Ch. 6 – Infiltrations

La robe d’Adélaïde était superbe. Un entrelacs de dentelles grises et noires qui courraient du raz le cou paré d’iris sur sa gorge, jusqu’à sa poitrine suggérée et délicatement mise en valeur par le tissu en demi-teintes. Découvert aux épaules, le vêtement dégringolait de satin sombre sur ses chevilles, échancré à la cuisse, ouvert dans le dos, il laissait plus entrapercevoir la peau qu’il ne la cachait.

C’était un calvaire à enfiler, comme à retirer, mais sur le moment cela les avait fait rire, de devoir s’y prendre à plusieurs fois, de se débattre avec le laçage de ses hanches. Ils avaient surmonté l’épreuve avec complicité. Une complicité, proche de la confiance, que recherchait la jeune femme.

Allongée, les yeux mis clos et un léger sourire aux lèvres, elle venait de se réveiller. Le jour pointait par la fenêtre ouverte. À l’extérieur, tout commençait à s’activer, du chant des moineaux aux lourds rouages de l’usine en contrebas du fort. Elle s’étira de tout son long avec un doux soupir et son regard glissa vers sa tenue de soirée, rependue sur le sol, là où elle avait fini par tomber.

Un bel effet, quoiqu’imprévu, car la robe était surtout destinée à la rendre irrésistible lors du gala, la veille. Et irrésistible, elle l’avait été, pensa-t-elle en tournant la tête vers son compagnon, assoupi contre elle. Il devait dormir très profondément, mais c’était normal.

Bien sûr, ça n’était pas la première fois qu’elle se retrouvait dans son lit. Il avait fallu passer des mois à le séduire, cet homme-là, Hereter Perparim, officier supérieur de la Police Magique Fédérale., pour obtenir ce résultat. Pour qu’il se détende vraiment, qu’il lui fasse confiance, qu’il se livre. Haut gradé fédéral, ça n’avait rien d’étonnant qu’il soit sur ses gardes, même avec elle qui d’apparence n’avait rien recherché de plus qu’un partenaire d’un soir. La robe avait aidé, mais c’était la situation critique, l’imminence du conflit qui lui pesait, qui avait fini par le faire craquer.

Elle se tourna vers lui et l’observa avec un sentiment de satisfaction. Elle caressa du bout des doigts les lignes de son front, à l’orée de ses cheveux poivre et sel. Elle avait déjà fait plus beaux, mais elle avait aussi fait beaucoup plus laids. Elle en avait eu des plus doux, et des plus respectueux. Jamais, en revanche, elle n’avait fait une infiltration si dangereuse.

Il avait fallu calculer les rencontres fortuites, provoquer le contact, se faire inviter aux soirées d’officiers… Des mois durant, se rapprocher, sans en avoir l’air. Tant d’énergie dépensée pour en arriver à cette nuit. Il l’avait lui-même fait passer les postes de contrôle. Il lui avait même tenu la porte du Palais du Fortin et avait envoyé balader les gardes qui s’étaient inquiétés de sa présence. Il faut dire qu’elle n’était pas vraiment autorisée. Mais on ne répond pas à un officier.

Cela valait la peine, les informations qu’elle lui avait extorquées étaient vitales pour l’Ordre. S’ils menaient le plan comme prévu, Fillip contrôlerait l’implantation de l’organisation dans la région. Il aurait la main mise sur tout l’ancien pays d’Iskaăr. La première pierre de la conquête de l’Est.

Elle se pencha sur lui, toujours très douce, déposa un baiser sur ce front vieillissant. Qu’il se réveille, elle devait s’assurer de son silence. S’était-il juste rendu compte qu’elle s’était glissée dans le fil de ses pensées alors qu’ils couchaient ensemble ? Avait-il perçu son influence lorsqu’elle avait aiguillé ses réflexions vers le lourd fardeau que représentait le commandement du principal poste frontière de l’Est ? D’abord réticent, elle n’avait eu qu’à insister délicatement sur ses peurs pour le faire parler. Il lui avait donné les détails de l’expédition punitive contre les Slavesqs. L’attaque était imminente. S’ils ne frappaient pas fort, maintenant, ces fous prendraient l’initiative, tôt ou tard. Et il fallait mettre fin aux embuscades, à la guérilla… Il craignait un massacre, comme quelques années plus tôt. Son prédécesseur y avait laissé ses galons. Il avait éludé ses tentatives d’en débattre. Qu’est ce qu’elle y connaissait, elle, en tant que médecin, aux enjeux miliaires ? Il avait haussé les épaules. Presque méprisant lorsqu’elle avait évoqué le non-sens d’affronter d’autres sorciers, de faire couler le sang de leurs frères.

