L’informateur

La Fédérale sortit une fiole et la posa sur la table. Toujours très calme, d’une voix parfaitement maîtrisée, elle précisa :

« Eleeremoy Daneasref est en train de monter une opération pour l’Ordre. Si tu prends ce sérum de vérité, tu le prends de ton plein gré, pour aider la Fédération à contrer Leuthar. »

Naola écarquilla les yeux, puis les baissa sur la petite fiole. Elle avala sa salive. Ce genre de méthodes n’était autorisé que dans le cadre très strict d’une procédure judiciaire. Elle l’avait vu dans des narrations mnémotiques. Le prévenu pouvait être amené à boire un tel sérum, de gré ou de force, selon la gravité des accusations qui pesaient contre lui, lors de ses déclarations au tribunal.

Ils n’étaient pas au tribunal. L’officier n’avait strictement aucun droit de lui proposer cela.

En prenant la mixture, Naola n’énoncerait plus que la vérité, jusqu’à ce qu’elle avale l’antidote. Les P.M.Fs pourraient la faire parler sur n’importe quoi. Le meurtre du P.M.F. chez elle, les combines des habitués du Mordret’s Pub, le vol commis avec Jérôme, sa fugue… L’adolescente fut surprise de constater le nombre d’événements survenus en à peine un mois et qu’elle préférait garder secrets.

D’un autre côté, boire la fiole mettrait fin à son interrogatoire très rapidement… Elle dévisagea la fédérale en face d’elle sans rien répondre. Tout dépendait de cette femme au visage froid. Pouvait-elle lui faire confiance pour ne pas la questionner plus que nécessaire ? L’adolescente en doutait fortement. Et puis, plus que tout, boire, c’était céder, admettre qu’elle avait quelque chose à prouver. Accepter de se faire traiter avec moins de considération qu’un criminel.

« Allez vous faire voir, souffla-t-elle. J’ai rien contre le fait de vous aider à lutter contre l’Ordre, mais je n’ai rien à me reprocher dans votre affaire. J’ai jamais entendu parler de ce Daneasref. Vous n’avez pas le droit de me traiter comme ça. »

La sorcière poussa un court soupir, puis hocha la tête.

« Cela ne pouvait pas être simple. Je suis désolée… »

Elle jeta un coup d’œil vers l’entrée et poursuivit :

« Dans le cadre de la lutte contre l’Ordre, je vais procéder à une inspection de ta mémoire. Selon ce que j’y trouverai, tu seras, ou non, inculpée pour entrave à enquête fédérale. »

Sans bouger, elle lança son esprit contre celui, sans défense, de la prévenue. Retrouver le souvenir dans l’état dans lequel était leur prisonnière s’avéra trivial.

Naola tira sur ses poignets, elle recula contre le dossier de sa chaise, puis se rapprocha vivement de la table et se prit la tête entre les mains. Elle perçut l’intrusion, la recherche et l’extraction opérée par la gradée, avec une intensité insupportable.

Une seconde plus tard, la femme transférait tous ses souvenirs concernant Eleeremoy Daneasref, directement sur un mnémotique. La gamine n’avait pas menti : elle ne savait rien.

L’officier soupira. Quelle perte de temps et quelle expérience inutile pour cette petite. Elle rangea le cadre alors qu’un sorcier entrait en trombe dans la cellule.

« Madame Elfric, nous avons ordre de relâcher cette fille », annonça-t-il d’une voix qui parut terriblement forte à l’intéressée.

Amalia Elfric se releva, sans un regard de plus pour la gamine.

« Bien sûr, allez-y. Elle ne sait rien de toute façon. Essayez de trouver quelqu’un qui présente vraiment un intérêt, la prochaine fois. »

Elle sortit d’un pas vif. Au soldat de se débrouiller avec la prévenue.

Naola soupira quand les menottes tombèrent sur la table, quelque chose proche du plaisir. La magie se remit à circuler dans son organisme avec une vigueur qui la laissa légèrement sonnée. Euphorique, malgré ce qu’elle venait de vivre. La déferlante chassa la migraine aiguë qui lui ratissait le crâne.

Le soldat guida Naola à travers les couloirs aveugles. La jeune fille le suivait, sans un mot. Il devait la relâcher. Ça, elle l’avait bien compris et cette dernière constatation lui laissait, bien malgré elle, un arrière-goût amer. Ainsi, ses vieux s’en foutaient d’elle au point de n’avoir même pas signalé sa disparition aux P.M.F.s. Belle preuve d’amour filial. Elle se trouvait définitivement mieux au Mordret’s Pub qu’auprès de ces lâches.

« Luck, je m’en occupe », fit quelqu’un derrière eux.

