La mécartificienne

Les premières semaines de septembre, Naola se rendit tous les jours au Boulon Plein pour réparer et entretenir les prothèses des mécartificiés qui acceptaient son aide. Si Mordret l’apprit… et il était fort peu probable qu’il ne l’apprenne pas… il n’émit pas le moindre commentaire.

La jeune fille s’improvisa mécartificienne et se découvrit un certain sens de la mécanique. À l’école, elle faisait partie des élèves qui estimaient indispensable que tout pilote sache, au moins en surface, monter et démonter son engin. Plus d’une fois, elle nota des similitudes dans les résistances des matériaux ou dans les schémas de fluides des composants magiques. Entre l’articulation d’un membre artificiel et la jonction des ailettes de retors, par exemple, il n’y avait que la forme qui variait. Le principe dynamique restait le même.

Elle abusait de la bibliothèque du Pub pour se documenter sur les problèmes qu’elle peinait à résoudre. En quelques semaines, elle gagna une petite réputation au sein de la population des presque-organiques.

L’arrière-cour du Boulon Plein faisait office d’atelier. Le bar se transformait en salle d’attente dès qu’elle s’installait. Elle y posait sa malle à outils quelques heures, chaque jour, avant d’aller prendre son service au Pub. Elle étalait son matériel à même le sol et œuvrait sur tous ceux qui se présentaient à elle.

Elle préférait ne pas manipuler les augmentations visuelles ou les implants gris. Toucher à ces artifices directement reliés au cerveau, c’était risquer de faire plus de mal qu’autre chose. Hormis ces rares exceptions, la technologie des presque-organiques se révélait beaucoup plus grossière que les engins volants.

Celle du gamin sur lequel elle intervenait ce jour-là était déprimante de simplicité. Le môme de douze ans marchait sur un genou mécanique, mais le bas de sa jambe restait organique. Un montage peu courant et pas très heureux, car l’enfant souffrait de gros problèmes de mobilité et des douleurs atroces sur le membre raccordé.

« Ça coûte moins cher de faire comme ça », lui avait-il expliqué, quand elle avait commencé à travailler sur son cas.

Il lui manquait des pièces lorsqu’il s’était présenté à l’atelier, la veille au soir. Naola l’avait renvoyé chez lui et s’était débrouillée pour trouver le matériel nécessaire. Les commerçants des Halles Basses vendaient absolument tout. Le petit était revenu aujourd’hui et la jeune fille avait pu reprendre son ouvrage.

La mécartificienne se redressa en attrapant un chiffon pour s’essuyer les mains. Le gamin fit jouer son genou, une grimace plaquée sur le visage. Il se détendit progressivement et sourit à la sorcière. Naola le regarda s’éloigner et lui rendit son signe d’au revoir.

Il boitait moins, elle était satisfaite.

« Demain, je ne viens pas, Héris, annonça-t-elle à la vieille femme alors qu’elle lui apportait un café. C’est la rentrée. Je ne pourrais plus vous dépanner, sauf peut-être le week-end. »

L’interpellée hocha la tête. En acceptant en première la réparation de ses mécartifices, la presque organique avait grandement contribué à ce que les siens tolèrent la démarche de la sorcière. Lorsqu’elle le pouvait, elle venait lui donner un coup de main.

« R’tourne pas à l’école. T’as un avenir là d’dans », dit Héris, après plusieurs minutes de silence.

Naola rangeait ses affaires. Elle ne s’attendait pas à obtenir une réponse. La mécamage n’était pas une compagne très causante.

« C’est gentil, mais ça ne m’intéresse pas vraiment… Et puis Mordret le permettrait pas…

— Tu lui dois rien, au vampire, grogna la femme.

— Parce qu’à vous je dois plus ? » rétorqua Naola, un peu sèchement.

Même après tout ce qu’elle avait mis en place pour eux, il y en avait encore pour se taire à son approche, cracher au sol sur son passage et l’insulter à voix basse quand elle s’éloignait.

« Nan. Bien sûr que non.

— Je suis contente de te l’entendre dire, sourit la jeune fille. J’ai déjà signé mon contrat, au Mordret’s Pub. Je vais pouvoir payer mes études toute seule. »

À force, elle avait fini par leur parler un peu d’elle. De comment elle se retrouvait là. Eux aussi lui avaient raconté beaucoup de choses qu’elle s’appliquait à ne surtout pas répéter à son patron. Elle découvrait, au fil des récits de ses patients, un univers d’une complexité insoupçonnée.

Les mécas avaient leur organisation propre. Rares étaient ceux qui avaient rejoint cette caste de leur plein gré. L’adolescente, avec un certain cynisme, avait un jour proposé de monter un concours d’histoires sordides. Comme le cynisme, dans cette communauté, était la norme, la plaisanterie était plutôt bien passée.

« On t’revoit dans combien de temps du coup ? questionna Héris alors que Naola sortait du Boulon Plein.

— Dans trois semaines, je pense. Le temps que je prenne le rythme.

— Ok… Bon bhé… bonne rentrée alors.… », conclut la mécamage dans une honorable tentative pour se montrer aimable.