Sans remords, elle l’avait forcé à lâcher les dernières bribes de ses secrets. Quand il n’avait plus rien eu à lui livrer, elle avait pris soin d’exploser brutalement les défenses par lesquelles elle s’était infiltrée. L’effet était toujours le même, un cri de douleur, voire de surprise, une perte de conscience quasi immédiate et une facilité enfantine à remodeler ses impressions. Elle procédait par petites touches, pour gommer le malaise, pour affirmer son sentiment de n’avoir rien fait de répréhensible, pour occulter les moments où il lui avait livré le plan de bataille, les noms, les positions des fédéraux… L’amnésie était loin d’être sa spécialité, mais il était simple d’inciter quelqu’un à ne plus repenser à une conversation. L’esprit a ses propres sérums d’oubli.

Elle le réveilla en douceur et lui sourit lorsqu’il ouvrit les yeux.

« Il va falloir que j’y aille

— Il est quelle heure ? » grogna-t-il, d’une voix pâteuse.

Il se prit le front entre les mains et gémit. Se faire labourer la tête, ça laissait souvent une belle migraine.

« Passé sept heures. Ça ne va pas ? murmura-t-elle.

— Ma tête… »

Il referma les yeux avec une grimace de douleur et elle lui massa le front avec délicatesse. Elle lut l’effet apaisant de ses gestes sur son visage qui se détendit. Sans son uniforme, il était bien moins séduisant.

« On a beaucoup trop bu, hier. Tu étais très joyeux…

— Me souviens pas de tout…

— On a terminé au lit…

— Quel scoop, m’en serait pas douté, souffla-t-il en se redressant. On est à Lievinsk ?

— Eh oui…, souffla-t-elle, amusée.

— Au Palais du Fortin ?

— Eh oui…

— Et merde…

— Eh oui… », rit-elle, d’un rire clair et léger qui le fit grimacer de douleur.

Elle soupira puis se leva et alla jusqu’à l’endroit ou elle avait abandonné son petit sac de soirée. Elle en tira son concentrateur médical puis revint se coller contre lui.

« Bouge pas », ordonna-t-elle.

Les maux de tête n’avaient rien de sorcier à soigner. Surtout lorsqu’elle en connaissait l’origine. Elle se fit taquine à mesure qu’elle sentait son patient se détendre.

« On a dansé… On a bu… Le champagne était divin, mais la fête fade… Tu devais être rentré à une heure bien trop décente… Je suis rentrée avec toi, pour le faire dans un lit, pour une fois…

— Ta robe… » souffla-t-il à mesure que les souvenirs revenaient.

Il rit à son tour et se tourna vers elle pour lui prendre la main qui le soignait et déposer un baiser au creux de sa paume.

« On n’a pas idée de faire des vêtements aussi complexes.

— On a fini par y arriver… et on a fait l’amour » dit-elle d’une voix suave qui lui fit pousser ses baisers sur son avant-bras.

À ce stade si ses soupçons ne s’éveillaient pas, alors elle n’aurait plus rien à craindre.

« Plusieurs fois… se rappela-t-il, un peu vague

— Plusieurs fois », confirma-t-elle .

Elle récupéra sa main avec une moue adorable et reprit, pour changer de sujet :

« Il va falloir que j’y aille. Tu me fais raccompagner par tes gardes ? »

Il ferma les yeux et perdit son sourire

« On nous a vus, tu crois ?

— Je ne crois pas, j’en suis sûre. »

Il grogna, mécontent, et se leva avec un long soupir.

« Génial.

— Je peux activer un transfert, si tu n’assumes pas », proposa-t-elle en remontant les jambes sous son menton.

Il réfléchit à la proposition quelques secondes, se gratta la barbe naissante puis admis :

« Ouais. Je suis désolé, mais ça va me poser problème sinon. Surtout maintenant.

