Ch. 4 – L’Once

Le manoir se situait loin de l’endroit où se cachaient les partisans de Leuthar. C’était une grande bâtisse dans le style des vieilles demeures pré-Cataclysmes. Elle datait d’ailleurs de bien avant cette période. Des briques rouges, des tours carrées, un perron ouvert sur une porte massive, avec deux battants richement décorés… Un escalier blanc menait au seuil de la demeure. Imposante, mais pas autant que le domaine. Un peu plus loin, une structure illuminait encore le parc : le gymnase.

Des coups résonnaient dans la nuit. Des bruits sourds. On frappait dans quelque chose, en rythme. Consciencieusement. C’est ce qui poussa le Maître à aller jusque là et à passer la porte.

La salle, modulaire, était configurée pour l’entraînement physique. Un jeune homme, en short, les gants aux poings, boxait dans un sac de sable fixé au plafond par deux poulies.

La sueur coulait le long de son dos. Concentré, il ne perçut pas l’arrivée de son Maître. Il était essoufflé, mais ne s’arrêtait pas. Le sandwich abandonné sur un banc, un peu plus loin, avec sa salade fanée et son pain douteux, donnait une idée du temps depuis lequel le sorcier s’entraînait.

« Je ne t’ai donc rien appris ? » finit par demander Alix, les bras croisés.

Mattéo sursauta et stoppa le sac entre ses deux gants.

« Xâvier est parti dormir il y a deux heures. Je n’utilise le sac que depuis qu’il n’est plus là », justifia-t-il.

Par le passé, il s’était déjà obstiné jusqu’à se blesser. Il laissa tomber ses bras le long de son corps et posa la tête sur ce qu’il frappait un peu plus tôt. Sans se retourner.

« Je surveille mes poings, ne t’en fais pas…

— Et sur la nécessité d’être attentif et d’être sur ses gardes ? De savoir profiter de chaque moment disponible pour ménager ses forces avant un combat ? Tu te crois capable de battre une Veste Grise dans ton état ? De garder ton sang-froid si l’on menace l’otage que tu dois sauver ? »

Le jeune tressaillit, sans répondre, sans chercher à regarder son Maître.

« Tu veux à tomber d’épuisement. Qu’est-ce que tu ferais si elle t’appelait maintenant ? Tu lui expliquerais qu’il va falloir que tu dormes un peu avant d’aller la secourir, parce que tu as été trop bête pour gérer tes cycles de sommeil ? »

Le Maître s’avança et le força à se retourner. Le nez cassé, les cheveux poisseux de sang et de sueur… Sans doute avait-il passé ses gants sur son arcade pour contenir le saignement d’une seconde blessure, l’entraînant au passage sur ses tempes. Le départ de Xâvier remontait à deux heures. Mattéo n’avait pas même cherché à se soigner.

La main d’Alix claqua sur la joue du jeune homme et le jeta au sol. Il se mit sur les genoux avec un grognement douloureux, le nez entre ses gants. Le sang recommençait à couler. La violence du coup avait rouvert les plaies. Il n’avait rien vu venir.

« Soigne-toi, lave-toi et rejoins-moi à la bibliothèque, s’il te plaît, Matti. »

L’instant d’après, Mattéo était seul dans la salle d’entraînement.

Une demi-heure plus tard, le jeune homme entra dans la bibliothèque du Manoir. Il s’arrêta à quelques pas de son Maître et mit les mains dans son dos. Il se tenait droit, les pieds un peu écartés pour être mieux ancrés dans le sol.

« Oublie le protocole pour ce soir, Mattéo. »

Le jeune homme n’avait plus qu’une légère marque sur l’arcade. Elle disparaîtrait rapidement, ce qui laisserait intact son visage carré, sans cicatrice et sans barbe.

Mattéo venait de l’Est. Tout chez lui, de son port de tête fier à ses larges épaules, en passant par sa taille au-dessus de la moyenne, confirmait ses origines. Ses cheveux bruns étaient propres et coiffés, du moins si l’on pouvait dire coiffé tant le style de coupe restait classique et court.

