Ch. 1 – Pour l’Ordre

La grosse théière trônait au centre de la table. Une vieille pièce en faïence, un peu ébréchée. La couleur partait sur le ventre gonflé de l’objet. La jeune femme l’avait dénichée au-dessus des placards de la petite cuisine qu’on avait mise à leur disposition. Tout y était vétuste et délabré, poussiéreux, quand ça n’était pas simplement sale. Elle avait d’ailleurs nettoyé le récipient à la main, ou presque. Elle y avait délogé une araignée, avant de la récurer. Il fallait croire que la teinte roussie de l’intérieur faisait à présent partie intégrante de la porcelaine blanche, car son sortilège n’en était pas venu à bout.

La main au-dessus de la casserole, Adélaïde avait fait chauffer de l’eau et sorti son thé. Elle en avait toujours avec elle. Du thé et une boule à infuser, entre autres choses.

Les deux autres l’observaient sans rien dire. Venant de sa part, avec son allure d’aristo, son maintien impeccable, ses mains fines, délicates, et son port de tête droit… avec cette façon d’être qui la faisait sans arrêt osciller entre mépris et sourire condescendant, même quand Fillip l’envoyait balader… Venant de sa part, donc, c’était surprenant, qu’elle s’abaisse à faire elle-même son thé.

Pourtant, la théière exhalait des volutes de vapeur blanche, du bout du bec et par le capuchon, un peu ébréché lui aussi.

La sorcière remonta ses longs cheveux, lisses et presque noirs, en un chignon rapide, puis prit place à table. Enfin, elle se versa une tasse, complètement absorbée par la tâche. Absente jusqu’à ce qu’elle redresse l’objet et que le liquide cesse de couler.

Elle servit Will, mais pas Niles. L’un en voulait, l’autre pas, Adélaïde le savait sans qu’ils aient besoin de le dire. Ça les agaçait et elle sourit :

« T’as qu’à penser moins fort, si ça te met mal à l’aise, Niles, fit-elle avec son petit air supérieur, en soufflant sur sa tasse, les doigts entrelacés sur la surface brûlante.

— Alors ? Elle s’en remet ? » demanda William, d’un ton pressant.

Cette question, il l’avait retenue depuis le retour de la femme. La médecin venait de passer plusieurs heures à soigner leur prisonnière. William Gamp n’était pas réputé pour sa délicatesse et, pour cet interrogatoire, il s’était surpassé.

« Bien sûr. Pour qui tu me prends ? » dit-elle, les yeux au fond de la tasse qui avait pris une teinte sépia, avec quelques poussières noires en suspension dans l’eau.

Elle la plaça sur la table et leva le regard vers lui. Elle eut un petit haussement d’épaules puis tordit ses lèvres d’une moue ironique avant de demander :

« Tu t’inquiétais pour tes fesses ?

— Ferme-la », répondit William, sec.

Adélaïde l’avait vu venir quand il avait décrété interroger la fille. Il n’avait pas digéré qu’elle manque de leur échapper. Il s’était acharnée sur elle. La médic’ était arrivée juste à temps pour l’empêcher de la tuer.

Elle lui avait évité une bavure de plus. Une bavure qui lui aurait coûté très cher. Leuthar n’aurait pas laissé passer l’occasion. Le leader de l’Ordre, auquel ils avaient tous trois juré allégeance, n’était pas un sorcier à pardonner les échecs.

En l’arrêtant, elle lui avait évité de terribles représailles. Ils en étaient tous les deux parfaitement conscient. C’était, sans doute, ce qui rendait William aussi peu patient. Il posa un doigt sur sa tempe et la tapota deux fois.

« Tu l’as cassée ?

— Non.

— Et qu’est-ce que tu attends au juste ? Me dis pas qu’elle avait encore la tête capable de te résister… »

Ils étaient assis de part et d’autre de la table. Lui, calé contre le dossier de sa chaise, droit, les bras croisés, le visage fermé, et elle, les coudes posés, les mains jointes juste devant son menton. Il pouvait bien hausser le ton, elle restait impassible.

