Une truffe

Le sol filait à toute vitesse en contre bas. L’air glacé giflait le visage de Naola, le donjon n’était plus qu’une brindille à l’horizon. D’un coup, l’adolescente réalisa la portée de cette quête. Un cambriolage. Jérôme venait de lui faire commettre un cambriolage. Elle s’était montrée assez cruche pour croire à une stupide chasse au trésor !

« Pose-toi ! cria-t-elle d’une voix forte, en volant jusqu’à son niveau.

— Quoi ?

— Pose-toi !

— Tu déconnes. On est pas assez loin ! répliqua l’homme en lui faisant signe d’avancer.

— Pose-toi, tout de suite ! » ordonna-t-elle en se portant à son contact.

Elle colla son genou contre le sien dans un mouvement agressif. Jérôme n’était pas bon pilote. Moins bon qu’elle tout du moins. Elle décrocha de sa position pour lui asséner un violent coup d’épaule. Se battre en vol n’était pas son domaine de prédilection, mais, en Course à Quatre, il était indispensable de se débrouiller un minimum.

Jérôme grogna et accéléra.

« Arrête où je te laisse là ! » cria-t-il en se frottant le bras, là où elle l’avait percuté.

Il n’avait pas terminé sa phrase qu’il se prit le pied de la sorcière dans les côtes. Une figure d’attaque classique. Naola avait fait vriller son hexoplan pour se donner de l’élan et augmenter la force à son coup.

Jérôme valdingua sur cinq mètres, mais parvint, par miracle, à rester accroché à sa machine. Il lui jeta un regard noir, serra les dents et se pencha vers l’avant pour gagner en vitesse. Peut-être pensait-il pouvoir la semer ?

Naola baissa les yeux pour détailler un peu le modèle qu’elle chevauchait. Il datait et manquait de stabilité, mais il réagissait avec beaucoup de souplesse à ses impulsions. Jérôme, lui, volait sur un engin récent qui la distancerait sans difficulté… Encore fallait-il que le pilote ose atteindre le rythme qu’elle comptait leur imposer.

Sans une hésitation, la fille poussa son hexoplan jusqu’à la limite de ce que la machine pouvait supporter. À plus de cent cinquante kilomètres-heure, sans équipement de vol et avec ses charmes de célérité désuets, l’objet tremblait et tressautait entre les mains bien cramponnées de la jeune femme.

La course, c’était ce que Naola faisait de mieux, quelle que soit la bécane. En quelques instants, elle se plaça au-dessus de Jérôme. Elle glissa dans son angle mort. Il se retourna pour constater qu’elle ne le suivait plus et conclut qu’il l’avait semée. Elle profita du fait qu’il ait la tête tournée vers l’arrière pour abandonner son véhicule et lui sauter dessus.

« T’es complètement tarée ! », cria Jérôme alors qu’ils partaient dans une vrille incontrôlée.

Elle ne lutta pas longtemps pour récupérer les commandes de l’engin. Le sorcier, blanc comme un linge, se cramponnait comme il pouvait et les lui céda sans se battre.

Naola les stabilisa au raz du sol. Ils avaient suffisamment volé pour quitter la forêt au profit d’une plaine desséchée. D’une embardée violente, elle se débarrassa de son passager qui mordit la poussière. Elle-même sauta à terre, tout en souplesse, alors que l’hexoplan se rétractait dans sa main. Un modèle rétractable, songea-t-elle. Pratique, mais les performances en vol laissaient à désirer.

« Qu’est-ce qui te prend ? grogna Jérôme, au sol.

— On vient de cambrioler un mec ! explosa-t-elle.

— Pour récupérer un trésor, oui ! répliqua l’homme, passablement énervé. Tu as perdu mon hexoplan ! » ajouta-t-il en levant les yeux vers le ciel.

La deuxième machine, sans son pilote, dérivait maintenant vers d’autres horizons.

« Arrête de me prendre pour une truffe ! Des loups et des zombies ? ! Et j’ai été assez conne pour te faire confiance !

— Je ne t’ai pas menti ! » se défendit le sorcier.

Il s’assit et croisa les bras en la dévisageant. Elle marchait de long en large, très énervée.

« Tu as juste oublié de me préciser qu’on allait voler quelqu’un ! S’introduire par effraction chez lui et le voler ! cracha-t-elle, les poings serrés.

— Bha tiens ! Tu me tannes pour que je te trouve un truc pour te faire du fric, et voilà comment tu me…

— Je-n’ai-jamais-demandé-à-ce-que-tu-m’entraine-dans un putain de cambriolage !

— Tu m’as demandé du taffe et mon taffe c’est ça ! » se défendit Jérôme.

Quelque chose dans le ton de sa voix laissait penser qu’il s’amusait de la colère de son interlocutrice. Naola lâcha un cri de dépit.

« Archéologue et antiquaire de mes deux !

— Tu serais venue si je te l’avais dit clairement ? renchérit l’intéressé, les bras croisés, et, cette fois, l’air franchement moqueur.

— Bien sûr que non !

— Bah voilà ! » conclut-il avec un sourire crâne.

La goutte d’eau qui fit déborder le vase.

Elle se jeta sur lui. Il s’exclama, surpris quand son poing rencontra sa mâchoire. Il comprit qu’elle était sérieuse et se mit à lui rendre ses coups. Ils luttèrent ainsi quelques minutes, couverts de terre et de poussière. Finalement, Naola lui envoya son coude dans le menton et le sorcier, sonné, s’affaissa. Pas totalement inconscient, mais assez mal pour mollir sensiblement. Elle en profita pour l’immobiliser d’un sortilège.

La jeune fille se releva et le tourna sur le dos, du bout du pied. Elle fouilla quelques minutes dans sa besace et fronça le nez. Impossible de savoir ce qu’il avait récupéré là-bas, elle ne l’avait pas vu s’emparer du butin, trop occupée à surveiller le décompte.

Tant pis, elle prendrait l’ensemble. Naola jeta le sac sur son épaule et déploya l’hexoplan. Elle l’enfourcha d’un mouvement souple et habitué.

« Démerde-toi pour rentrer », lâcha-t-elle avant de déguerpir.

Naola fila à toute allure au-dessus de la lande grise. Elle avisa une formation rocheuse derrière laquelle elle atterrit, à l’abri des bourrasques glacées. Elle jeta le sac à dos de Jérôme dans la poussière et lâcha un cri de rage. Quelle truffe ! Quelle truffe ! Quelle truffe !

L’adolescente vida le contenu de la besace à même le sol et contempla le fruit de son involontaire larcin. Deux couteaux, de la corde, un briquet, un carnet de notes, des pommes et des fruits secs, quelque chose qui ressemblait à une lampe à huile, des Dens, plusieurs statuettes en ambre et, enfin, un parchemin enroulé sur lui-même.

La sorcière poussa un soupir las en s’asseyant au milieu du bric-à-brac. Le parchemin s’avéra recouvert d’inscriptions parfaitement sibyllines et inexploitables. Elle haussa les sourcils et se mordilla la lèvre inférieure, indécise. Que faire de tout cela ? Avec leur fuite et leur affrontement aérien, elle n’avait plus aucune idée d’où se trouvait le donjon.

Naola jeta un petit sortilège pour localiser la Capitale et jura lorsque le chiffre quatre cent cinquante-six flotta dans l’air, au-dessus de son concentrateur. Presque cinq cents kilomètres ! Elle remballa les affaires et reprit son envol sans avoir décidé quoi que ce soit. Elle aviserait une fois rentrée à Stuttgart. Le jour avançait et elle avait au moins trois heures de vol.