« Tu te décides à me dire ce qui ne va pas ? »

Le sorcier ne répondit pas et vint s’asseoir à côté d’Alix. Ce qui n’allait pas, il ne voulait pas l’admettre, il n’en parlait pas. Depuis la disparition de Naola, Mattéo avait du mal à faire la part des choses dans ce qu’il ressentait. La préparation de leur mission en pâtissait.

« Regarde-moi. »

Mattéo releva les yeux et croisa le regard noisette d’Alix. Son Maître ne le laisserait pas repartir avant qu’il se décide à parler. Il se mordit la lèvre, hésita, puis soupira avant d’avouer :

« J’ai peur de ne pas pouvoir l’aider. Ils s’en prennent encore à quelqu’un qui compte pour moi. J’ai peur de souffrir de ce qu’ils vont lui faire. Et de ce que je pourrais leur faire s’ils la tuent. »

Les poings serrés, il trembla. Alix posa alors une main dans son dos. Il n’avait pas besoin de se mettre dans cet état. Pas maintenant qu’il acceptait sa peur.

Mattéo sentit son cerveau se déconnecter. Aucune émotion, plus de sensation, juste un blanc profond et une douce impression. Il lui fallut trois secondes pour craquer. Le jeune homme pleura, doucement, contre l’épaule qui s’offrait à lui.

Quand il se calma, quelques minutes plus tard, il annonça d’un ton décidé :

« Je vais aller me coucher.

— Xâvier aura votre programme pour la journée quand tu te lèveras. Je serai intraitable en cas d’échec. »

Cette fois, c’était le Maître qui parlait, et non Alix. Le jeune homme hocha la tête.

« Et nous ferons notre possible pour ne pas te décevoir. »

*

Le salon était le lieu de vie principal du manoir. Aménagé à l’ancienne, riche et chargé, il était plein de meubles imposants, comme on n’en faisait plus. Des fauteuils en cuir sombre, assortis à l’épais tapis persan posé devant une cheminée massive. Le feu y crépitait, hiver comme été, libérant dans la salle une douce chaleur lorsque c’était nécessaire. Le foyer, même embrasé, était toujours impeccable. Pas une trace de suie, pas une trace de brûlure. Quelques chandeliers d’argent, frappés d’un sceau qui s’était complexifié de génération en génération, trônaient encore sur le chambranle.

Les murs étaient décorés d’une tapisserie très ornementée, parfois cachée par d’imposants tableaux aux portraits austères. La prospère dynastie familiale observait les jeunes habitants de la demeure. Installés dans deux des trois fauteuils rapprochés autour de la table basse en merisier massif, Mattéo et Xâvier disputaient une partie d’échecs.

Tous deux étaient vêtus d’habits larges, fraîchement enfilés. Ils avaient terminé leur entraînement tard et avaient pris le temps de passer se doucher avant de se retrouver au salon. La course, les exercices physiques et magiques, suivis du combat, les avaient fatigués, mais ils étaient contents d’eux. Ils n’avaient pas tenu l’objectif de leur Maître, certes, mais ils avaient été bons, comme toujours. Après le travail du corps venait toujours la gymnastique de l’esprit.

Le blond paraissait plus concentré. Sans doute parce qu’il était en difficulté. Mattéo avait plusieurs coups d’avance sur lui. L’échiquier en marqueterie fine semblait l’absorber. Il finit par bouger le cavalier, saisissant entre deux doigts la pièce blanche qui se polissait un peu plus chaque année, comme toutes ses consœurs. Puis, le jeune homme poussa un soupir et fit un geste vers le mécanisme posé à sa droite, terminant son tour d’une impulsion légère, sans avoir à toucher le compteur. Xâvier passa machinalement sa main sur le cache-œil qui couvrait son orbite droite, comme on se caresse le menton pour réfléchir. Le brun avait croisé les doigts, le temps d’analyser la nouvelle situation, et il calcula quelques secondes avant de se pencher pour déplacer son fou.