— Surtout maintenant ? demanda-t-elle en inclinant la tête sur le côté.

— On a une grosse opération en vue, tout le monde est un peu sur les nerfs. Il vaut mieux que tu t’en ailles vite », répondit-il avec geste évasif.

Elle savait qu’il ne pouvait pas lui parler de ses manœuvres. Et elle sourit en hochant la tête. Parfait, il n’avait pas le souvenir de leur conversation.

« J’ai l’habitude que tu me mettes à la porte », plaisanta-t-elle en se levant.

Elle attrapa sa robe et la plaça devant elle, le nez froncé. Elle était plus simple à passer sobre qu’à retirer éméchée. Quelques instants plus tard, elle l’ajustait avec soin et se coiffait rapidement face à la toute petite glace posée sur le secrétaire. Lui était allé à la salle de bain attenante, gêné, comme à chaque réveil à ses côtés.

« Bon bah… à la prochaine… c’était sympa quand même », finit-elle par lâcher, après avoir attendu quelques minutes qu’il daigne au moins venir la saluer.

« À la prochaine », répondit-il à travers la porte.

Elle activa le transfert, d’un glissement sur son concentrateur mineur, un petit anneau irisé passé à l’index de sa main gauche.

Elle apparut chez elle, dans le salon de la grande demeure familiale située en plein cœur des beaux quartiers de Stuttgart. Il n’y avait pas une minute à perdre avant de contacter l’Ordre. Ils attendaient son retour pour agir.

« Giles, ma cape, demanda-t-elle immédiatement, en se dirigeant vers la sortie.

— Doit-on vous compter à déjeuner, Mademoiselle ? fit l’homme, qui la rattrapa avec un vêtement chaud paré d’une belle fourrure blanche.

Grand, décharné et grisonnant, il était tel qu’elle l’avait toujours connu dans son costume sombre, impeccable, courtois, discret et dévoué. Son père avait une totale confiance en son majordome et toute la famille le traitait avec le même respect.

« Non. Ça n’était qu’un transfert de couverture. »

Elle s’arrêta net et se retourna vers lui, tendue.

« C’est pour bientôt. Je ne serai pas de retour avant une dizaine de jours, si tout va bien. »

Il hocha la tête, bienveillant, puis lui passa la cape. Alors seulement, elle se rendit compte de combien elle avait froid dans sa robe de soirée. Il lui glissa une petite bourse de cuir entre les mains. De quoi manger, ainsi que quelques vêtements de rechange. Elle la fit disparaître dans son sac avant de sortir par la porte principale.

Elle marcha dans les allées presque désertes de la capitale qui, si tôt le matin, dans le quartier des grandes résidences, somnolaient encore sous le frileux soleil printanier. Le parc aux agates n’était qu’à une dizaine de minutes, à pied, mais elle n’eut pas le temps de l’atteindre. Au détour d’une petite rue, elle se retrouva nez à nez avec une silhouette en noir qui l’attira contre elle et les transféra.

« Je m’inquiétais » reprocha Fillip, sans l’écarter de lui.

Lui, il pouvait faire des transferts sans être fiché, sans faire de demande, sans devoir se justifier. Il était, par on ne sait quel moyen, invisible dans le système. Un insaisissable.

Il les avait conduits dans une planque qu’elle n’identifia pas tout de suite. Elle resta contre lui, les yeux fermés. Il lui avait fait peur.

« Passer la nuit au Fortin… qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? souffla-t-il, réchauffé de colère.

— L’occasion était trop belle. J’ai tout. Les positions, le plan d’action, jusqu’aux affectations des escadrons. J’aurais même pu avoir le nom de chaque fédéral engagé. C’est pour demain ou après-demain », débita-t-elle en cherchant à s’écarter de lui.

À la tenir si fort contre lui, il lui faisait mal. Il lui jeta un regard admiratif, ce genre de regard qui fait plaisir et qui fait fondre, puis il partit de son rire d’avalanche. Il l’embrassa et la souleva du sol. Elle se débattait alors qu’il la faisait tourner autour de lui, mais son hilarité était communicative et elle termina dans ses bras, à maîtriser un fou rire qui n’en finissait pas. Ça faisait du bien.