Naola reconnut la voix de celle qui l’avait arrêtée et avait participé à son interrogatoire. Elle grimaça alors que son guide s’éclipsait.

« Allons-y… » souffla la fédérale.

La gamine ne bougea pas, méfiante. L’officier se tourna vers elle et lui intima d’avancer.

« Je te conduis dehors. Magne-toi. »

Naola lui emboîta le pas. De toute façon, elle n’avait pas le choix.

« Je ne comprends pas bien ce que tu fous au Mordret’s Pub », commença la femme au bout de quelques mètres.

L’adolescente décida que si elle n’avait pas parlé attachée à leur putain de table, elle n’allait pas lui offrir le plaisir de lui répondre maintenant. Elle fourra ses mains dans ses poches et grimaça. Le contact du jean sur ses poignets à vif la brûlait. Mais il fallait qu’elle sorte de là avec un air désinvolte. Pour leur montrer qui elle était, à ces connards.

« Tu ferais mieux de rentrer chez toi, tes parents doivent s’inquiéter, insista la fédérale.

— Ils m’auraient cherchée s’ils s’inquiétaient pour moi, répliqua la gamine, amère.

— Tu te trompes… Ils ont signalé ta disparition. On a un avis de recherche à ton nom.

— Vous les avez prévenus ? » sursauta Naola.

Elle s’arrêta au milieu du couloir, livide. L’officier hocha négativement la tête.

« Non. On a l’ordre de ne pas le faire. Ça ne m’empêche pas de te donner mon avis…

— Mettez-le-vous où je pense, votre avis. »

La fédérale ne tenta pas de relancer la conversation avant d’arriver devant une porte en métal très quelconque. Elle s’arrêta net et se tourna vers son ancienne captive.

« Tu dis que t’as rien à voir avec l’Ordre et Elfric à l’air de te croire. Mais un conseil, sors-toi de ce bordel. Et vite.

— À nouveau, gardez vos conseils de merde pour vous, souffla la gamine avec un petit froncement de nez.

— C’est l’Ordre qui a fait en sorte qu’on te libère, précisa la fédérale.

— Première nouvelle, ironisa la jeune fille d’une voix traînante. Les fédés obéissent à l’Ordre maintenant ? C’est peut-être de ça dont il faudrait que vous vous inquiétiez, au lieu d’emmerder n’importe qui ! Vous m’ouvrez que je puisse enfin me barrer d’ici ?

— Serveuse au Mordret’s Pub. T’es pas n’importe qui gamine », répliqua la fédérale.

Elle fouilla un instant dans la poche de son uniforme et lui présenta un papier.

« Je suis le lieutenant Viickhel. Si jamais tu as un problème, si tu entends des choses qui pourraient intéresser l’armée, contacte-moi. »

Naola tendit la main pour prendre le feuillet. Elle le lut rapidement puis la déchira en huit petits morceaux qu’elle laissa tomber au sol. Elle adressa un sourire angélique à son interlocutrice et conclut :

« Bien sûr, je n’hésiterai pas. »

Quelques instants plus tard, elle sortait, enfin, du Centre Fédéral. La nuit assombrissait le ciel d’été. Le coucher de soleil irradiait la Place des Fédérés et la façade du Neucastle. Les Halles scintillaient de pourpre et d’or, mais Naola n’y prêta pas la moindre attention. Le pub se situait à l’autre bout de la ville. Elle devrait marcher une belle trotte pour rentrer et il ferait nuit lorsqu’elle y arriverait. Elle se sentait sale, épuisée. Et elle avait terriblement mal au crâne.

La jeune fille gagna le quartier couvert par les Halles Hautes. À cette heure, les artères commerciales grouillaient, encore pleines de sorcières et sorciers qui faisaient du lèche-vitrine, discutaient en terrasse ou se baladaient simplement. Le bourdonnement ambiant lui donnait l’impression d’une machine creusant un sillon dans son cerveau. Elle se glissa dans une ruelle secondaire et se heurta de plein fouet à une silhouette encapée.

« Je vous ramène », fit la voix atone de Mordret au-dessus d’elle.

Il referma ses mains sur ses épaules. Elle n’eut pas le temps de se poser de question. Ils se trouvaient déjà dans le salon du Pub, sans qu’elle ait ressenti le moindre déplacement. Comme si le lieu était venu à eux, et non l’inverse.

Elle sentit un immense soulagement l’envahir. Un sentiment si violent qu’elle chancela et s’affaissa contre le vampire. Elle retint un sanglot nerveux, mais le second explosa au fond de sa gorge.

Mordret la soutint sans mal et l’installa dans l’un des fauteuils en cuir. Il posa une infusion sur la table basse, à sa portée, puis prit place en face d’elle.