Les deux amis jouèrent quelques coups, toujours sans un mot, avant de relever la tête l’un vers l’autre. Ils échangèrent un regard et se levèrent, laissant leur partie en plan.

« Les défenses du manoir ont encore explosé ! C’est insupportable… », grogna Xâvier avec un petit rire nerveux.

Il était aussi grand que son ami. Ils avaient la même carrure, mais il avait le visage plus fin que lui. Être borgne conférait à son allure une aura de mystere et ne parvenait pas à l’enlaidir.

« Ça en deviendrait presque rituel…, soupira Mattéo.

— On n’a pas été assez performants, hein ?

— Non… et on était prévenu. Intraitable, en cas d’échec. »

Ils entrèrent dans la bibliothèque d’un même mouvement, ouvrant chacun un des battants de la grande porte. Et ils se retrouvèrent plaqués au sol l’instant suivant, écrasés par le poids d’une gravité soudain accrue. Le borgne grimaça. Il avait espéré que les réprimandes attendraient la fin de leur mission, la récupération de Naola.

« Quatre heures quinze ? Vous deviez réaliser l’entraînement en trois heures trente ! claqua la voix forte de leur Maître.

— Nous avons failli en termes de temps, mais nous avons été jusqu’au bout. »

Mattéo dut déglutir pour réussir à parler. Le froid du carrelage contre sa joue l’incommodait, mais moins que les gravures qui le décoraient et qui commençaient déjà à marquer sa peau.

« De plus, nous avons été efficaces et nous avons progressé. Xâvier a réussi à me tenir tête près d’une demi-heure en utilisant son nouveau concentrateur. »

La pression se relâcha et ils respirèrent normalement. Tous deux se mirent à genoux puis reprirent leur souffle. Le blond se releva avant son ami, de quelques secondes. Leur Maître avait déjà rejoint la table de travail et y avait exposé plusieurs cartes.

L’un des parchemins ne contenait rien d’écrit. Des images extrêmement précises y étaient dessinées et l’on pouvait les faire défiler. Des souvenirs que l’on pouvait suspendre, rembobiner, accélérer. On pouvait même les annoter en marquant de son concentrateur les points voulus. Ces mnémotiques, tendus sur un cadre afin de rester rigides, servaient à transmettre, à commenter et à diffuser la mémoire d’une personne. Quelques sorts permettaient d’ajouter du contenu facilement.

Cette fois, le Maître Alix y avait chargé les plans d’un grand domaine et d’un château. La propriété de Lebonpuis, dans laquelle le Maître avait passé la journée, en repérage.

Mattéo ressentit un tel soulagement en apprenant que Naola était vivante qu’il en oublia d’être impassible. Il exprima sa joie d’un soupir suivi d’un sourire en coin. La réaction de son Maître fut immédiate… Une attaque mentaliste le fit grogner de douleur. Le sorcier encaissa l’intrusion en se prenant la tête dans une main. La seconde lui servit à se maintenir debout agrippé à la table massive, alors qu’il cherchait à reconstruire ses défenses affaiblies.

« Muspell ! Nous sommes en mission. »

La voix du Maître s’était faite froide, pour remettre son élève à sa place, et le jeune homme rougit.

« Excusez-moi, Maître. »

Mattéo reprit sa posture d’attente, les bras croisés derrière le dos, le visage impassible. Il y eut quelques secondes de blanc, puis ils s’installèrent tous les trois autour de la table de travail.

Il existait deux manières de se servir d’un tel support. L’exploration en surface du souvenir exposé, ou l’exploration sensorielle. Penchés sur un large cadre, ils s’attelèrent à la première méthode. Ils détaillèrent la carte mentale avec une habitude étonnante pour leur âge. Ils l’étudièrent trois fois, ce qui prit un certain temps. Ils s’arrêtaient régulièrement. Le Maître en faisait un cas d’école. Il était important pour eux de réussir à tirer le maximum d’information d’une analyse superficielle.