« Pas de temps à perdre alors, souffla-t-il en l’entraînant hors de la pièce dans laquelle ils étaient apparus.

— Où est-ce qu’on va ? demanda-t-elle, à sa suite.

— Leuthar attend ton rapport. Ce soir, on se mobilise, demain on observe, si ça dégénère on intervient après-demain.

— Leuthar ? » répéta-t-elle sans y croire.

Il se retourna vers elle, avec ce sourire trop grand et trop doux pour son visage carré. Ça lui faisait perdre des années et il en arrivait presque à faire son âge.

« Ouais, Leuthar. Je me doutais que tu arriverais à tes fins. Bienvenue au Q.G.. »

*

Le grand bâtiment de la Cantine trônait dans le quartier central de Stuttgart. Sa devanture d’acier et de verre se dressait, élégante et agressive, vers le ciel de la Capitale. La Fédération ne s’était jamais attaquée à l’édifice. À l’origine, par ouverture d’esprit envers les idées de Leuthar, puis par intérêt et, enfin, par crainte.

La porte était ouverte à tous les sorciers. Qui la passait trouvait là une table, un repas et un lit pour la nuit. Chacun pouvait prendre place autour de l’une des cent tables rondes de l’immense salle circulaire. L’Ordre, sur ce simple principe d’hospitalité, accueillait sans distinction amis, curieux de passage, futures Vestes Grises ou ennemis.

Ce soir-là, les websters, chargés d’assurer le service des gigantesques fourneaux aux convives, peinaient à se frayer un chemin à travers la foule. La Cantine était bondée. Emplie dans ses moindres recoins jusqu’aux marches et au parvis extérieur. Plus pleine qu’Adélaïde l’avait jamais vue. Pourtant, elle avait dépensé là un temps considérable, quelques années plus tôt, avant de rejoindre l’Ordre  : à Stuttgart le recrutement passait par la Cantine.

Une assiette fumante et une choppe de bière devant elle, la jeune femme, mal à l’aise dans ce brouhaha qui ne paraissait que croître, se tenait très proche de Fillip. L’iskaarien soutenait un semblant de discussion avec leur voisin direct, un grand roux qui riait si fort que ses éclats couvraient, un instant, tous les autres sons.

Il n’existait pas de règle explicite quant au placement des disciples de Leuthar. En théorie, n’importe qui pouvait s’installer où bon lui semblait. En pratique, cependant, les Vestes Grises les plus puissantes, les sorciers qui côtoyaient le Leader suprême, ceux qui accomplissaient de hauts faits ou ceux qui jouissait d’une ancienneté conséquente, se réservaient les places centrales. Et Leuthar, toujours, siégeait à celle placée directement sous la clé de voûte de l’immense coupole qui coiffait la Cantine. Le Cœur de l’Ordre.

Fillip et Adélaïde étaient installés sur l’une des tables les plus au centre de la pièce. L’homme, à leur arrivée, s’était taillé un chemin dans la foule, avec l’assurance de l’habitude, entraînant sa compagne dans son sillage. Jamais Adélaïde n’avait osé s’approcher si près du Cœur.

Ce privilège leur offrait une place assise et un semblant d’espace vital pour se restaurer. Autour d’eux, les sorciers s’entassaient à vingt sur des plateaux de douze. La masse de corps grouillait et s’apostrophait dans un vacarme de foire. On buvait, on mangeait dans de grands plats que charriait un incessant ballet de webster, on riait… On attendait Leuthar dans un mélange électrique et joyeux.

« Il ne devrait plus tarder… » cria Fillip.

Même penché vers Adélaïde, il peinait à se faire entendre. La femme se contenta d’un sourire crispé pour toute réponse. Comme toujours, la foule l’indisposait et elle ne parvenait pas à se fondre dans l’ambiance festive du moment.

En fin de matinée, elle avait livré son rapport à Heruil, le bras droit de Leuthar. Le second personnage de l’Ordre.

En soi, l’entrevue s’était très bien passée. L’homme l’avait remerciée et félicitée, puis il avait congédié la sorcière et invité Fillip à le suivre pour une réunion stratégique. Qu’elle vienne ce soir à la Cantine. Leuthar, avec les informations qu’elle apportait, établirait un plan qu’il exposerait lors d’un discours. Adélaïde s’était retrouvée dehors avec toute l’amertume d’avoir été écartée des prises de décisions. Reléguée au rang d’espionne. Elle valait mieux que ça.

