L’enva-hisseur

L’espace, foi de circonvolution, ça n’a pas l’air bien passionnant. Pas au point de délaisser le jeu le plus passionnant du monde au profit de greluches aliens aux fines jambes.

J’l’ai dit à Timmy, mais tu parles, il m’a pas écouté. Pourtant ma baudruche, cette fois, franchement, il aurait dû !

Quinze jours qu’il est en vacances, le mioche. À son arrivée, les grands-parents me l’ont présenté. Parfait petit compagnon de jeu. Le matin levé à l’aube, il court sur la plage, il joue toute la journée. Moi je clapote au gré des vaguelettes azur quand il se lasse de ma ronde personne. Je l’observe, je médite sur la vacuité du monde. Moi qui ne suis fait que d’air, j’aime l’ironie de la chose.

Non d’une épingle, ç’aurait pu demeurer ainsi l’éternité, mais il a fallu que les extra-terrestres débarquent ! Ah ! Il faut admettre qu’ils savent ménager leur entrée, les étranges étrangers… étrangères en fait ! Un bruit à faire péter les membranes, du feu dans le ciel et une comète incandescente qui fonce sur la place, ricoche contre les rochers, joue au flipper sur le récif et finit par amerer dans la crique. Un mètre de fond pour un engin de cinq de haut. Vapeurs d’eau salée, fumée des engins, brouillard et vacarme sifflant de la mer en ébullition.

Je peux pas lui reprocher, au mioche qu’a assisté à tout ça depuis la terrasse sur pilotis de la cahute de vacances… je peux pas lui reprocher de courir droit sur la plage, moi sous le bras, voir de plus près ce que c’est que ce foutoir. À la rigueur, j’peux en vouloir aux deux vieux de l’avoir laissé tout seul ce matin.

Timmy arrive au bord de l’eau et de surprise voilà qu’il me lâche. Je roule sur le sable, jusqu’aux vaguelettes qui m’enveloppent et hop. Activité clapotage pendant l’invasion de la Terre. Veinard que je suis !

Il faudrait pas croire que j’ai pas tenté de le sauver, le petit. Depuis le début je lui fais genre « Mauvaise idée mon gars… » ou « Ohh la curiosité est un vilain défaut le mioche » ou « Barre toi, putain, barre toi ! ». On n’a pas idée de faire des petits d’homme aussi cons. Et l’instinct de survie gamin ? Darwin s’est assis dessus ?!

Bon v’là que les naufragés du ciel s’extirpent du module de vol. Au passage, classe le module de vol. La forme de la capsule, cela dit, témoigne du raffinement de ses hôtes. C’est une sphère. Elle est presque sexy, me dis-je avec sur plaques de métal argenté. Enfin vu la taille du bousin, je vais même pas chercher à l’aborder. Cinq mètres de circonférence, c’est définitivement trop gros pour moi.

Timmy, timide, m’a abandonné au clapotis des vagues et il se cache. Le con. Quand tu te caches, sauf si t’es très bon, ce qu’est pas ton cas, tu peux plus voir ce que t’étais venu observer.

Il loupe un truc. Les aliennes sont chaudasses. Deux nanas en toge blanche-mouillée-on-voit-tout-mesdemoiselles. Humanéïforme (bien sûr. Des shpériformes ne se seraient pas plantés comme ça dans leur pilotage) et charnues aux hanches et aux seins. J’aime les charnues, celles qui tendent vers le ballon.

Deux jambes, deux bras, une tête, des fesses, pour l’instant je dirais des cousines de Timmy. Avec des seins, une coiffe bleue qui doit être des cheveux (Timmy change de coiffe souvent, des fois c’est des poils des fois c’est du tissu rouge. J’avoue qu’en tant que balle glabre, ça me laisse perplexe, la capillarité des humanoïdes) et des ailes de libellules, je dirais que finalement, y’a pas grande différence avec la morpho du mioche. Même si comme le mioche est sec et plat comme un bâton, j’aurais tendance à dire que les aliennes sont quand même plus chaudasses que lui. D’avis de baudruche, en tout cas.

