Acceptez-le, ou partez.

Naola et le vampire restèrent silencieux tout le temps qu’il la soigna. Elle faisait des efforts pour ne pas pleurer, les poings crispés sur ses genoux.

« Qu’est ce que vous avez à voir avec leur mort ? articula-t-elle d’une voix blanche.

— Rien de direct, biaisa la créature avec un haussement d’épaules.

— Qu’est ce que vous avez à voir, indirectement avec leur mort, Monsieur, souffla-t-elle, agressive.

— J’ai tu l’information de cette attaque. Je présume.

— Pourquoi ? ! » s’exclama Naola.

Elle repoussa le vampire, se leva et croisa les bras. Elle avait peur de comprendre. La compresse dont il se servait pour la soigner tomba au sol.

« On m’a payé plus cher pour la taire que pour la vendre, expliqua la créature sans la moindre honte.

— C’était vos collègues ! Des amis ! Ils n’avaient rien fait ! s’emporta la fille.

— Ce sont là des considérations humaines, mademoiselle. Elles ne sont pas accessibles à ceux de mon espèce.

— Qui vous a payé ? L’Ordre ? »

Mordret hocha la tête, à peine perceptible.

« Pourquoi faites-vous ça ? cria la fille.

— On m’a payé plus cher pour taire cette information que pour la vendre, répéta le vampire avec une patience relative. Baissez d’un ton, je vous prie.

— Vous n’avez donc aucune considération pour la vie qui vous entoure ? se récria l’adolescente sur le même ton. Aucune éthique ? Aucun amour propre ?

— Je me préoccupe de votre existence », gronda la créature en découvrant légèrement les dents.

Naola ignora de l’avertissement.

« Vous êtes répugnant ! Ils croient que je suis aussi responsable de leur mort ! Je n’y suis pour rien ! »

Cette fois, le vampire s’énerva. Un grondement grave, très profond, très puissant sortit de sa gorge. Sans comprendre comment, la jeune sorcière se retrouva à nouveau dans le fauteuil, son patron l’y immobilisait, d’une main en travers de sa poitrine.

« Peut-être est-il temps, mademoiselle, que vous preniez conscience qu’en travaillant pour moi, que vous le vouliez ou non, vous faites partie intégrante de mes activités. Elles vous incluent d’office, vous devriez envisager d’en faire de même.

— Je ne travaille pas pour l’Ordre, moi ! » cracha la gamine.

Elle serrait ses doigts autour du poignet glacé de la créature, dans une vaine tentative pour le repousser. Il découvrit ses canines d’un sourire cruel.

« Vous leur servez pourtant vos consommations. Régulièrement. À qui croyez-vous que la population vampire de la Fédération prête allégeance ? L’Armée Fédérale qui les chasse au moindre meurtre ? Ou l’Ordre qui leur offre du sang humain sur un plateau ? »

Naola écarquilla les yeux d’horreur.

« Lâchez-moi ! », articula-t-elle, livide.

Mais le vampire n’en avait pas terminé.

« Et pourquoi pensez-vous que la population Mécamage de Stuttgart soit si développée ? Croyez-vous que ce soit l’autorité régulière qui emploie ces mercenaires ? Pour la grande majorité, leurs armes et leurs implants sont illégaux ! L’Ordre leur fournit la plus grande partie de leurs missions. Votre amie la Naine se charge du complément.

— P… pourquoi avoir tué les patrons de la Dragonnière, alors ? souffla Naola, intéressée, malgré elle par les informations que lui livrait le vampire.

— Ils géraient toute une branche mécamage qui prônait un rapprochement avec l’Armée Fédérale. Ils voulaient s’intégrer à la société sorcière. Renverser l’ordre établi. Leur rébellion, même pacifiste, n’avait que trop duré.

— Mais ils ne faisaient de mal à personne ! » gronda la jeune fille.

Mordret se composa à nouveau une expression cruelle.

« Un webster émancipé. Le concept même n’était pas tolérable pour Leuthar.

— Qu’est ce qu’il peut en avoir à foutre ? !

— Il aura voulu faire un exemple.

— C’est répugnant, répéta Naola à mi-voix.

— Vous y avez pris part. En servant à boire au fédéral venu récupérer ces informations, en parlant avec les mécas venus prendre un verre, en sympathisant avec le couple. Autant d’actions qui ont ajouté à mes connaissances du dossier. Connaissance vendue à bon prix, rassurez-vous…

— Taisez-vous, souffla la jeune fille en sentant les larmes remonter à ses yeux. Ne dites pas ça.

— Au contraire mademoiselle. Il est plus que temps que vous choisissiez : accepter le fait que votre travail contribue d’une façon certaine au mien. Et que j’exécute ma mission sans considération pour vos notions de bien ou de mal. Bien sûr… »

Sa voix sonnait comme un murmure, il la força à le regarder dans les yeux en immobilisant son menton…

« Bien sûr, cela signifie que de votre point de vue, vos activités futures pourront relever du bien, comme du mal. Il vous faudra apprendre la toute relative limite de ces concepts. »

Il se redressa et l’observa trembler de rage quelques secondes, avant de conclure :

« Acceptez-le, ou partez. »