Niles, mal à l’aise, s’était appuyé contre le plan de travail et détaillait, sans y prêter attention, le motif floral verdâtre du carrelage mural. Plusieurs fois, déjà, il avait pincé les lèvres, sans oser prendre la parole.

« Elle n’en était pas capable, mais ça n’était pas le moment, répondit Adélaïde au bout du silence qu’ils venaient de passer à se dévisager.

— J’irai expliquer ça à Fillip… », répliqua-t-il aussitôt, agressif.

Comme s’il avait pu être en position de rapporter quoique ce soit à leur chef de mission ! La femme se permit un petit rire grinçant, summum de la condescendance.

« Je t’en prie. »

Elle écarta les mains, paumes en l’air. Elle n’avait pas à se justifier.

« Tu as failli la tuer », dit alors Niles qui avait fini par tourner le regard vers lui.

Il enchaîna dans le même souffle, pour ne pas être interrompu :

« Tu aurais dû me laisser lui parler avant. »

Il posa les mains à plat sur le plan de travail, derrière lui. Cela lui donnait l’aplomb qui lui manquait face à son aîné. Sa voix monta d’un ton :

« Elle pourrait nous rejoindre. Elle ferait un agent super efficace, plus encore avec le Djiin ! Ce n’est pas parce qu’elle t’a battu que tu pouvais lui faire subir ça !

— Ta copine, elle bosse pour l’ennemi », grogna Will en levant les yeux au ciel.

La sorcière attablée en face de lui fit de même. Elle sourit à demi et eut un petit signe de dénégation, lasse. Ennemi, c’était un peu excessif. L’Ordre n’en était pas non plus à considérer tous les fédéraux de cette façon. Mais elle commençait à cerner William Gamp, à s’habituer à son côté radical.

« Tu t’es mis ça en tête, mais rien ne le prouve ! » s’exclama Niles.

Il avait refermé les poings. Maintenant qu’il y était, la confrontation avait quelque chose de libérateur.

« Je la connais. Ce n’est pas ce qui a été convenu quand je vous ai parlé d’elle et du génie ! »

William repoussa sa chaise et se leva. Ce gars avait une gueule d’ange, un visage doux encadré de cheveux blonds foncés, coiffés dans un impeccable effet de bataille, un nez droit et des yeux bleus. Il inspirait la confiance et savait se montrer très social. Mais, à cet instant, sa colère, glaciale, tirait ses traits jusqu’à le rendre laid. Niles aurait reculé, s’il avait pu.

« Le seul objectif de cette opération est d’en apprendre plus sur les génies. Si Adé faisait…

— Adélaïde, pour toi, rectifia distraitement la femme qui buvait son thé en les observant.

— … correctement son travail, on aurait déjà les infos dont on a besoin.

— La vérité, c’est que tu as peur qu’elle nous rejoigne, vu la façon dont elle t’a explosé l’autre jour », fit Niles d’une voix sourde.

Adélaïde se leva et vint s’interposer entre les deux, face à William :

« Vous êtes gentils, vous arrêtez de déconner. Ouais, ça serait mieux si elle nous rejoignait. Oui, William y est allé un peu fort, mais c’est sans conséquence. De rien, au passage, Will… »

Elle lui fit signe de s’asseoir. Il serra les dents, mais s’exécuta et elle se tourna vers le plus jeune :

« Ta copine a déjà refusé notre invitation. J’ai parlé avec elle, je ne pense pas qu’elle changera d’avis. Tu veux tenter ta chance ? Bouge-toi. Mais ne perds pas de vue la priorité : comment capture-t-on un génie ? Est-ce que ça vaut le coup de le faire ? Est-ce qu’il faut les considérer comme des alliés potentiels ? Le reste, c’est du bonus pour l’Ordre. »

Niles acquiesça. Il était pâle, plus qu’habituellement. Trop grand et un peu voûté, il avait encore la tête d’un adolescent, malgré ses vingt-sept ans passés. Il avait rejoint l’Ordre quelques mois auparavant, et cela portait déjà ses fruits sur son physique. Ses épaules s’étaient musclées, ainsi que son dos.

