Une Hohenhoff

Alan, soulagé qu’elle aborde le sujet d’elle-même, haussa légèrement les sourcils pour l’inciter à en dire plus. Amalia afficha un sourire crâne.

D’un geste, elle fit apparaître son sac-univers, une pochette rouge faite de coton et de lin, décoré d’une fine dentelle bretonne. Elle en sortit ses papiers fédéraux, Allan les récupéra, intrigué.

« Je viens de l’aristocratie fédérale, j’ai horreur de l’avouer. Mon nom de jeune fille est Hohenhoff. Si, pour une fois, ça peut me servir, je ne vais pas me gêner… »

Un silence suivit cette déclaration, puis Malo éclata de rire.

« Une Hohenhoff ? Rien que ça ? Tu le caches bien…

— Je prends ça pour un compliment.

— C’en est un ! »

Allan, lui, avait toujours les yeux fixés sur la petite plaque de bois fin et de métal que lui avait tendue Amalia. Amalia Elfric, née Hohenhoff, le 13 septembre 1875, à Stuttgart. Il avait du mal à réaliser ce qu’il avait dans les mains. Pour lui, le Hohenhoff ne devait pas signifier grand-chose, mais il n’avait pas besoin de connaître son nom pour savoir l’influence des Grandes Familles Sorcières sur la politique fédérale.

« Co… Comment une aristocra…

— Fille d’aristo’, s’il te plait, le reprit Amalia.

— Comment une fille d’aristo’ est arrivée en Bretagne ? »

Sa méfiance, légitime, teintait son espoir d’un doute douloureux. Amalia grimaça. Patiemment, elle lui raconta sa révolte envers ses parents, la migration du père de Wilma à Aon, sa rencontre avec Cédric, leur mariage. L’homme fronça les sourcils, puis réalisa qu’il avait déjà entendu parler d’elle :

« C’est toi qui faisais les armoires-univers à Aon ?

— Heu, oui, répondit Amalia, surprise. Comment est-ce que tu sais ça ?

— Quand on est parti de Bretagne, les armoires de la Sorcière d’Aon se vendaient une fortune. Si tu n’étais plus là pour les enchanter, c’est pas étonnant. »

Un sourire crispé remplaça l’air prévenant d’Amalia. Finalement, parler avec eux, se fondre avec des Bretons, n’était-ce pas une façon de se rattacher à sa vie d’avant ? Ne risquait-elle pas de se faire plus de mal que de bien ? Qu’est-ce qu’elle foutait à se mêler à nouveau de leurs affaires, de leurs problèmes ?

Le rire d’Alan, suivi d’une vague de bonheur, stoppa net ses idées noires. L’emballement du breton la frappa, la fit basculer, et l’entraîna avec lui.

« Elfric… Tu as pris le nom de ton mari, un humain, plutôt que ton nom de naissance ! »

S’il doutait toujours, elle lui offrait la preuve de son attachement à leur culture. Mais il ne doutait plus, la Amalia le savait bien. L’espoir qui luisait en lui depuis tout à l’heure s’enflamma.

Chez les sorciers, le lignage dépendait de la puissance magique. En épousant un humain, en choisissant de s’appeler Elfric, en refusant de perpétuer sa filiation, elle avait insulté sa famille de la manière la plus inélégante qu’il soit. Amalia réclama sa carte d’un geste de la main et adressa un sourire au breton quand elle croisa son regard. Il comprenait toute la portée de son mariage mixte, il savait qu’elle avait tendu un grand doigt d’honneur à des siècles de traditions. Ses yeux chantaient un “Merci” qu’il n’énonça pas. Il n’en avait pas besoin.

