Indécemment confortable

Amalia ne prit conscience du temps écoulé que lorsque la nuit fut complète. Elle sursauta et ferma ses paupières brûlantes de n’avoir pas assez cligné. Elle trouva la salle de bain et s’appuya contre l’imposant double évier en granit noir. Y avait-il quelque chose qui n’en imposât pas dans cette ville ?

La jeune femme fit couler un filet d’eau et s’aspergea le visage en soufflant doucement. Elle se jeta un regard critique par delà le miroir, puis se détourna et s’assit contre le mur le plus proche. Dans quel foutu merdier s’était-elle embarquée ?

La possibilité, aussi extrême soit-elle, de repartir à zéro.

Elle se laissait encore le droit de refuser.

« Gabir ! »

Durant l’interminable montée de l’ascenseur, qui lui avait par la même occasion retourné l’estomac, le réceptionniste avait dit qu’elle pouvait l’appeler, peu importait l’heure du jour ou de la nuit.

Mais Gabir ne se montra pas.

Elle héla son nom plusieurs fois avant de se décider, résignée, à rejoindre l’ascenseur. Elle y trouva un jeune homme avec un petit chapeau sur la tête qui s’adressa à elle, très poliment, mais dans cette langue chantante qu’elle ne comprenait pas.

« Je parle le Fédéral.

— Je peux vous aider, Madame ? répéta son interlocuteur avec un charmant accent.

— Gabir m’a dit que je pouvais l’appeler, mais il ne vient pas.

— Le téléphone ne fonctionne pas ?

— Le téléphone ? »

Le jeune homme l’accompagna dans sa chambre et lui montra une large dalle transparente, à côté de son lit. Il expliqua comment activer l’interface, semblable à un mnémotique, qui lui permettait de joindre Gabir en toute circonstance. Elle n’avait qu’à énoncer clairement son prénom en posant sa main sur la surface plane. Elle pourrait alors communiquer avec lui à l’oral, même s’il n’était pas dans la pièce.

L’homme ressortit et Amalia attendit plusieurs minutes avant de tenter l’expérience, afin d’être certaine qu’il ne soit pas trop proche de sa chambre.

« Gabir, articula-t-elle la main posée sur la surface vitrée. Je… je sais qu’il faudrait que je me débrouille mais, juste pour ce soir, est-ce possible de m’apporter un truc à manger et… du tabac ? »

Une heure plus tard, Amalia contemplait le bout incandescent de sa cigarette se consumer sur fond de Dubaï assombrie. La ville restait lumière, même au cœur de la nuit, et ce simple fait témoignait de la richesse exubérante de cette terre. Ça, les autres buildings éclairés dans son champ de vision, le sofa indécemment confortable dans lequel elle était affalée et les restes de salade d’endives fraîche, agrémentée d’un petit filet d’huile d’olive, qui trônaient encore dans son assiette.

Des endives fraîches et de l’huile d’olive, en plein désert, à trois cent dix mètres d’altitude. La sorcière tira une longue bouffée de fumée dans un léger sourire. Elle allait se plaire à Dubaï.

Gabir lui avait fourni le tabac sous la forme d’un paquet de petits cylindres déjà parfaitement roulés. Il lui avait expliqué que le bout, le filtre, ne se consumait pas, qu’il servait à ôter une partie de ce qui était nocif dans la fumée. Ces humains avaient de drôles de pratiques… Elle observa le cône de cendre incandescent mourir à proximité du tube de mousse et, d’un geste des doigts, elle réduisit à néant le mégot d’algues vertes.

Elle avait de nouveau fait l’étalage de son manque de connaissance lorsque Gabir lui avait demandé de payer. Prise au dépourvu, elle avait bafouillé une excuse et le réceptionniste avait souri, rassurant.

« Maître Kentigern ne vous a pas laissée sans ressource. Montrez-moi la carte qu’il vous a confiée. »

L’homme lui avait expliqué le fonctionnement du morceau de verre rectangulaire.

« Votre carte contient une biopuce reliée à votre ADN. Elle se recharge avec des crédits que vous pouvez acheter dans n’importe quelle devise. À chaque fois que vous vous en servez, votre crédit diminue. »

Pour payer, il suffisait de poser son titre sur celui du débiteur. Une interface de signes orange permettait ensuite d’indiquer le montant et de confirmer la transaction. Une technologie intéressante.

Demain, elle prévoyait de mettre l’étrange petit carré de verre à l’épreuve de ses achats.

Tu as un crédit illimité. Tâche d’en faire bon usage.

Illimité ? Vraiment ? Elle sourit. Kentigern n’avait pas idée des moyens qu’elle pouvait déployer pour braver pareille promesse. Dépenser sans compter, voilà le bon usage qu’elle réservait aux ressources Confrères. Elle avait l’intime conviction qu’en ce monde de luxe, elle trouverait des boutiques somptueuses aux prix indécents.

Avant toute chose, elle devait très sérieusement envisager de se rendre présentable. Sa coupe de cheveux manquait de fraîcheur, son teint grisâtre accusait des mois d’excès et elle avait l’air bien trop maladif pour se fondre dans le décor de l’Hôtel.

Au chalet, la douche minimaliste lui avait permis de se laver. Ici, elle fit couler un bain. Elle l’agrémenta de divers sérums censés la détendre et nourrir sa peau. Une petite bibliothèque logeait dans un recoin de la pièce. Elle y trouva plusieurs livres, une glace transparente qui ressemblait au téléphone à côté de son lit, et un mnémotique. L’objet sorcier, avec sa toile tendue sur son cadre de bois, semblait vétuste et dépassé en comparaison aux petits ouvrages de papier blanc et du bijou de technologie qu’était la tablette de verre. Elle s’installa dans l’eau avec délice, le mnémotique à la main. Elle parcourut les divertissements disponibles et s’immergea dans le dernier épisode d’une de ses sagas préférées : Intrigues au Magistère.

Amalia soupira en sortant de son visionnage. Le bain restait à la bonne température et elle se sentait bien. Il y a quelques mois, le luxe consistait pour elle à boire un chocolat chaud à Aon. Que diraient ses amis bretons s’ils la voyaient ici ? Elle perdit instantanément son sourire. Et Cédric ? Que dirait-il ? Elle quitta brusquement le bain, se sécha d’un geste, nettoya ses vêtements avant de les renfiler, et sortit. Dubaï ne dormait pas, elle non plus, autant mettre cette ressemblance à profit.

« Je veux sortir, dit-elle de but en blanc au garçon d’étage. Un lieu avec du monde, de la musique, de l’alcool, ouvert jusqu’à demain matin. »

Le jeune homme la détailla, puis l’invita à le suivre dans l’ascenseur. Dans la cabine, il contacta Gabir par téléphone. Quand ils atteignirent le hall d’entrée, le majordome était là, souriant. Amalia lui adressa une grimace en guise de réponse. Cette petite caisse qui circulait rapidement à travers les étages lui renversait l’estomac.

Amalia refusa de s’arrêter dans les trois premières boîtes de nuit présentées. Les établissements, trop guindés, n’avaient même pas l’humilité de servir de la bière. Gabir la laissa finalement devant l’enseigne lumineuse d’un bar dansant aux allures modestes, dans lequel la jeune femme passa une bonne partie de la nuit.