Il avait des cernes, causés par l’exercice intensif de la magie qu’il s’imposait. Entre lui et les mages de l’Ordre, il y avait un fossé qu’il s’employait chaque jour à combler. Cette mission était l’une des premières à laquelle il était associé. Il en était, à vrai dire, à l’origine. Car peu de personnes connaissaient l’existence des génies. Il se décolla du plan de travail, avala sa salive et sortit de la petite cuisine.

« Fillip revient d’ici deux heures », précisa la femme en reprenant place à la table.

Elle se resservit avec un léger soupir. William en fit de même et ajouta alors que le jeune disparaissait, assez fort pour qu’il l’entende :

« Fais-la parler. Casse-la s’il faut, mais fais-la parler. Qu’on voit enfin ce dont tu es capable »

Niles descendit dans les niveaux du domaine. Ils étaient logés, dans d’anciennes chambres de bonnes. On leur avait attribué cette planque à la va-vite. . A l’origine, le plan ne prévoyait pas qu’ils se replient ici, mais l’interpellation avait dérapé et il avait fallu improviser.

C’était Fillip qui avait géré le contact avec le propriétaire du domaine, monsieur Lebonpuit. Un homme aussi riche que ventripotent… et aussi prompt à rendre service à l’Ordre qu’à accumuler les dettes de jeu. Le jeune homme ne l’avait pas aperçu plus de cinq minutes avant qu’on les conduise, lui et un William blessé, dans leur appartement. Adélaïde s’était occupée de s’assurer de la bonne installation de leur captive.

En remontant un grand couloir qu’éclairaient de hautes fenêtres, le sorcier croisa un groupe de gardes armés. Ils interrompirent leur conversation pour le regarder passer, en silence. Niles repéra au moins deux mécamages, des miliciens privés, sans aucun doute, signe que le châtelain doutait de la protection que lui offrait l’Ordre.

Hors de leur vue, l’homme se permit un sourire alors qu’il descendait les trois niveaux de la demeure. Que pouvaient des humains augmentés de babioles magiques contre les sorciers de l’Ordre ? Leurs armes étaient classiques et chargées, il pouvait le deviner sans même leur jeter un regard. Sa magie s’était troublée à leur proximité, perturbée par le bourdonnement inaudible de leurs mécartifices. N’importe qui aurait été incommodé en restant trop longtemps près d’eux, tant leurs dispositifs étaient grossiers. À nouveau, Niles eut un sourire. Non, pas n’importe qui. Quelques mois plus tôt, avant d’entrer dans l’Ordre, il n’en aurait pas eu conscience. Les méthodes d’apprentissage de l’organisation lui avaient ouvert des champs de possibles qu’il n’aurait jamais cru imaginer.

Il arriva enfin au rez-de-chaussée et se dirigea vers les marches qui menaient aux sous-sols. Une porte grillagée d’acier en fermait l’accès. Il était impossible de l’ouvrir sans en connaître la combinaison d’impulsions et de glissements. Faire circuler sa magie, la projeter hors de soi, la diriger, la doser, sans concentrateur et sans artefact, n’était pas un exercice à la portée de tous sorciers. Niles, même très appliqué, du s’y reprendre à deux fois pour dégager le passage. Il se referma de lui-même dès que l’homme l’eut franchi.

Le sorcier avança, les poings au fond des poches, sans prêter attention aux deux gars en faction dans le couloir. Il avait la paume des mains moites et la gorge sèche. Il redoutait la confrontation avec leur captive. Il allait falloir lui expliquer la méprise. Si seulement elle n’avait pas attaqué quand Will avait commencé à déraper…

Naola Dagda était en poste à la direction d’un établissement de formation supérieure, alors qu’elle était plus jeune que lui d’une année… Quand il avait retrouvé sa trace, sept ans après qu’elle les ait plantés, son ascension sociale l’avait fait sourire. Cette soif de pouvoir, cette envie de se dépasser, d’avoir du poids, de compter… Il l’avait vu naître chez elle en même temps qu’il l’avait sentie se développer chez lui.

