La petite serveuse du vampire

Naola s’éloigna à grands pas de Jérôme. Dès qu’elle estima s’être assez écartée pour qu’il ne la voie pas, elle courut sur la surface inégale des toits.

Un peu à l’aveugle, un peu à l’instinct, la jeune fille regagna le pub. La coupole se repérait de loin. Essoufflée, elle se laissa tomber sur ses fesses juste à côté de l’impressionnant édifice vitré. D’un geste rageur, elle essuya ses larmes. Quelle conne, quelle conne, quelle conne ! Elle lui en foutrait des petites sœurs. L’excuse de merde ! Naola serra les poings.

En dessous d’elle, quelques personnes évoluaient dans la bibliothèque. Elle ne vit pas Mordret. Il devait s’occuper du bar. Lorsque la lune boudait le ciel, comme ce soir-là, les clients se raréfiaient. Le lieu, plus calme, accueillait des habitués plus intéressés par les ouvrages de l’impressionnante collection du patron que par la consommation d’alcool.

Naola hoqueta. Elle avait réussi à se clamer quelques minutes, mais une pensée plus vive que les autres lui perça la gorge d’un sanglot. Elle était seule. Elle ne pouvait compter que sur elle-même. À part elle-même, elle n’avait personne. Jérôme, ses parents, les mécamages, Mordret… elle ne comptait finalement pour personne. Seule.

Elle se laissa tomber sur le dos et se cacha le visage de sa manche.

« C’est un endroit bien singulier pour dormir… »

Naola sursauta et prit conscience qu’elle s’était endormie. Elle grogna et se redressa. Les courbatures, combinées au lit de tuiles sur lequel elle avait dormi, firent grincer son corps de multiples protestations. Une épaisse couverture glissa sur ses genoux. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’on la lui avait apportée, et que ce on était Mordret.

Le vieux vampire se tenait non loin, adossé à une cheminée. Il levait le visage, tourné vers le croissant de lune. Un visage paisible. Une expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Il lui laissa encore quelques instants avant de venir s’installer près d’elle. Elle observa ses canines luire sous la lumière des astres.

« Merci, pour la couverture… » souffla la jeune fille.

Il ne répondit pas, mais, à la place, déposa deux petits verres entre eux deux. Sans se méfier, Naola prit le sien, le porta à ses lèvres et s’étouffa copieusement sous la violence de la sensation. L’alcool fort, au réveil, elle n’était pas fan.

« Merlin, mais enfin ça va pas… » toussa la sorcière.

Elle vida le fond de son verre sur les tuiles et le remplit d’eau, à l’aide de son concentrateur, pour passer l’horrible goût.

« Vous n’avez pas idée du prix que vous venez de faire couler sur mon toit… grommela le vampire sur un ton qui ressemblait de très loin à une plaisanterie.

— Je dois vous rappeler que je suis mineure et que vous n’êtes même pas censé me proposer de l’alcool…

— Oh. Vous n’êtes plus majeure ?

— Oh allez au diable ! gronda la jeune fille.

— Dois-je m’inquiéter du fait que vous serviez de l’alcool dans mon établissement ? » poursuivit le vampire dont l’humeur taquine laissait apparaître le bas des canines.

Naola lui lança un regard sombre, puis s’emmitoufla dans la chaude couverture qu’il lui avait apportée. Doucement, elle se mit à rire, un rire nerveux, mais libérateur. Mordret l’observa sans rien dire en buvant son verre.

Lorsqu’elle fut calmée, elle lui adressa un beau sourire et lui tendit le sien.

« Je peux vous accompagner avec un jus de fruit, si vous voulez, Monsieur

— Comme vous le voudrez, mademoiselle. »

L’instant d’après, elle était servie d’une orange pressée dont le cadavre était apparu à côté d’eux.

« Comment faites-vous ça ? demanda la fille en levant son verre pour trinquer.

— Je marche, comme je vous l’ai déjà dit…

— Vous marchez terriblement vite

— C’est un fait, en effet », commenta la créature.

Naola vida son jus sans répondre. C’était plus que terriblement vite à ce stade-là. Le verre était simplement apparu dans sa main. Elle aurait pu croire à de la magie, mais les vampires en étaient dénués. Mordret, en un battement de cœur, descendait jusqu’au bar et remontait ici, sans qu’elle ne perçoive le moindre mouvement. D’ailleurs, elle ignorait le chemin qu’il avait pu emprunter pour la rejoindre.

« Jérôme m’a mis un râteau », lâcha-t-elle.

Elle en fut la première surprise. Elle ne pensait pas à cela, elle n’avait aucune raison d’en parler à son patron.

« C’est heureux. Vous méritez fort mieux… répondit-il, placide.

— Je mérite fort mieux, répéta-t-elle, surprise.

— Je vous ai déjà dit de ne pas traîner avec le menu fretin…

— Ha oui. Votre réputation mérite mieux… grogna-t-elle avec un froncement de nez.

— Ça n’est pas ce que je pensais sous-entendre, mais c’est également vrai », répondit la créature après un silence de réflexion.

Naola n’ajouta rien. Il devait être tard… ou tôt. L’aube pointait et de la rosée fraîche commençait à se déposer sur eux. La nuit ne paraissait plus si noire.

« Le jour va se lever… Vous ne vous vaporisez pas aux rayons du soleil au fait ?

— En deux mois, j’osais espérer que vous auriez délaissé ce genre de stupides superstitions…

— Je plaisantais, Monsieur… » répondit la jeune femme.

Elle leva les yeux au ciel. Les étoiles s’éteignaient. C’était enfin le jour de la rentrée. Elle ne se sentait plus vraiment certaine de vouloir reprendre les cours. Elle le voulait bien moins que ce qu’elle aurait cru. Elle avait pourtant passé ces deux derniers mois à espérer cela comme une libération.

Finalement, elle ne se sentait peut-être pas si mal…

Elle jeta un coup d’œil au vampire qui observait à nouveau la voûte à côté d’elle. Il avait retrouvé une expression neutre et semblait chercher quelque réponse dans les astres pâles, insondable. Une énigme parfaitement insupportable. Cependant… Il l’avait protégée, à sa manière. Elle sourit en remontant ses genoux contre son torse.

Finalement, elle n’était peut-être pas si seule.

Mordret reposa son regard sur elle. Il pencha la tête légèrement sur le côté, signe qu’il tentait de déchiffrer ce qu’elle pensait. À son sourire, ça n’était pourtant pas bien compliqué, mais elle prit la peine de lui traduire, en sous-titre :

« Je me disais que finalement, vous n’étiez pas si mal, Monsieur.

— Dois-je m’inquiéter de cette déclaration ? Je n’ai aucune intention de sortir avec vous », répondit-il d’un ton totalement plat.

Il se contraignit à l’effort de faire luire ses canines pour signifier qu’il plaisantait.

« Quelle horreur ! s’exclama la gamine dans un rire franc. Comme patron, vous êtes pas si mal. »

Il la dévisagea quelques instants. La lumière de l’aube rendait leur discussion plus facile. Elle se rendit compte qu’il hésitait à faire ou dire quelque chose. Elle fronça les sourcils, voulut prendre la parole, mais il la devança.

« Alors c’est entendu. Vous deviendrez mon humaine. »