Avant de partir

Au bout d’une demi-heure, Abby, occupée à jouer au fond de son parc, se rappela à ses parents à la manière d’un bébé affamé : elle hurla son malheur avec un coffre improbable pour un être si petit. Elle avait faim, là, maintenant, tout de suite, et c’était intolérable.

« Ton portrait craché, Amy, rit Wilma en se levant. Je vous laisse avec votre merveille. »

La jeune femme voulait se préparer pour la soirée. Amalia passerait la chercher au crépuscule et les deux amies emprunteraient le réseau de transfert fédéral sorcier. Sans ce moyen de transport, elles auraient dû marcher la journée entière pour se rendre au débat.

Cédric raccompagna Wilma à la porte, alors qu’Amalia récupérait l’enfant. La petite cessa de crier mais ne se priva pas pour manifester son outrage de brefs gémissements aigus. Sa mère s’installa dans le canapé, releva son pull et découvrit son sein.

« Tu sais, je sais que tu es là, murmura la maman au bout de plusieurs minutes.

— Je sais. »

Immobile derrière elles, Cédric souriait. L’homme s’approcha et passa les mains dans les cheveux d’Amalia avant de se pencher au-dessus d’elle pour observer l’enfant. Abby émettait de petits bruits entre sa respiration et le moment où elle buvait. Ils restèrent ainsi jusqu’à ce qu’elle soit rassasiée.

Une heure plus tard, le bébé dormait et Cédric, attablé dans la cuisine, déballait sa journée, une bière à la main. Amy dégustait un fond d’Armorik sur glace pour l’accompagner.

Depuis qu’Amalia ne l’aidait plus à l’épicerie, pour cause de bébé, ils se manquaient. L’établissement, habituellement soumis aux crises impulsives de la sorcière, s’enlisait dans un calme répétitif. Malgré tout, Amalia apportait au jeune tenancier un regard neuf sur le magasin. Ses suggestions s’avéraient toujours bien plus pertinentes que les commentaires des clients grincheux. Le couple avisait ensemble les améliorations à prioriser dans l’épicerie. À deux, ils évaluaient le ressenti local et estimaient où la sorcière pouvait apporter son soutien dans la région.

« Yannic est venu chercher son grain, aujourd’hui.

— Il les a comptés avant de les prendre ?

— Ce loukez… Il a pesé les sacs lui-même et m’a demandé si je les avais préparés seul. »

Amalia rit, doucement, puis hocha la tête.

« J’irai du côté de chez lui, la semaine prochaine. Pour proposer que l’on installe des armoires.

— Il serait capable de refuser.

— Tu parles… Si sa femme apprend qu’il refuse, il risque de ne pas oser sortir de chez lui pendant plusieurs jours… »

Si Amalia commençait à être appréciée et respectée dans leur quartier, ce n’était pas le cas au sud de la pointe bretonne, où on la considérait comme l’un de ces monstres qui n’avaient jamais levé le petit doigt pour les aider. Son implication dans son village arrivait trop tard.

Les armoires-bunker représentaient toute l’ingéniosité qu’Amalia souhaitait mettre au service de la communauté. Les artefacts de bois permettaient aux humains de se cacher des sorciers lors de potentiels raids. Ce n’était pas infaillible, on pouvait ne pas avoir le temps de s’y abriter. Mais, une fois dedans, la solution devenait imparable : si un enchanteur l’ouvrait, il n’y trouverait que des vêtements alors que les humains disposaient d’une véritable pièce fortifiée, aménagée et fournie pour pouvoir y survivre plusieurs jours. Ces meubles ensorcelés, même Yannic, ses 90 kilos de muscles et sa moustache grisonnante ne pouvaient les refuser.

Amalia vida son Armorik, se leva et déposa un baiser sur les lèvres de son mari. Cédric la retint contre lui avec un petit sourire et elle soupira d’aise.

Leur étreinte se prolongea et déborda jusqu’à leur chambre.

Wilma, quelques heures plus tard, frappa vivement à la porte de la maison.