À l’époque, ils étaient trois potes avides d’aventure… et la petite serveuse de bar, timide et discrète, s’était laissée embarquer dans leurs histoires de contrebande. Ils avaient passé plusieurs mois ensemble à parcourir les pistes arides du désert d’Ephénie, à la recherche de reliques. Nombre de tombes restaient inexplorées et l’archéologie était passée de mode. Il n’en demeurait pas moins que le désert révélait de beaux trésors, des petites merveilles d’ingénierie magique millénaires et des objets de collection qui se vendaient cher.

Il s’arrêta devant la prison et prit une inspiration avant d’entrer. La cellule était spacieuse, faite d’un grand dallage gris, directement taillée dans la roche sombre du sous-sol. Ses murs aveugles, faits de pierre brute, eux aussi, ne s’ouvraient que sur la porte qu’il venait de pousser. Deux néons encastrés dans la voûte éclairaient le sol dépouillé de leur lumière crue. De la technologie humaine qui n’était pas surprenante pour un domaine qui employait des mécamages.

La fille s’était installée à distance de l’entrée, adossée au mur, les jambes repliées entre ses bras, le front sur les genoux. Elle semblait dormir, ou du moins, elle ne donna pas l’impression de l’avoir entendu. Il ne fallut à Niles qu’un coup d’œil pour constater à quel point William était allé loin avec elle. Ses vêtements, maculés de grandes taches de sang, presque uniformes par endroit, témoignaient de l’application méthodique avec laquelle il l’avait battue. Les blessures qu’il lui avait infligées s’étaient résorbées grâce à l’intervention d’Adélaïde. Le spectacle qu’offrait la jeune femme n’en restait pas moins difficile à supporter. La médic’ avait paré au plus pressé. De fines cicatrices rouge vif remplaçaient les plaies ouvertes qui zébraient ses bras. Ses nombreuses fractures avaient laissé leur place aux taches bleuies de larges hématomes. De là où il était, il avait vue sur son dos. Sa chemise était déchirée par une balafre qui découvrait une longue incision, à la diagonale entre l’épaule et la hanche. La blessure devait être plus sérieuse que les autres car elle n’avait pas encore terminé de cicatriser. La gorge de Niles se serra en même temps que ses poings. William lui revaudrait ça. Rien ne justifiait un traitement aussi extrême.

« Ça ne devait pas se passer comme ça », souffla-t-il avec un fond de colère.

Il la vit sursauter et se lever avant de relever la tête vers lui. Elle mit quelques instants à l’identifier, cela se lut sur ses traits. Sourcils légèrement froncés, frémissement de la bouche, le temps pour elle d’associer le souvenir qu’elle gardait de lui avec l’image qu’il lui renvoyait. Le contexte n’aidait pas. Il enchaîna, rapidement, tout en bloc, la voix râpeuse de son malaise :

« Je devais venir plus tôt, pour te parler. Mais je dois encore faire mes preuves pour avoir mon mot à dire. William a le bras long et il te voulait. Je m’excuse pour ça. Maintenant si tu veux bien, on repart sur de meilleures bases ? »

Il s’entendit dire ces derniers mots qui lui parurent tellement creux qu’il faillit en sourire. Naola resta muette de longues secondes. Elle avait encore un hématome sur la pommette droite, une petite déchirure sur la lèvre inférieure. Sa bouche ressortait, bien rouge, sur son teint blême.

« J’en déduis que c’est à toi que je dois ce charmant séjour, articula-t-elle pour finir, avec une ironie qui fit baisser les yeux à son interlocuteur.

— Nao… Y’a longtemps depuis l’Ephénie », dit-il avec un effort pour conserver une expression aimable en dépit du reproche que dissimulait sa réplique.

Elle ne répondit rien et se contenta de le détailler sans dissimuler l’angoisse qu’elle ressentait à le trouver là. L’amertume qu’il put lire dans son pincement de lèvres déçu lui fit grincer des dents.

« C’était il y a longtemps. Je n’imaginais pas te revoir. Pas dans ces conditions », finit-elle par articuler.