Soudain, il y eut des cris, des applaudissements, des bravos. Le Leader suprême de l’Ordre allait parler. Le silence se propagea comme une onde, du Cœur jusqu’à l’extrémité de la Cantine. Les discussions devinrent murmures, puis moururent, éteintes par l’apparition de Leuthar.

Le sorcier se tenait au centre de l’assemblée, debout sur sa table. Adélaïde avait déjà assisté à plusieurs de ses allocutions et, à chaque fois, elle était frappée par la simplicité du personnage. Son front haut et son menton un peu trop prononcé ne suffisaient pas à donner à son visage un faciès notable. Il était banal, jusque dans sa tenue : un jean, des baskets, un tee-shirt en dessous d’une courte veste grise. Il n’avait jamais imposé ce vêtement à ses sympathisants. Le code vestimentaire s’était mis en place de lui-même. Très vite, on avait ajouté des sortilèges de protection aux costumes pour concevoir de véritables armures de combat. Aujourd’hui, à travers toute la Fédération, on écrivait Veste Grise comme un nom propre. Avec les majuscules de la crainte et du respect.

Lorsque l’assemblée atteignit le plus total silence, l’homme leva les mains, en guise de salut. Il adressa à la foule un sourire qui métamorphosa son visage. Quand il exprimait ainsi sa joie, que ses yeux se plissaient et pétillaient, il donnait confiance, il inspirait, il transcendait. Ça n’était pas de la beauté, mais l’enchanteur avait un charme, une prestance, une énergie et une force dont il semblait tirer le pouvoir de changer le monde.

Adélaïde sentit sa peau, des bras jusqu’à la nuque, se hérisser malgré elle d’un frisson d’excitation. Quelles que soient ses motivations, à cet instant, elle faisait partie de cette foule, de cette entité puissante dont l’attention était toute entière focalisée vers le sorcier qu’elle reconnaissait pour maître.

« Mes amis, ce soir je partage la joie de manger avec vous », commença Leuthar.

Sa voix porta jusqu’aux oreilles et au cœur de chacun, sans qu’il paraisse faire l’effort de la hausser.

« Je vous entends rire, je vous entends discuter et je prends moi aussi part à votre liesse. Qu’il est bon de vous voir, vous tous, réunis ici, à la Cantine  ! Sur ces tables, mes amis, nous rêvons le monde  ! Et en dehors de ces murs, grâce à vous, nous le changeons. »

Il y eut quelques exclamations enthousiastes, poussées par des sorciers fins bourrés. Quelques rires leur répondirent et Leuthar sourit de plus belle, bienveillant.

« Je vois que vous ne m’avez pas attendu pour trinquer, s’exclama-t-il en se passant la main dans les cheveux, comme gêné. Ce soir pourtant je n’ai pas le cœur à boire à la fête. En réalité je suis profondément empli de tristesse. »

À cette déclaration, l’ambiance générale changea du tout au tout. Les visages se fermèrent. La joyeuse assemblée se tendit, grave et concernée. Leuthar, dont les traits durcirent au point qu’il semblait réprimer une violente douleur, reprit d’une voix sourde  :

« À l’est, la guerre gronde. La Fédération a entamé des pourparlers avec les Citées-États humaines du nord de la Mersèche. Ils ont décidé de signer des accords de paix. De négocier avec les humains. »

La phrase, prononcée avec un dégoût profond, tira des exclamations indignées à la foule. Leuthar souffla de dédain, poings serrés, et reprit, un ton plus haut, vibrant d’indignation  :

« Amis, nous sommes tous Fédérés. Vous souvenez-vous du jour où l’on nous a demandé si nous voulions collaborer avec les humains  ? Non  ! Non, vous ne vous en souvenez pas, car jamais la question ne nous a été posée  !
Nous traitons avec l’humain ! Ceux-là mêmes qui nous chassaient nous exécutaient sur le bûcher  ! Ceux qui, dans leur folie, ont souillé la seule maison que nous partagions. Ceux qui se sont rendus coupables de Crimes contre la Terre ! »

La voix de Leuthar monta vers la rage, comme à chaque fois qu’il évoquait ces faits. Il ressentait la souffrance de la terre jusque dans son être. Le sorcier serra les dents, les poings et baissa les yeux. Silencieux, un instant, il reprit et s’adressa avec plus de calme à la salle suspendue à ses paroles.