Les deux élèves étaient donc briefés quand ils entamèrent l’exploration sensorielle. Ils glissèrent leur esprit vers la représentation, en posant les mains sur les bords du cadre. C’était à la fois rapide et lent, comme acquisition de connaissance. Le mnémotique servait de médium, mais un mentaliste bien formé pouvait obtenir un résultat similaire, à la simple force d’un sortilège adapté. Le système présentait néanmoins l’intérêt de pouvoir annoter et manipuler les données enregistrées. Ils ne passèrent pas, à proprement parler, de temps à consulter le souvenir. Mais c’était la sensation qu’ils avaient.

Ils rouvrirent les yeux et collèrent leurs mains contre leurs tempes, mâchoire crispée. Ils héritèrent d’une migraine fulgurante, digne de la plus belle cuite. Ça allait s’apaiser. Les déroulés mentaux de leur Maître s’avéraient difficiles à intégrer. Ils étaient trop complexes, trop chargés. Tellement précis que chaque détail, chaque pierre de la bâtisse s’imprégnaient en eux comme unique et différente des autres. Ils prenaient conscience de trop de choses en un instant.

Alix bâilla, puis eut un léger rire.

« J’ai pourtant été avare de détails… »

Un webster, d’une trentaine d’années peut-être, passa la porte de la bibliothèque. Le port de tête droit, ce qui était rare pour un être de sa condition, il avait le visage mobile et expressif, l’air malicieux, mais toujours très professionnel. Comme tous les websters, il était bardé de concentrateurs implantés dans son ossature, de l’arcade sourcilière jusqu’à la colonne vertébrale. Le premier donnait parfois une teinte rousse à sa pupille.

Mais contrairement à ses semblables, les mécanismes n’étaient pas visibles. Mattéo et Xâvier tenaient à lui laisser le choix de les dissimuler. Mécamage ou non, ils avaient une totale confiance en lui.

Trouver des maîtres capables de mettre de côté le dégoût naturel des sorciers pour les êtres augmentés était chose rare. Honkey leur en était reconnaissant.

« Le repas est servi. Dois-je le maintenir au chaud ?

— Non, ce sera tout pour le moment. Nous arrivons », répondit le Maître.

Les deux amis acquiescèrent, même si leur webster n’avait pas attendu qu’ils donnent leur approbation. Alix avait ici une position souveraine sur lui également, bien qu’il appartint à Xâvier et Mattéo.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons étaient installés de part et d’autre de leur Maître à la longue table de la salle à manger. Au soir, chacun se coucha avec une nette idée du cours de la journée du lendemain. Ils allaient passer à l’action, après avoir déroulé le plan plusieurs fois en exploration de surface. Le sauvetage serait compliqué, mais pas irréalisable.

*

« Naola m’appelle à l’aide »

La matinée arrivait à son terme quand Mattéo prononça ces mots. Tous les trois s’étaient installés dans la bibliothèque sur les coups de sept heures. Ils avaient terminé le scénario d’infiltration et s’attelaient à la répartition des rôles pour chaque instant de la mission.

Le cadre mnémotique saturait d’annotations qui disparurent en même temps que le Maître, à peine la phrase de son élève énoncée. Un magnifique félin, un once, avait pris sa place. L’animal avait le poil long, dense, adapté à un froid intense. Des taches noires de formes inégales parsemaient son pelage blanc.

L’Once rejoignit Mattéo à une vitesse qui ne pouvait pas être due aux capacités de sa métamorphose. L’épaule musclée du fauve dépassait de peu le genou de l’homme, mais la bête n’en restait pas moins imposante. Une puissance brute émanait d’elle.

Sa grande queue eut deux mouvements pour manifester son impatience. Xâvier était derrière eux deux. Il attrapa son ami de la main droite pendant que le félidé posait sa patte sur son pied. Et ils disparurent.