Il comprit que le regret qu’il avait perçu n’était pas dû à la voie qu’il avait choisie, mais à sa culpabilité à elle. Après tout, elle les avait laissé tomber. Il sourit, passa les mains dans son dos et s’avança vers elle. Il vit aussitôt son expression changer. De la peur. Il lui faisait peur. Sans réussir à savoir si cela le désolait ou le grisait, il répondit :

« Et dans quelles circonstances aurais-tu voulu qu’on se revoie, Nao ? »

Elle avait reculé. Comme si le mur pouvait lui offrir une quelconque protection.

« À vrai dire, j’espérais plutôt ne pas vous recroiser. Aucun d’entre vous, souffla-t-elle à mi-voix.

— Quelques difficultés à assumer tes choix passés ? répondit-il avec ironie. Qu’est-ce que tu regrettes ? Avoir pillé des sanctuaires, ou nous avoir laissé tomber au pire moment possible ? »

Elle ne réagit pas. Il faisait référence à des événements dont elle n’était pas fière. Il n’y avait rien de menaçant dans son attitude. Comparé aux deux autres, il pouvait presque passer pour amical. Il avait été un ami d’ailleurs. Pourtant l’homme qu’elle avait en face d’elle n’était assurément pas un allié.

« Rassure-toi, j’ai cessé de t’en vouloir, depuis le temps. On évolue. Toi aussi d’ailleurs, tu as bien progressé. Je veux dire, à l’époque tu étais loin d’être malhabile, mais ta petite démo contre William m’a vraiment bluffé…

— C’est toi qui m’as tiré dans le dos… »

C’était une constatation, dite sur un ton neutre. Elle ne faisait qu’énoncer sa pensée. Les pièces qui manquaient au déroulement des événements se mettaient peu à peu en place.

« Je n’étais pas pour. J’ai essayé de leur dire qu’en te parlant simplement on avait autant de chances d’obtenir ce qu’on voulait. Ça a dérapé. On ne s’attendait pas à ce que tu réagisses comme ça.

— Me parler simplement de quoi ?

— Des Djiins. Enfin, de leur potentiel à servir l’Ordre et Leuthar. En Ephénie, j’ai vu ce dont ton oiseau était capable. J’en ai fait part à l’organisation, mais je manque d’informations. C’était ton rayon à l’époque, d’étudier ça. »

Il la dévisageait, guettant ses réactions. Elle sentait son malaise grandir.

« Donc j’ai parlé de toi. J’ai été surpris de voir que tu n’étais pas inconnue. Belle promotion, d’ailleurs. La Fédération, l’école, ça attire l’attention. Et je me suis dit qu’après tout ça pouvait t’intéresser.

— Me faire enlever et torturer ? Oui, effectivement, c’est intéressant comme expérience » répliqua-t-elle, avec une colère contenue.

Elle louvoyait pour éviter le sujet principal.

« Fais pas semblant de pas comprendre. Je t’ai dit que j’étais désolé pour ça. Je me suis excusé, maintenant on passe à autre chose. OK ? »

Il était monté d’un ton, sec. Bien sûr, elle n’allait pas lui sauter au cou, mais ils étaient amis. Il n’avait pas voulu ça. Il soupira, se passa la main sur le visage, le temps de reprendre, plus calme :

« On t’offre l’occasion de nous rejoindre. Et pas en bas de l’échelle, parce qu’avec tes connaissances, ça serait du gâchis. Et puis, tu as plutôt fait bonne impression contre Will. Tous les deux, on pourrait prendre la tête des opérations au Moyen-Orient, rallier les Djiins à notre cause. »

“Tous les deux”, il s’y voyait déjà, et avec elle. Cela, plus que tout le reste, effraya la jeune femme. Bien sûr, c’était l’image qu’il avait d’elle. Une gamine capable de tout plaquer pour partir à l’aventure, pour le plaisir, pour l’adrénaline. Oui, la fille qu’il avait connue avait le potentiel pour rejoindre l’Ordre.