À nouveau, il se mit à rire. Il lui fallut quelque seconde avant de pouvoir expliquer son hilarité :

« J’imagine juste la tête de tes parents quand tu as décidé d’emménager en Bretagne, chez des humains, pour te marier avec un humain ! »

Amalia rit doucement et surenchérit :

« Imagine leur tête quand ils ont appris que j’avais accouché d’une petite sorcière mixte et qu’elle ne porterait pas leur nom, mais celui de Cédric. »

Elle l’avait dit sans y penser, sans y faire attention, mais le malaise d’Alan lui fit prendre conscience de la mention de sa fille. Elle pinça les lèvres et détourna le regard en demandant à Malo :

« Tu lui as expliqué pour…

— Oui. Je ne voulais pas qu’il mette les pieds dans le plat. »

Malo laissa un petit silence et changea de sujet :

« Je n’étais pas pour, tout à l’heure, mais avec ton nom de naissance… Je pense qu’il faut au moins explorer cette piste…

— Une carte de paiement illimitée, une aristocrate déchue dans nos rangs, surenchérit Alan… On a un début de plan qui tient la route… Bien sûr qu’il faut tenter le coup ! »

La sorcière resta un instant sans parler, le temps de reprendre pied. Ils attendirent qu’elle se joigne à eux sans la presser.

Ils avaient hâte, désormais ; hâte de voir leur stratégie réussir, hâte d’enfin stabiliser la situation. Si l’enclave n’était pas à vendre, ils allaient en acheter le directeur. Si créer un réseau d’eau potable officiel était impossible, alors ils allaient en construire un officieux. Un artefact de transfert de ressource se trouvait facilement, la communauté en possédait déjà plusieurs, de vieux modèles récupérés dans les centres de recyclages du coin. Une fois l’homme dans sa poche, faire poser le dispositif au fond du réservoir ne serait qu’une formalité.

Alan se porta volontaire pour remplir à nouveau les verres de bière et revint avec plusieurs brocs et… villageois. Tous voulaient participer à la mise en place du plan. Ils s’accrochaient au moindre espoir et, celui-là, valait le coup.

La dizaine d’humains et Amalia échangèrent un long moment. Elle visait un rendez-vous le soir même avec responsable de l’enclave, Malo proposait d’attendre une semaine, le temps de se renseigner et de mieux préparer l’opération. Finalement, Malo fut chargé⋅e de mener des recherches sur leur cible dès le lendemain.

« Nous sommes donc d’accord. Si tu ne trouves rien de dangereux sur lui, Amalia l’invite pour la soirée, résuma Alan pour son adelphe.

— Je me soumets au vote », soupira Malo.

Amalia esquissa un sourire victorieux. Elle voulait que les choses aillent vite.

« Il faut que je file, je vais être en retard pour mon service, conclut l’humain⋅e. Je ramène Amalia.

— Rentrez bien ! »

Alan serra Malo dans ses bras, hésita, et réserva un traitement similaire à Amalia. Il lui glissa un « Merci » vibrant d’émotion à l’oreille et la sorcière se mordit la lèvre avant qu’il relâche son étreinte.

Le retour à Dubaï s’avéra plus désagréable que l’allée. Amalia confirma avec effroi le terrible doute qui l’avait saisie en montant dans l’ascenseur la veille : sa constitution empêchait certes l’alcool de lui tourner la tête, mais son système digestif se montrait fort peu réceptif à l’idée de boire un litre de bière avant de prendre la route. Les soubresauts de la voiture la rendirent malade par deux fois et elle exigea d’user, la prochaine fois, d’un transfert autonome dans le désert. Hors de question de tenter l’expérience à nouveau.

Malo la déposa devant son immeuble.

« Tu ne fais rien avant que je te contacte demain, insista-t-iel.

— Promis, articula la sorcière, blanche.

— Merci pour ce que tu fais. »

Amalia dévisagea Malo et découvrit un soulagement très différent de ce qu’iel avait témoigné au village. Dans le désert, iel avait gardé un masque. Ce merci ne concernait pas la communauté. Iel la remerciait de lui être venue en aide.

« C’est normal. Et puis ça m’a permis de rencontrer ton frère. »