Lorsqu’elle fut suffisamment calmée pour prendre conscience qu’un temps considérable s’était écoulé sans que ni l’un ni l’autre ne parle, elle demanda :

« Qui est Eleeremoy Daneasref ?

— C’est la question qu’ils vous ont posée ?

— Oui. En gros, oui.

— Et qu’avez-vous répondu ?

— Que je ne savais pas… parce que… »

Elle rit, nerveuse.

« Parce que je ne sais pas !

— Avez-vous bu un sérum de vérité ?

— Comment est ce que vous savez qu’ils ont essayé de m’en faire boire ? sursauta la jeune fille.

— Ils étaient acculés et manquaient de temps. L’avez-vous bu ?

— Non ! » gronda l’adolescente.

Elle se passa la main sur son front et ferma les yeux. Elle ne s’attendait pas à se prendre un second interrogatoire en rentrant. Elle ne voulait qu’une chose : aller se coucher et oublier tout ce qui venait de se produire.

« Elle s’est servie elle-même. Directement dans ma tête.

— J’ajouterai des exercices de défense mentale à vos entraînements.

— Vous n’ajouterez rien du tout. J’ai pas signé pour prendre part à vos trafics de merde, trancha la fille en serrant les dents.

— Buvez cela. »

Il venait de déposer un verre empli d’un liquide violacé. Elle lui jeta un regard interrogatif.

« Pour votre mal de crâne. »

Elle avala la mixture sans rien dire. L’effet fut immédiat. Sa tête cessa d’être la cible de multiples pics acérés. Elle se détendit et se laissa aller au fond de son siège avec un très long soupir de soulagement.

« Est-ce que vous faites partie de l’Ordre ? » demanda-t-elle brusquement.

La migraine envolée, elle retrouvait une partie de ses capacités de réflexions.

« Non, répondit le vampire, parfaitement neutre.

— Est-ce que vous seriez prêt à me redire ça sous sérum de vérité ? » rajouta la fille avec une pauvre tentative de plaisanterie.

Mordret découvrit le bas de ses canines dans un sourire.

« Refuser de boire cela. Un bon réflexe, mademoiselle.

— Un réflexe à la con, oui. Si j’avais rien eu à me reprocher, j’aurais bu… grogna la gamine.

— Il faudrait être stupide pour se contraindre à repousser tout mensonge. Personne n’est exempt d’action reprochable.

— Pourquoi est-ce que c’est l’Ordre qui m’a fait libérer ? enchaîna l’adolescente.

— C’est moi qui vous ai fait libérer…

— Mais vous ne faites pas partie de l’Ordre ? Mon cul oui… s’énerva la fille en croisant les bras.

— J’ai, avec eux, des négociations qui me permettent d’obtenir leur aide, au besoin. »

Naola resta songeuse quelques instants face à cette déclaration. Mordret était-il également à l’origine de l’ordre de ne pas prévenir ses parents ?

A la réflexion, si les P.M.F.s avaient considéré la petite serveuse du Pub comme une source d’informations potentielles sur les activités de son patron, il était plus probable que cette interdiction émane directement du Centre de Commandement. L’adolescente n’avait encore jamais évoqué sa fugue avec le vieux vampire et elle n’avait aucune envie de s’amuser à ça maintenant. Elle repoussa donc la question.

« Et ce genre de négociation, demanda-t-elle à la place, vous avez les mêmes avec l’armée ? Non parce que si je bosse pour les méchants, faudrait peut-être que je le sache à la fin…

— La Police Magique Fédérale est, à notre époque, moins encline à traiter avec moi. Du fait de leur intégrité. Moi-même je ne cherche que peu leur clientèle. Leurs gages sont ridiculement faibles.

— L’Ordre est votre client ?

— À l’occasion, en effet.

— Vous faites du trafic d’armes ? »

Mordret haussa légèrement les sourcils, perplexe.

« Pourquoi du trafic d’armes ?

— Je sais pas… C’est le truc le pire qui me vienne à l’esprit… » grogna Naola.

Elle se pencha et prit enfin la tasse qu’il avait préparée pour elle. Elle était froide, mais l’adolescente avait faim et soif. Et envie d’aller aux toilettes. Et de se doucher. Et, Merlin, de dormir. Elle ne comprenait pas bien ce qui la poussait à poursuivre la discussion avec son patron.

« Pire que le trafic de drogue ? Ou d’enfant ? demanda la créature avec un intérêt certain.

— Non ? J’en sais rien ! C’est quoi ces questions de merde ?

— Je suis informateur, lâcha le vampire après un très court rire qui fit tressauter sans bruit ses épaules. Je vends et j’achète de l’information. C’est, n’en doutez pas, un commerce on ne peut plus divertissant que toute autre transaction marchande. »