Mais Naola avait tiré un trait définitif sur cette période. Elle se rendit compte qu’il attendait une réaction et qu’elle ne la lui fournissait pas. Elle s’éclaircit la gorge, mais ne trouva rien à répondre et baissa la tête.

« Qu’est-ce que tu en penses ? Toi et moi, on part en mission, un truc un peu dangereux, avec un beau trésor à la clé. Ça n’est pas très différent de ce qu’on a pu faire ensemble. »

Cette fois, difficile d’esquiver. Son visage s’était animé et, l’espace d’un instant, elle avait revu le Niles qu’elle avait côtoyé toutes ces années. L’homme qu’elle avait devant elle en était l’évolution logique.

« Si je vous ai lâché il y a six ans, c’est pour éviter ça. »

Voilà, c’était dit. Il y eut un silence durant lequel elle sentit monter la tension de son interlocuteur. Il ne souriait plus. Il attendait qu’elle poursuive. Elle s’y résigna.

« Quand je vous ai suivi pour Ephénie, je n’avais pas réfléchi aux conséquences, je m’en foutais, j’avais juste envie de partir avec vous. Parce que je me faisais chier en cours, avec mes amis “réguliers”, et que j’avais l’impression de vivre une vie plus savoureuse avec vous trois. Puis oui, ça a été sympa, on s’est amusé, on s’est fait du fric. »

Naola risqua un petit sourire. Elle ne regrettait pas cette période, mais elle était satisfaite d’avoir su s’arrêter.

« À un moment, j’ai pris conscience que ça ne mènerait nulle part. Enfin, pas là où je m’imaginais. J’ai pris peur. L’histoire du mastaba n’a été que le prétexte et je suis partie. »

Elle poussa un soupir et croisa les bras. Elle chercha son regard :

« Bref. J’ai changé, je ne suis plus la personne que tu as connue… alors non. Encore une fois, non. »

À peine eut-elle prononcé ces mots que Niles franchit l’espace qui les séparait, la saisit par l’épaule et la plaqua contre le mur.

« Tu as tort ! »

En plus de la violence, il y avait quelque chose de désespéré dans son ton.

« Si j’ai fait ça, c’est uniquement parce que je savais que tu me rejoindrais. Tu ne comprends pas : tu n’as pas le choix ! C’est le seul moyen de t’en sortir. Tu ne peux pas me trahir à nouveau comme ça ! »

Naola tenta de se dégager en le repoussant. Elle sentit sa colère monter. De quel droit avait-il décidé pour elle ?

« Détrompe-toi, j’ai le choix ! Et j’ai choisi ! Je ne rejoindrai pas ton Ordre, cela n’a rien à voir avec toi et je ne le ferais pas non plus pour toi. Qu’est-ce que tu t’imagines, sincèrement ? On se perd de vue pendant sept ans, tes nouveaux copains et toi m’enlevez, me torturez… Et tu penses que tu peux venir me voir, dire “c’est pas grave, on fait comme avant”, et que je vais sauter de joie à l’idée de rejoindre une organisation de meurtriers et de criminels avec toi. J’ai peut-être été voleuse, ou pilleuse, mais je ne suis pas une meurtrière, je ne torture pas les gens, je ne tue personne et je ne participe pas à la montée au pouvoir d’un malade mental ! »

Sa voix, qui était grimpée jusqu’à crier cette dernière phrase, fut brutalement coupée par la gifle qu’il lui envoya. Naola se tut, sonnée par la violence du coup. Elle porta la main à son visage et lui lança un regard mauvais. Elle en avait trop dit. Le sorcier s’était écarté et l’observait, tout aussi surpris qu’elle de sa réaction. Puis son expression laissa place à la rage.

« Ne t’avise plus jamais de parler de Leuthar en ces termes, » siffla-t-il, les poings serrés.

Et il resta là à la regarder, livide, comme indécis. Elle enchaîna avec un rire :

« Quoi ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? “N’insulte pas mon maître”. Superbe ! Ils t’ont bien dressé ! Allez, maintenant que tu as ta réponse, fous-moi la paix. Laisse-moi crever doucement ici, mais laisse-moi crever sans voir ta tête ! C’est le moins que tu puisses faire ! »

Elle était essoufflée par sa vindicte. Elle n’avait pas prévu les mots qui sortaient de sa bouche, mais après tout, elle n’avait pas grand-chose à perdre.