Je clapote, je clapote, mais v’là qu’une des deux nanaliennes se rapproche du gamin qui concaché comme il l’est la voit pas venir (Faudra qu’on m’explique pourquoi il a couru jusqu’à la plage si c’est pour tout manquer du spectacle !). Elle lui tombe dessus. Au sens littéral. Elle s’abat sur lui et le plaque sur le sol. Timmy se débat un peu. Elle plonge ses deux mains dans sa poitrine. Il a l’air de crier sa mère de douleur, mais y’a pas un son qui sort. Il se tord, il fait bouger ses jambes, il repousse l’alienne, tout ça dans le silence. Pourtant, Timmy je le connais, dès qu’il peut faire du bruit, il le fait. Je suis un peu blasé. En deux minutes, cette fille a trouvé son bouton « mute » alors que moi ça fait deux semaines que je le cherche.

Timmy bouge plus et l’alienne donne l’impression qu’elle s’engouffre dans lui. Elle fond, elle fusionne et elle disparaît. Puis Timmy bouge à nouveau, mais ça n’est pas lui. Ma membrane qu’il s’est fait buter. J’l’ai dit à Timmy, d’être prudent, mais tu parles, il m’a pas écouté. Pourtant ma baudruche, cette fois, franchement, il aurait dû !

— T’es genre hyper bruyant…

J’suis arraché à l’eau par deux mains d’aliennes qui ressemblent fort à des mains de pas aliennes. La deuxième, je l’avais perdue de vue. Elle s’est rapprochée et v’là qu’elle me monte à hauteur de ses yeux. Elle détaille mes rayures avec tellement d’intensité que je sens ma membrane se rétracter. Elle fait les yeux ronds, elle me retourne dans tous les sens. Ça fait drôle de se faire tripoter par une nanalienne. Je crois que je kiffe.

— T’es dégueulasse !

Qu’elle dit en me jetant en l’air. Elle me fait faire des petits bonds en l’air. Ma baudruche crisse de plaisir. Je kiffe. Merci nanalienne, tu va prendre ma vie comme ta chaude consœur a pris Timmy, mais au moins toi quand tu le fais, c’est plaisant.

— De rien. Et rassure-toi, je ne vais pas t’absorber. Ça serait bête, t’as l’air trop vide.

Alors déjà je t’emmerde, répliquais-je, outré de l’insulte. Ensuite l’air c’est pas du vide. Ensuite si on en croit les dernières études physiques, l’univers est constitué de plus de vide que de plein, par conséquent toi aussi t’es bien vide, grognasse.

— Reste polie, baudruche.

Bordel, mais t’entends quand je pense !

— Bha… ouais.

— DXIosTkpl, tu t’en sors ?

Demande-t-elle à sa compagne, vu que je réponds pas. L’autre arrive dans le corps de Timmy qu’est bien mort et qui aborde maintenant un regard bleu azure des plus effrayants. Elle était bien plus chaussage en mode elfes des étoiles, DXIosTjpl.

— C’est un jeune. Il n’a aucune idée d’où on pourrait trouver un inverseur à stephen tripolarisé d’omniuml fermenté à l’acidatruciole binaire.

Réponds Timmalienne avec une moue dépitée.

— Nan, mais sérieux, baudruche t’es obligé de commenter tout ce qui se passe sous tes yeux ? Tu te crois où là ?

S’énerve la fille qui me tient toujours dans les mains.

— Arrête !

Ho hé hein ! Faudrait pas que tu commences à me pomper l’air nanalienne ! Si ça te fait chier de m’entendre penser t’as qu’à pas écouter. Et me faites pas chier parce que moi je sais où trouver votre inverseur à stephen tripolarisé d’omniuml fermenté à l’acidatruciole binaire, tentais-je à tout hasard.

— Tu mens, fit Timmalienne.

— Non, je mens pas, mentis-je.

— Adieu baudruche !

Une sentence de mort. Les mains me compressent et j’explose. Le milliard de mes molécules d’air se dispersent, s’envolent et s’élèvent vers les astres. Et dans un dernier effort, je souffle :

— Adieux humains… et bon courage avec les Nanaliennes…

Fin