Naola était tombée inconsciente depuis moins de deux minutes, mais, déjà, son réseau sanguin teinté de vert s’étendait sur tout son ventre et ses hanches. Le silence régnait dans le sous-bois, pas de vent, pas de chant d’oiseau… La vie avait déserté la zone, recouverte en un instant d’une fine pellicule de givre. L’effet, surréaliste, figeait la scène dans une couleur bleutée peu naturelle. Une magie qui n’était pas de ce monde pulsait sa sourde anomalie à des kilomètres à la ronde.

Au cœur du cercle cérulé, le corps tendu et glacé de la jeune femme témoignait du combat acharné mené par le Djiin Maya pour la sauver. La créature luttait, silencieuse, invisible. Avec son hôte indisponible, elle avait trop peu de prise sur cette réalité. Neutraliser le mal qui rongeait sa protégée l’aurait expulsée de ce plan. Elle faiblissait. C’est la raison pour laquelle elle n’attaqua pas directement l’étrange trio qui se matérialisa près d’elles.

Mattéo frissonna en arrivant sur les lieux. Il s’élança vers la femme en s’écriant :

« Maya ! Qu’est-ce que l’on peut faire ? Sort ? Sérum ? »

Le jeune homme s’exprimait en Ephénien avec un fort accent, mais au moins il le parlait. Mal, bien sûr et le Djiin n’aimait pas ça. Seulement, ils n’avaient pas de temps pour les politesses. Ce malaise, ce froid… Mattéo sentait que ce n’était pas une magie sorcière.

L’Once fit trois bonds pour rejoindre la jeune femme. L’animal gronda à la vue de sa peau nervurée de vert. Le génie se déploya, forme incertaine, volutes de glace autour du corps qu’elle protégeait, incapable de prendre une apparence plus stable. Elle imita le cri du félin en face d’elle, menaçante.

« Sortilège » articula la voix de Naola, avec difficultés, plus un bruit de gorge.

La créature parlait avec sa bouche. C’était mal aisé.

« Vite. »

Mattéo posa à son tour ses yeux gris sur le sort qui imprégnait le sang de la blessée. Des gants se matérialisèrent autour de ses mains quand il passa un doigt sur la peau. Un réflexe de protection qui lui évita d’être contaminé par le sortilège. Le sorcier ferma les paupières. Il connaissait le contre-sort. Dans quel livre l’avait-il lu ?

« Historique et théorie sur les sortilèges de sang. C’est dans la bibliothèque. Xâvier ? demanda-t-il, pressé.

— J’y vais. Attention, quelqu’un arrive. »

Le blond n’avait pas chômé. Il avait dressé un sortilège d’alerte destiné à les prévenir en cas de transfert à proximité. Selon la puissance du charme, on pouvait être averti dans les cinq à dix secondes avant l’arrivée des sorciers. Une petite manipulation temporelle très intéressante.

Alix, toujours sous sa forme féline, se retourna vers l’endroit où débarqueraient les poursuivants. Mattéo resta auprès de Naola et entreprit de la préparer. Ils devaient pouvoir l’évacuer dès qu’ils lui auraient administré les premiers soins. Brancard, zone de transfert, immobilisation partielle. Il savait effectuer des transports d’urgence. Il ne broncha pas plus quand le combat commença derrière lui.

Plusieurs hommes et femmes, dont Fillip, apparurent à quelques pas les uns des autres. Deux sorciers arrivaient en hexoplan. L’Ordre en était très friand. Un moyen rapide et économe de voyager, sans être tracé lors d’un transfert.

Le mage qui eut le malheur de passer à portée du félin se retrouva plaqué au sol. L’air quitta ses poumons sous la force de l’animal, mais il ne termina pas son cri. Alix avait refermé ses crocs autour de sa gorge. Le son se changea en gargouillis sanglants au moment où sa tête bascula en arrière.