Assise contre la tête de lit, Cédric endormi contre elle, Amalia observait le bout incandescent de sa cigarette se consumer. La cigarette d’après l’amour était sa préférée. Elle fronça les sourcils puis écarquilla les yeux. Wilma. Le débat ! Elle était carrément à la bourre.

Elle sauta sur le plancher en jurant le nom de l’Enchanteur et passa la tête par la fenêtre.

« Entre ! Je suis presque prête ! »

Ses épaules dénudées et sa coupe de cheveux plus qu’approximative la trahirent et Wilma s’écria, en fermant la porte derrière elle :

« Vraiment ? C’était vraiment le moment pour ça ?

— J’arrive ! J’arrive ! lui répondit la sorcière en haut de l’escalier.

— On a deux heures de retard, Amy ! J’ai cru qu’il t’était arrivé un truc !

— Désolée ! J’arrive ! »

Amalia se préparait en effet aussi vite que possible. Cédric s’était réveillé et redressé sur le coude. Il l’observait, un petit sourire au coin des lèvres.

« Tu voulais que je loupe la réunion ? grogna la sorcière.

— Non, je te voulais. Je voulais t’entendre crier…

— C’est réussi…

— N’est-ce pas ?

— Tss… Arrête de sourire comme ça… souffla Amalia à mi-voix, sensuelle.

— Je vous rappelle que je suis en bas, et que j’attends ! s’exclama Wilma, en bas des marches.

— J’arrive ! »

La sorcière enfila une culotte à la hâte. Elle avait opté pour une tenue simple et sans magie : un pantalon droit, une veste courte et un joli bustier. Pinceaux et brosses volaient autour de ses yeux et son visage dans une danse parfaitement synchronisée.

Cédric aimait voir sa femme se maquiller, elle le savait et elle en jouait. Il avait longtemps cru que tous les mages avaient cette facilité. Il avait un jour posé la question et, vexée, elle lui avait répliqué que ce n’était pas le cas. Elle était simplement très douée.

Pour sa défense, il ne connaissait pas d’autre sorcière qu’elle. Il n’avait même jamais rencontré les parents d’Amalia : ils n’étaient pas venus à leur mariage et n’avaient jamais vu leur petite fille. Ils l’avaient répudiée à cause de leurs choix de vie, à la grande joie de la sorcière.

« Aide-moi à le fermer », souffla Amalia en joignant les premières attaches de son bustier, dans le bas de son dos.

Elle pouvait y arriver seule, mais elle aimait sentir les yeux de Cédric sur sa peau quand il la recouvrait peu à peu. L’homme s’exécuta et remonta doucement le fermoir jusqu’en haut avant d’embrasser son cou.

« Amy !

— Je suis là ! »

Elle se retourna et posa ses lèvres sur le coin de la bouche de Cédric dans un petit baiser précipité, puis le laissa sur place en dégringolant l’escalier.

« Merde, on n’a pas le droit d’être en retard, Amy ! Dalia sera là ! »

Amalia prit deux cigarettes dans la cuisine et les fit disparaître dans ses poches en grognant :

« Elle ne devait pas rencontrer des Yasards de la Congrégation d’Égée ? Qu’est-ce qu’elle fait là ?

— Elle a appris que tu serais présente et veut pouvoir surveiller ce que tu proposes.

— Avoir de tels extrémistes à la tête de votre nation… Elle ne vaut pas mieux que Leuthar, fit sombrement la sorcière.

— Elle n’a jamais tué personne, elle.

— C’est une façon de parler, Will. »

Une centaine de Yasards représentaient les quatre Congrégations. Chacun était tiré au sort au sein de la population. Le nouvel élu, s’il acceptait sa mission, suivait son prédécesseur pendant une période de six mois. Les deux intendants politiques travaillaient ensemble, le temps nécessaire à la passation de pouvoir. L’ancien conservait un droit de veto, pour ne pas laisser sa place à n’importe qui. Amalia estimait que Dalia n’aurait jamais dû accéder à cette fonction.

Elle tendit sa main à son amie et dit, décidée :

« Tant pis, je nous transfère là-bas en autonomie. »