Niles hésita. Il avait envie de lui crier qu’il n’avait pas voulu ça. Qu’il pensait sincèrement qu’elle serait tentée par l’aventure… Qu’il avait cru retrouver une amie, une amante. Qu’elle aurait fait honneur à son pardon et à sa proposition. Il se détourna après avoir dégluti et se passa la main dans les cheveux, crispé, en marchant vers la sortie. Et puis :

« Non », lâcha-t-il entre ses dents serrées.

Il devait la faire parler. Il se retourna, la main tendue pour la viser de son arme, un concentrateur pas plus grand qu’une pièce de monnaie qu’il gardait encastré dans un bracelet de cuir. Si elle refusait de coopérer, c’était son problème.

En un sort, elle fut plaquée et maintenue contre le mur par des fers qui lui serrèrent la gorge et les poignets. Elle négligeait ses propositions ? Très bien, il allait employer d’autre moyens. Il revint vers elle, lentement.

« On m’a envoyé ici pour obtenir les informations dont nous avons besoin. Que tu te joignes à nous, c’est du bonus. J’aurais préféré ne pas en arriver là, sincèrement. Je pensais que tu étais plus intelligente que ça, que tu saurais saisir l’opportunité qui t’est offerte… »

Il était tout proche d’elle à présent. Il allait leur montrer, à Will, à Adé, à Fillip et aux autres ce dont il était capable.

« Je ne voulais pas te mettre en danger… mais maintenant, je ne peux plus grand-chose pour toi. »

Il s’arrêta devant elle et l’observa quelques secondes. Elle avait peur, cela se sentait, mais il y avait du détachement dans son attitude. De l’indifférence… elle luttait faiblement contre les fers, sans grande conviction. Un moment de plus à laisser passer. Elle attendit les coups. Mais ils ne vinrent pas.

Au contraire, Niles caressa très légèrement son visage, du bout des doigts. Il la vit frémir, rouvrir les yeux et il lui sourit, sans qu’il y ait la moindre gentillesse à cette expression. Il allait la faire réagir. Il allait la casser. Et elle l’aurait bien cherché.

« Te battre à mort n’a pas marché… alors je vais essayer autre chose avec toi. En souvenir du bon vieux temps, n’est-ce pas ? »

Il lui saisit le menton, lui releva la tête et l’embrassa. Il colla sa bouche sur la sienne et l’emprisonna, l’empêchant de se dégager. Il la sentit lutter, il sentit le moment où elle comprit ce qu’il voulait faire et il sentit la panique la gagner. Le gout du pouvoir tout puissant qu’il avait sur elle le prit au dépourvu. Il redoubla le baiser, avec une espèce de rage ivre. Elle était à deux doigts de pleurer quand il lâcha enfin ses lèvres :

« Arrête ! Tu ne peux pas faire ça ! »

Sa voix était suppliante. Il rit, se colla à elle, fit courir ses deux mains sur ses vêtements, les remonta jusqu’en haut de sa chemise. Le premier bouton fut difficile à défaire à cause du sang qui avait raidi le tissu. Il dit, en même temps :

« Ça ne t’avait pas dérangé à l’époque. Ça n’est pas la première fois. Avant, tu étais naïve, maintenant tu es juste… sans défense. Et je vais te faire payer, pour toutes les fois où tu t’es refusée, pour nous avoir fait faux bond et pour me trahir à nouveau. Trahir l’occasion que je t’offre de te racheter.

— Niles, arrête ! » souffla-t-elle en se débattant.

À nouveau, il lui saisit le menton, plus violemment, et la força à le regarder, il avait un sourire de dément.