Le Chat avait déjà repris une position offensive, ses dents empourprées découvertes et les oreilles rabattues sur le crâne. De quoi terrifier même le cœur le mieux accroché. La métamorphose faisait écho aux plus profonds instincts de survie. Tous, à l’exception du chef, avaient reculé. Horrifiés, soit par les bulles rouge vif qui sortaient encore de la trachée de l’homme agonisant, soit par l’indifférence totale de l’Once au sang qui dégoulinait sur son pelage blanc.

L’attaque suivante ne se fit pas attendre. Le fauve fit montre de ses pouvoirs de mentaliste, écrasant de son esprit deux de ceux qui venaient d’arriver. Le sorcier qui allait atterrir fit un brusque mouvement, partit en vrille et se planta dans un arbre dans un sinistre craquement d’os. À cette seconde démonstration, deux autres firent volte-face et abandonnèrent sur place leurs compagnons. Ils n’étaient pas censés tomber sur un ennemi aussi puissant.

Très vite, il ne resta que quatre membres de l’Ordre. L’Once se changea pour une nouvelle forme. L’apparence d’un vieil homme ridé, aux cheveux gris. Son physique dénotait avec son sourire carnassier. Le sang avait disparu avec la bête. Jamais l’Once ne se montrait sous sa vraie identité, excepté devant ses deux élèves. Il s’agissait d’un secret bien gardé.

Si sa forme variait, son concentrateur, lui, était toujours le même. Un gant de cuir, très fin, dans lequel était incrusté un cercle d’or, ciselé d’Iris, directement sur la paume de la main droite. Le motif était impossible à retenir tant par sa complexité que par le sort qui l’imprégnait. Même Maître Alix n’aurait pu le dessiner de tête.

Le vieux sorcier se mit en garde. Son poing gauche, en avant, brillait d’un sortilège de défense. Son arme, en retrait, palpitait, impatiente. L’Once était prêt au combat.

Fillip, d’un signe, ordonna aux autres de se retirer et s’avança, en garde, lui aussi, un léger sourire au coin des lèvres. Son avant-bras s’était paré d’un épais brassard, d’apparence grossière, mais très travaillée en réalité. Il portait la veste grise de l’Ordre, chargée de le protéger de la plupart des sortilèges adverses… Mais face à cet ennemi-là, il la savait presque inutile.

À l’instant où Fillip l’avait vu, il avait classé la mission comme bel et bien échouée. Mais affronter le Chat… L’occasion ne se refusait pas. On faisait de nombreuses suppositions sur le sorcier qui se cachait derrière cet encombrant félin.

« Vous avez un nom ou vous n’êtes qu’un numéro de Leuthar ? demanda le vieux d’une voix un peu tremblante.

— Vous ne me montrez pas votre visage. Pourquoi est-ce que je vous donnerais mon nom ? » répondit le mage, dans sa langue natale.

Le retour de Xâvier donna le coup d’envoi du combat. Le borgne resta figé, incapable de détacher son regard de l’affrontement durant plusieurs secondes. Le Maître était meilleur que l’Iskaărien, mais ni l’un ni l’autre ne se battait à fond. Le spectacle n’en était pas moins incroyable. Le monde autour d’eux n’existait plus. Focalisés l’un sur l’autre, ils dansaient des passes d’armes imprévues et rythmées. Plus tard, l’Once et ses élèves remercieraient Merlin que la Veste Grise n’ait pas repéré Xâvier.

Alix utilisait très souvent de l’ancienne magie contre l’Ordre. De vieux sorts autrefois lancés à la baguette, à une époque où les sorciers n’avaient pas encore compris que ces outils leur faisaient perdre en puissance. Ainsi, le concentrateur se combinait parfaitement avec un gant. Quoi de mieux qu’un accessoire qui enveloppait l’artefact pour capter chaque petit détail, chaque inflexion du poignet et chaque imperceptible changement dans les muscles de la main ?

« Xâvier ! » cria Mattéo, d’une voix pressante.

