en mouvement et se recomposa sous les yeux écarquillés de Jérôme.

« Attends, attends… remontre-moi ça ! », s’exclama-t-il, admiratif.

Naola rosit malgré elle.

Elle esquissa un sourire un brin supérieur, puis saisit un papier au hasard et le déchira méthodiquement en huit morceaux. Jérôme posa son menton sur ses deux mains jointes, suspendu à ses gestes. La jeune fille sentit une autre bouffée de fierté la déconcentrer. Ce sentiment positif, le premier depuis des jours, lui fit un instant perdre son air renfrogné. Cela faisait maintenant presque un mois qu’ils se voyaient régulièrement, ici, ou à la Dragonnière, mais jamais encore Naola n’avait perçu autant d’intérêt dans les yeux de l’antiquaire.

Son concentrateur scintilla de nouveau.

Le papier se rembobina. Ses morceaux se recollèrent dans l’ordre précis où elle les avait mis en pièce et il ne resta bientôt plus la moindre trace de déchirure. À vrai dire, la page était même en train de se vider de ses lignes.

« Stop, stop ! Tu vas trop loin », l’interrompit Jérôme avec un grand sourire.

Naola rompit le charme, laissant le manuscrit au trois quarts écrit. Elle poussa un petit soupir.

« C’est plus impressionnant ça », commenta l’homme en attrapant le bocal en verre.

Il l’examina sous toutes les coutures pour se convaincre de la solidité de la réparation, mais ça n’était pas une réparation. L’objet, dans son existence propre, n’était jamais tombé au sol quand Naola l’y avait jeté. Il ne s’était jamais cassé.

« Oui, mais c’est crevant… Avec du papier, c’est plus facile », répondit la sorcière.

Elle se tira une chaise et s’y affala avec un grognement satisfait.

« Mordret a dit… »

Elle fit un effort pour se souvenir de la tournure de phrase.

« … que je faisais preuve d’une surprenante aptitude à la maîtrise pourtant malaisée des maléfices temporels.

— Sans dec’, avant cet été tu n’en avais jamais fait ? » demanda Jérôme, impressionné.

À nouveau, la jeune fille rosit de plaisir et lui adressa un sourire radieux. Elle avait bien fait de venir ici, Jérôme était parfait pour lui changer les idées.

« Nope. Mais en ce moment, je n’étudie que ça… Et plus j’étudie, plus je peux rallonger mon temps d’étude par des tours de passe-passe temporels… Franchement, on devrait enseigner ça à l’école ! Le temps que ça nous ferait gagner ! Un prof t’énerve ? Hop, tu accélères son cours…

— Ça serait surtout hyper dangereux, rit Jérôme

— Bien sûr, je déconne, répondit la jeune fille, encore toute fière de son petit effet. Mordret dit que c’est à cause de mon nom…

— Dagda ?

— Ouais. Paraîtrait que c’est une ancienne divinité, liée au temps, ou je ne sais quoi… J’aurais des prédispositions. Et probablement des ancêtres druides, aussi. »

Ses parents lui avaient au moins légué quelque chose d’intéressant… Naola ravala sa colère. Dès qu’elle aurait suffisamment digéré pour se remettre à étudier sérieusement, elle entamerait le livre qu’elle avait dégoté sur les Celtes et leur magie.

« Bon ! C’est décidé ! Ton truc c’est exactement ce dont j’ai besoin ! » s’exclama d’un seul coup Jérôme.

Il se leva et s’éclipsa dans la réserve du magasin. Naola resta là, un peu perplexe.

« De quoi ? demanda-t-elle quand même, à la volée.

— Tu cherches toujours un plan pour récupérer du fric, pour ta machine, non ? »

Naola hocha vivement la tête. Les rares fois où elle avait évoqué l’idée de l’assister dans son boulot d’antiquaire contre quelques Dens, il l’avait rembarrée. Il était resté insensible à ses arguments, même lorsqu’elle lui avait confié l’inatteignable objectif qu’elle s’était fixé. J’en ai encore plus besoin, maintenant que mes vieux m’ont définitivement reniée.