« Je te connais un peu, Nao. Je sais que ça, ça a des chances de te briser, définitivement. Et je vais prendre tout mon temps. Une fois cassée, Adélaïde n’aura aucun mal à obtenir tout ce qu’elle veut de toi. Tout le monde y trouvera son compte. Sauf peut-être toi. »

Les deux premiers boutons avaient enfin cédé, mais il prit son temps pour défaire les suivants car il savait qu’elle ne pouvait rien contre lui. Dans une panique totale, elle forçait contre ses liens à s’en entailler la peau. Elle eut la certitude qu’il avait raison, qu’à ça elle ne résisterait pas. Elle fut secouée d’une vague de colère, de rage et de dégoût qui l’aurait faite vomir si elle avait eu la moindre chose dans l’estomac.

Collé contre elle, il glissa ses mains sous ses vêtements pour lui caresser les hanches, le torse, les seins… Elle avait l’impression que sa peau se calcinait à son contact. Elle se mit à lui envoyer des coups de pied désordonnés en criant. Il se contenta de passer entre ses jambes et de la coincer plus étroitement entre le mur et lui. Quand elle le mordit, il la frappa et elle s’affaissa légèrement, sonnée.

Qu’elle cesse de se débattre le calma, un peu. C’était moins grisant quand elle ne réagissait plus. Il la détacha et la jeta au sol. Elle heurta le dallage avec un grognement de douleur. Très vite, elle se redressa et lui fit face en reculant hors de sa portée, le regard oscillant entre l’horreur et la haine. Un regard qui le fit se sentir plus vivant. Il s’enivra de ce nouveau pouvoir. Susciter la peur. Il se découvrait prédateur et ça l’exaltait. Il se mit à marcher vers elle, lentement, sûr de lui. Il n’allait certainement pas la lâcher aussi facilement.

Naola haletait. Mais elle était libre de ses mouvements. Elle ne se laisserait pas faire. Pas tant qu’il lui resterait une once d’énergie pour se battre. Rapide, elle traça quelque chose au sol. Une Rune qui concentra sa magie et lui permit de déployer une ligne de défense. Un cercle de protection doré, scintillant, rassurant. Elle se mit debout, tremblante, les dents serrées. Elle avait mal. Sa magie, occupée à l’abriter, ne l’était plus à soigner les coups qu’on lui avait infligés. Elle leva le bras vers l’homme, la paume en avant. Elle n’avait aucun concentrateur pour se battre, mais qu’il s’avance encore et elle trouverait la force de le tuer.

La menace silencieuse dut être perceptible, car Niles s’arrêta. Il l’observait. Il avait fait réapparaitre son concentrateur, mais ne faisait pas mine de l’attaquer. Finalement, il le rangea.

« Pleine de ressources. »

Il lui sourit. Un sourire carnassier, moqueur. Il se dirigea vers la porte de la cellule qu’un charme ouvrit sur son passage.

« Mais ça ne durera pas éternellement. »

Il quitta la pièce.

La jeune femme, le souffle court, attendit de longues minutes pour être certaine qu’il était bien parti. Elle commença par baisser la main qu’elle avait brandie en menace, puis le cercle doré s’estompa progressivement. Et enfin, alors que la douleur diminuait, la réalité lui explosa en pleine figure. Ce qu’il s’était passé, ce à quoi elle venait d’échapper. Pour l’instant.

Elle fut prise de nausées. Incapable de tenir debout, elle tituba jusqu’au mur et s’affala sur le sol, tête contre la pierre froide. Elle essaya nerveusement de reboutonner ses vêtements, mais les tremblements qui l’agitaient étaient trop violents. Elle se roula en boule, retint un sanglot entre ses dents serrées, puis craqua à grands torrents saccadés. C’est épuisée, de longues minutes plus tard, qu’elle roula sur le côté et déplia son corps crispé. Allongée sur le dos, les yeux clos, elle tentait, avec plus ou moins de succès, de stopper ses larmes.

Se calmer, respirer, rependre le contrôle, remettre ses barrières en place. Très lentement, elle reprit pied. Lorsqu’elle fut à peu près apaisée, elle s’obligea à rester au sol, immobile. Il fallait qu’elle reprenne des forces. Qu’elle dorme. Surtout, surtout, sans penser à rien.