Le borgne se détourna pour lui venir en aide. Il ramenait avec lui une copie du contre-sort, réalisée à la va-vite sur l’un de leurs grimoires. Il plaqua le bout de parchemin entre eux deux et ils analysèrent la posture à adopter lors de l’incantation. Mattéo releva le haut de Naola de quelques centimètres et baissa son pantalon jusque sous sa hanche, pour découvrir la blessure.

Derrière eux claquaient de sèches détonations. Les deux adversaires se tenaient trop proches pour chercher des sorts complexes. La plupart de leurs attaques fusaient en pures magies. Elles s’entrechoquaient avec violence. Vagues et contre vagues déferlaient jusqu’à donner l’impression de distendre l’espace lui-même.

Les deux amis tentaient d’ignorer le combat. Leurs mains, de part et d’autre des hanches de la jeune femme, diffusaient la pâle lueur du contre-sort. La feuille volante était recouverte de petites écritures serrées qu’ils lisaient, en alternance. L’enchantement était complexe

La blessée gémissait parfois, mais c’était le Djiin qui luttait pour ne pas perdre pied dans ce plan que la magie distordait. Elle eut un cri douloureux, un hoquet qui se traduisit par la torsion du corps à qui elle fit articuler : « Je lâche. » Et elle lâcha. Les deux sorciers, eux, restèrent fermement accrochés.

Le départ de l’être généra une onde inverse qui balaya toute la glace et s’engouffra dans le pendentif dans un tourbillon assourdissant. Tous s’étaient figés tant l’impression provoquée par le Djiin s’échappant de ce monde les laissait au bord du malaise. Mais le combat reprit immédiatement.

Naola ouvrit les yeux au moment même où son hôte la quittait. Elle prit une première inspiration. Il lui sembla avaler du verre pilé. Elle se tordit de douleur en criant et chercha à se dégager, à fuir.

« Naola, c’est moi. C’est Mattéo », fit le jeune homme, d’une voix aussi douce que possible.

Xâvier et Mattéo luttèrent un instant pour la garder immobile. Ils ne pouvaient pas la lâcher maintenant, alors ils tinrent bon. La femme finit par se calmer avec un petit gémissement douloureux. Elle laissa aller sa tête sur le côté.

Elle voyait, flous, les deux mages s’affronter. Deux silhouettes qui bougeaient trop vite pour elle. Ça n’était que du mouvement, sans arrêt, jamais le même bout de sorcier au même endroit à la même seconde. C’était étourdissant.

Fillip, qui jusque là avait collé son adversaire au plus près, eut un brusque réflexe de recul. L’Once l’avait touché. Jambe droite. Difficile de maintenir le rythme. Il utilisa son va-tout. L’un comme l’autre s’étaient montrés économes en gestes, sobres en sortilèges. Il revint au contact entouré, de ce qui semblait être une mâchoire enflammée. De l’esbroufe pour gagner du temps et placer son meilleur sort : un rayon généré par son concentrateur principal et catalysé par une chevalière d’iris passée autour de son majeur. Une attaque explosive, un feu brûlant qui irradia son adversaire d’une couleur pourpre.

Le Maître anticipa. D’un geste compliqué, il para en partie le sort. Une épaisse fumée grise s’éleva au contact du bouclier magique. La protection se fissura puis explosa. Mais derrière elle, il ne restait plus personne à hauteur d’homme.

L’Once poussa un rugissement puis bondit sur Fillip. Sa proie se prit de plein fouet ses deux impitoyables pattes dans la poitrine. Elle le renversa contre terre, griffes enfoncées dans sa chair. Mais le prédateur n’eut pas l’occasion d’achever l’ennemi.

L’homme se volatilisa dans un rire railleur et un petit nuage de fumée noir. Le fauve grogna de dépit, comme un souffle, en sentant ses coussinets toucher le sol. Un brin de surprise passa dans les yeux de la bête.

« On rentre ! », cria Xâvier.

Positionné comme il l’était, il avait pu observer la fin du combat. Le Maître disparut alors et les deux jeunes suivirent, Naola sur un brancard.