La rage des mécamages

Le lendemain de son interrogatoire, Naola descendit tard de sa chambre, la tête encore embrumée de ses émotions récentes.

« Harlem et Igniire sont morts », l’accueillit Mordret alors qu’elle n’avait même pas refermé la porte de service derrière elle.

Elle se figea. Le vampire crut bon de préciser :

« J’ai pensé que cette information vous intéresserait.

— Que… »

L’adolescente, le cerveau endormi malgré l’avancée de la journée, eut du mal à analyser la nouvelle. Elle lui fit l’effet d’un coup dans le ventre.

« Le webster est mort dès les premières minutes de l’assaut. Igniire des suites de ses blessures, ce matin. En fin de matinée…

— Fermez-là ! s’exclama Naola. Ça ne va pas de m’annoncer ça comme ça ? !

— J’ai pensé que cette information vous intéresserait, répéta la créature avec un léger haussement d’épaules.

— Stupide vampire », grogna la jeune fille.

Elle tourna les talons et remonta les marches, quatre à quatre. Elle attrapa son sac et une cape, puis courut dehors. Jusqu’à la Dragonnière… ou ce qui tenait encore debout à cet emplacement.

Il pleuvait dans la ville couverte, tout autour de la zone. Les toits avaient été soufflés par une explosion et la chaussée, à nue, demeurait noircie de cendre. La gargote n’était plus qu’une ruine ravagée par les flammes.

Naola s’arrêta là où les fédés l’avaient interpellée. Les poings serrés, la gorge nouée. Incapable de détacher son regard de ce qui restait de la bâtisse qui lui avait servi de premier refuge. Elle s’engagea dans la rue. À mesure qu’elle avançait, elle sentait les larmes lui monter aux yeux.

La zone s’était transformée en champ de bataille et, même si les corps en avaient été évacués, on devinait la violence de ce qui s’était déroulé là. Le bâtiment avait été éventré par le feu. Le comptoir, à demi brûlé et renversé, témoignait de nombreux impacts de sortilèges. Les mécas avaient dû s’abriter derrière.

Trois personnes s’affairaient dans les décombres. Trois humains, mercenaires, dont les armes étaient posées à portée de main. Une petite sonnerie stridente résonna à l’approche de Naola et ils relevèrent la tête vers elle. L’un des gars attrapa son arme, un gantelet proche de ce que pouvaient porter les sorciers pour tenir leurs concentrateurs, et la braqua sur la nouvelle arrivante.

« Dégage de là, sorcière ! » ordonna-t-il d’une voix forte.

Son artefact vibra du son caractéristique indiquant qu’il venait de l’armer. Naola se figea. Ses joues ruisselaient de larmes. Harlem et Igniire sont morts. Tués par les P.M.F.s. Plus de dessert offert par la maison, réalisa-t-elle un peu bêtement. J’entendrai plus jamais le rire gras d’Igniire.

Par quelle injustice la situation avait-elle pu dégénérer de la sorte ? Le menton tremblant de sanglots, elle leva les mains au-dessus de sa tête, sans bouger, sans reculer. Le mécamage ne baissa pas son arme pour autant.

« Je connaissais Harlem et Igniire, articula-t-elle d’une voix cassée.

— Et alors ? Tout le monde les connaissait ici. Mais y’a pas un sorcier qu’a levé la main pour les défendre ! Barre-toi je te dis, ou je tire ! cracha l’homme en avançant vers elle.

— Joe, du calme. Elle y est pour rien cette gamine. Qui t’es au juste ? » demanda l’une des deux femmes qui l’accompagnaient.

Naola porta son regard sur elle. Elle était vieille, tassée, le visage couvert de petites rides, les cheveux blancs. Elle avait les yeux d’un bleu délavé qui ressortait sur sa peau rougie. Elle avait dû beaucoup pleurer. L’adolescente nota qu’un mécartifice remplaçait son bras gauche. L’objet pendait, inerte le long de son corps, déséquilibrant sa silhouette.

« Naola », répondit la sorcière en avalant sa salive.

Elle crut bon d’ajouter :

« Je travaille au Mordret’s Pub »

Le visage de son interlocutrice se ferma brutalement. Elle détourna les yeux et lâcha, avec une amertume sans fond :

« Dégage. Vous en avez assez fait, ton patron et toi. Dégage, ou je le laisse te descendre. »

Naola sursauta. Elle baissa les bras, doucement.

« Je ne comprends pas, articula-t-elle.

— Dégage ! » reprit l’homme et il tira, juste à côté d’elle.

Naola recula de plusieurs mètres, effrayée.

« Je n’ai rien à voir avec ça », tenta-t-elle d’expliquer.

Le mécamage se rua sur elle, hors de lui. Il l’attrapa par le col et lui envoya son poing, lesté de son arme, dans le ventre. L’adolescente ne chercha pas à éviter, elle ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle laissa sortir un gémissement entre ses dents serrées et essaya, à nouveau, de se justifier :

« Harlem m’a accueillie quand…

— Ne t’avise même pas de prononcer leurs noms ! » hurla le méca en la frappant au visage.

Naola sentit sa joue s’ouvrir, ses dents et sa mâchoire ployer sous le choc. Elle cria de douleur. Il la jeta au sol puis lui envoya son pied dans les côtes. Elle se recroquevilla pour se protéger.

« Laissez-là. Vous vous trompez de cible quant à votre colère. »

Mordret se tenait derrière l’homme. Il avait saisi son mécartifice et lui tordait le bras dans le dos.

« Lâche-le ! » cria la plus jeune des deux femmes en pointant une espèce de mitraillette sur la créature.

Le vampire se tourna vers elle, entraînant sa proie dans son mouvement. Il la repoussa avec violence et le méca alla s’étaler au sol à plusieurs mètres de là.

Sans prêter la moindre attention aux armes qui le menaçaient à présent, Mordret se détourna pour faire face à Naola.

« Vous me causez décidément beaucoup de soucis ces derniers jours », fit-il sur un ton de reproche.

Il se pencha sur elle et, à nouveau, elle eut la sensation que le Pub se matérialisait autour d’elle.

« J’avais pensé que l’information vous intéresserait. Pas que vous iriez vous frotter à ces semi-organiques en colère. Asseyez-vous. »

Il désigna le fauteuil derrière elle et revint rapidement avec une compresse. Il lui leva le menton et lui tourna la tête tout en commençant à soigner la plaie qui barrait son visage.

« Cela reste superficiel, commenta-t-il. Vous ne devriez pas en garder de cicatrice. »