« Un peu que je cherche, ouais !

— Parfait ! On part pour une chasse au trésor ! » répondit le sorcier en revenant dans la boutique.

Il portait un gros sac à dos en cuir à la main. L’objet disparut lorsqu’il le passa à l’épaule.

« Ton sort, si tu l’appliques à forte puissance sur un point minuscule, tu dois pouvoir percer n’importe quoi ? Non ? Puisque tout redevient poussière…

— Heu… Je suppose, oui…

— Merveilleux ! Allons-y. Y’a un coffre qui me résiste depuis un moment… Mets ça… »

Il lui envoya une cape, sortie de nulle part. Elle l’attrapa en se levant et détailla l’objet. L’artefact, plutôt.

Même si elle la fixait, elle n’arrivait pas à la distinguer correctement. Son attention s’en détournait. Elle passa le vêtement sans comprendre alors que Jérôme faisait de même avec un grand manteau sombre.

Habillés ainsi, ils pouvaient se voir l’un et l’autre, mais un observateur extérieur éprouverait des difficultés à les discerner.

Ingénieux, songea la jeune fille, le nez baissé sur le tissu. Jérôme se pencha sur elle et lui remonta sa capuche sur le visage, tout sourire.

« Voilà, souffla-t-il, maintenant, tu es comme invisible. Ou juste très… très… discrète. »

Naola détourna les yeux, gênée, mais il ne sembla même pas y prêter attention. Il lui saisit le bras et ajouta :

« Je nous transfère… En autonome.

— Hein ? sursauta-t-elle.

— Ça va secouer ! » rit-il.

Ils disparurent du magasin et furent recrachés par le sortilège de transfert quelques centaines de kilomètres plus au nord. Recraché était un terme approprié pour désigner l’atterrissage brutal, face contre terre, que subit la jeune sorcière.

Elle sentit l’odeur d’une forêt, le froid, très vif, l’humidité… Ils étaient apparus dans un sous-bois. Avant de pousser plus loin son analyse, elle sentit son petit déjeuner remonter violemment dans son œsophage. Jérôme, à genoux à côté d’elle, les deux mains posées au sol, haletait et tentait de calmer sa respiration.

Naola envisagea sérieusement de l’incendier, de l’insulter… Mais elle n’eut d’autre courage que de grogner en se laissant aller sur le dos.

« C’était ton premier transfert autonome ? demanda le jeune homme après presque trois minutes d’un silence ponctué de leurs souffles.

— Ouais », articula la fille.

Elle fermait les yeux. La terre cessait progressivement de tourner autour d’elle. Quand elle s’en sentit capable, elle se redressa. Assise, elle lança un regard noir à son comparse.

« Qu’est-ce qui t’a pris ?

— Tu vas avoir besoin de ta magie pour le sort, justifia-t-il avec un sourire désarmant. Et puis, tu ne sais pas faire un transfert autonome, non ? »

Elle grimaça et s’attrapa la tête entre les mains, sans se donner la peine de répondre. Le sort de transfert coûtait une grande quantité de magie. Pour pallier cela, la Fédération étendait et entretenait un réseau mutualisé.

Alimentée par diverses sources magiques, la toile permettait aux enchanteurs de se déplacer n’importe où, à moindre coût. En contrepartie, le système enregistrait chaque voyage. On initiait une demande de transfert pour être pris en charge, le réseau réservait un trajet que le sorcier activait au moment voulu. Les refus restaient rarissimes et momentanés.

Naola grogna à nouveau. Jérôme les avait transférés en ne comptant que sur son énergie propre. De quoi rendre leur déplacement totalement autonome et donc discret. Mais le jeune homme manquait de puissance. Deux personnes, sur cette distance, garantissaient une arrivée chaotique.

« Prends ton temps pour te remettre. Je reviens dans deux minutes…

— Tu vas où ? demanda la fille, alarmée.

— Pisser… répondit-il, hilare. Je ne vais pas t’abandonner, Miss ! »