Ch. 1 – La Course

L’adrénaline est au rendez-vous. Elle explose, inonde l’estomac, submerge le cerveau à l’instant pile où le départ est donné. Le paysage file à toute allure en lames brunes, vertes et grises. Le vent rebondit en sifflements contre ses lunettes de vol. Naola voit flou, mais avec cette vitesse, elle a pris un bonne lancée.

Le peloton vole des mètres derrière. À ce rythme, il ne rattrapera pas les six sorciers qui ont saisi leur chance de s’échapper de la mêlée. La jeune fille pique du nez et se concentre. Le premier obstacle, un double balancier, se profile. Les lourdes enclumes, entraînées par leur propre poids, tentent, en ciseau, d’abattre au vol les concourants.

Lancer un sort la ralentirait, Naola joue d’habileté. Elle se glisse dans l’interstice et vrille à la seconde où les molaires de plombs se referment sur le vide. Un craquement lui indique qu’un adversaire quitte la course pour avoir vu la fonte de trop près. Elle n’a pas le temps de s’en réjouir : l’épreuve se poursuit.

Une ligne droite. Elle fait crier la propulsion de son engin et gagne une place puis s’engouffre dans la Toile. Le labyrinthe de fils menace d’enrayer son hexoplan à chaque embardée. Accélérer, stopper, pivoter, un piquet presque à la verticale, et elle émerge de l’horizon de cordes avec un cri de victoire. La Toile, c’est sa hantise.

Du coin de l’œil, elle voit une machine la dépasser. Le pilote a opté pour un sort tranchant et l’obstacle déchiqueté se désagrège juste devant le peloton. Naola jure tout bas. Voilà qui remet en cause son avance. Elle passe les quatre barrages suivants à la récupérer.

Son cœur tape ses tempes, si elle le pouvait, elle se sentirait trembler d’excitation, mais sa bécane, poussée à ses retranchements de stabilité, tressaute pour elles deux. Une épingle, prise à pleine vitesse, à ras la paroi incurvée du circuit, toute risquée soit-elle, la hisse à la seconde place, sur les talons de son adversaire. Juste à temps. Elle reconnaît la grande silhouette de Thomas, qui file dans sa casaque bleu nuit. La dernière ligne droite est en vue, avec, au bout, le dernier obstacle : le goulet.

Elle lâche un peu plus de puissance dans son bolide qui grignote du terrain. Mais ça ne sera pas suffisant. Le passage vers la victoire s’ouvre, à peine assez large pour laisser passer un pilote et le recracher, quelques mètres plus bas, directement dans l’axe de l’arrivée. Le calcul parait évident. Le premier à le franchir remporte la course.

Naola sourit, elle a l’avantage, elle s’est placée un peu au-dessus de Thomas, dans son angle mort. Il suffit qu’elle déroche de son vol. Avec l’ascendance qu’il lui a concédé et la force de chute, il ne pourra pas maintenir sa trajectoire. À cette vitesse, il ira s’écraser contre le mur.

Elle hésite, une seconde, le temps d’avoir peur que son ami se blesse. Une seconde de trop, l’instant a filé. Il l’a vue, il décroche au moment où elle attaque et s’engouffre dans le goulot alors qu’elle frôle de très peu la collision.

La sorcière crie de frustration et, au lieu de boucler vers l’étroit passage, elle rase la verticale jusqu’à atteindre le sommet de l’obstacle puis passe au-dessus, à défaut voler dedans.

Quelques mètres, elle n’a perdu que quelques mètres. Elle aperçoit Thomas émerger en contre bas. Derrière elle, le peloton, comme une marée, monte à l’assaut du goulet.

Une inspiration, les mains fermes sur le module de guidage, elle tente tout. Son hexoplan vrombit de joie d’être poussé à la limite de sa vitesse. Naola s’y cramponne, le ciel se mélange à la terre et tous deux filent en tunnel informe autour d’elle. Le dos de Thomas se rapproche. Il croit tellement sa victoire assurée qu’il ralentit. À moins que ce ne soit elle qui, encore, accélère. Le sentiment qu’elle éprouve en le dépassant est indescriptible de violence et de bonheur. Une seconde, à peine, elle le savoure, puis comprend.

Ils ont rajouté un obstacle. Ils le font, parfois. Elle entr’aperçoit la paroi vitrée qui se tient entre la ligne d’arrivée et elle. C’est pour ça qu’il a ralenti, trouve-t-elle à penser, alors que les millisecondes s’étirent avant l’impact.

Elle tente une vrille, redresse sa machine de toutes ses forces, mais s’écrase à pleine vitesse contre cette barrière ridicule de simplicité. Le transfert de sécurité l’intercepte et la recrache hors du circuit, une dizaine de mètres plus loin. Emportée par son élan, elle culbute et décrit un très beau soleil au-dessus de son hexoplan. Sa course s’achève par une roulade désordonnée dans les graviers.