Naola sourit et la salua de la main, elle prit ensuite la direction des Halles Hautes. Quelques semaines plus tôt, elle avait passé commande d’un hexoplan au meilleur magasin de la Capitale. L’artisan lui avait assuré la disponibilité de sa machine pour la veille de la rentrée. Elle avait terriblement hâte.

Elle flâna à travers les ruelles de la ville basse, le pas léger et l’humeur joyeuse. Tout était prêt pour son départ. Dans sa valise, elle n’emportait que des habits, son mnémotique et quelques livres qu’elle avait elle-même acquis. La majorité de ses affaires restaient au Mordret’s Pub. Elle reviendrait vite dans sa petite chambre.

Quelque part, la jeune fille se sentait un peu triste en arpentant les pavés de la Capitale. La fin des vacances annonçait la fin de cette étrange période.

Elle avait changé durant ces deux mois. Plus qu’elle ne pouvait encore se l’imaginer.

Enfin… au moins, à l’école, elle ne risquerait pas d’être mordue par des vampires ou arrêtée par les fédés, tenta-t-elle de s’enthousiasmer. En vérité, elle avait pris bien plus de plaisir à cette nouvelle vie qu’elle ne l’aurait cru.

Naola déboucha enfin dans l’artère principale des Halles Hautes. La rue marchande grouillait de sorciers, mais elle n’eut aucune difficulté à repérer Jérôme. Il attendait, les bras croisés, adossé au mur du café devant lequel ils s’étaient donné rendez-vous.

Elle lui adressa un signe de la main et le rejoignit en quelques enjambées. Ils échangèrent une bise légèrement distante.

« T’es en avance, constata Naola en forçant un ton enjoué.

— Pour me faire racketter par une gamine… J’allais pas manquer ça !

— Arrête… je vais pleurer pour toi »

Il lui payait son hexoplan en échange du butin de leur vol. Naola lui aurait bien fait raquer la monnaie en Dens sonnants et trébuchants, mais en tant que mineure, elle ne pouvait acheter seule sa machine de vol. Jérôme s’était donc occupé de la transaction.

La boutique de la société d’hexoplans avait pignon sur rue. L’engin visé par la jeune femme n’était pourtant pas un bien de grande consommation : un produit de luxe, ni plus, ni moins.

Ce fut rapidement plié. Le vendeur les accueillit avec un large sourire, leur servit à boire, les traita comme une couple malgré leur dégaine de gamins mal dégrossis. Cette confusion amusa beaucoup Naola. Même si Jérôme et elle étaient en froid, et même s’ils ne s’étaient pas beaucoup vus ces dernières semaines, elle ne pouvait pas s’empêcher de l’apprécier. Il lui plaisait.

Ils quittèrent la boutique avec un long paquet. La machine, soigneusement emballée, pesait son poids. Naola trépignait d’impatience. Elle voulait l’essayer. Absolument. Là, tout de suite. Et, non, le fait que Stuttgart soit interdite aux engins volants ne présentait pas une raison suffisante pour l’en dissuader.

« Je vais monter sur les toits. Je pourrai m’envoler de là ! » s’écria-t-elle en s’élançant vers le bas quartier.

Jérôme la rattrapa et la tira par la manche pour l’arrêter.

« Attends, j’ai une meilleure idée ! »

Il l’attira contre lui et, d’un coup, les transféra, par le réseau officiel cette fois. Pas de nausée, pas de manque magique : un vrai transfert en bonne et due forme.

Naola s’écarta brutalement de lui, surprise et désorientée.

« Non mais ça va pas qu’est ce qui te… »

Ses protestations restèrent coincées au fond de sa gorge. Devant elle roulait une houle sombre à l’assaut des sables gris d’une plage interminable. La mer du nord, noire, froide, en partie gelée, mais terriblement belle et mystérieuse pour l’adolescente qui ne l’avait encore jamais vue. L’anthracite des flots se diluait dans la couleur claire du ciel si bien que l’horizon semblait dévorer sa voûte. Au loin, ils pouvaient apercevoir de petits icebergs qui scintillaient dans la clarté diffuse de la journée. Le soleil invisible se drapait d’un épais duvet de nuages blancs.

« Que… On est où ?

— Pas loin de Northbridge, répondit Jérôme avec un sourire crâneur.

— Mais…

— Prends ça pour une excuse, coupa l’antiquaire. La prochaine fois, je serai honnête avec toi. »

Naola écarquilla les yeux, puis rougit violemment, malgré le vent glacial qui malmenait sa peau. Un transfert sur cette distance, cela se demandait à l’avance. Il avait anticipé son envie de voler et s’était arrangé pour lui offrir une expérience de vol inoubliable. Et il s’excusait. L’adolescente se trouva parfaitement incapable de répondre. Ils passèrent plusieurs longues secondes à se dévisager, mal à l’aise. Finalement, elle fondit dans un sourire resplendissant et se jeta au cou du jeune homme.

« Merci ! s’exclama-t-elle en riant.

— Ouais… Bon tu l’essaie ton hexoplan, qu’on ne soit pas venu pour rien ? »