« La Fédération négocie avec l’ennemi, plie l’échine et s’abaisse, non pas à parler de paix, mais à acheter sa tranquillité. Et pourquoi  ? Pour le bénéfice de quelques Hauts Fonctionnaires fédéraux. Le jeu habituel… » souffla-t-il.

Sa voix se chargea de dépit, d’une lassitude proche du père qui, inlassablement, gronde l’enfant turbulent.

« Ce petit morceau de territoire m’intéresse, je vous laisse Niémen en échange… Et qu’importe… Qu’importe si les humains convoitent Niémen pour son sous-sol. Qu’importe s’ils projettent d’y reconstruire leurs mines  !
N’avons nous rien appris de l’Histoire ? Sommes-nous bêtes au point de laisser, une seconde fois, notre seul foyer, cette demeure que nous peinons déjà à réparer, aux mains d’inconscients ? »

Le leader fit claquer sa langue, irrité. Il poussa un long soupir et hocha négativement la tête. Il était difficile de savoir ce qui, de l’agacement ou du chagrin, marquait le plus son visage. Dans la salle, on murmurait, on s’agitait, mal à l’aise. Quelqu’un eut l’audace de crier, en réponse  :

« On n’est pas comme ça, nous ! »

Cela fit sourire le Leader. Il se redressa, se ranima et parut, à nouveau, emplir toute l’assistance de sa présence.

« Non. On n’est pas comme ça. On se bat pour ne pas l’être. C’est long, mais grâce à vous tous, on y parvient. Je ne vous remercierais jamais assez. »

Il leva les deux mains et coupa court à toute répartie. La foule s’était tissée de milliers de sourires. Avec ces quelques mots, tous les sorciers avaient senti combien ils étaient proches, combien ils partageaient des valeurs communes, des convictions. Avec Leuthar comme pivot entre eux tous, ils étaient l’Ordre.

Le leader reprit son histoire, vivement.

« Si encore le problème s’arrêtait à de banales histoires de cadastre ? Mais les accords négociés stipulent que les zones cédées aux humains doivent être pacifiées. Non content d’offrir des terres, la Fédération, sous couvert de chercher la paix avec nos voisins, en profite pour régler ses comptes avec nos propres fédérés ! » gronda-t-il.

L’assemblée gronda avec lui. Il attendit que la clameur s’apaise pour expliquer  :

« Demain le Général Perparim mettra en scène l’évasion d’un indépendantiste slavesq pour justifier une intervention armée à la frontière ! Une intervention armée  ! Contre des sorciers  ! Contre nos propres frères  ! Sous le seul prétexte que les Slavesq, depuis toujours, revendiquent une terre et une nation, là où les grands pontes de notre Fédération, corrompus par les Citées-États humaines, ont imposé une unification dont personne ne voulait. Et pour quel but  ? Une frontière commune avec un territoire que nous devrions tous considérer comme une menace ? »

Une rumeur montait dans la Cantine. Une colère sourde prenait la foule en écho à celle qui animait leur Leader.

« Depuis quand la Fédération solde-t-elle la terre de ses peuples au profit des entreprises humaines ? » cria encore Leuthar, rageusement.

Sa violence, contenue, ne cessa de croître de concert avec sa voix lorsqu’il interrogea ensuite :

« Allons-nous laisser nos frères sorciers être chassés de leurs terres ? Allons-nous, encore une fois, laisser ceux que nous avons élus agir dans leur propre intérêt et non celui des sorciers qu’ils devraient représenter  ? Allons-nous laisser les Slavesq se faire massacrer sur l’autel d’une alliance dont nous, sorciers de la Fédération, ne voulons pas  ? Allons-nous laisser les humains détruire une nouvelle fois cette Terre que nous partageons ? »

Un cri violent lui répondit, clameur de la foule qui, d’une seule voix, partageait sa révolte. Les visages se tordaient de colère, le bras levé, prêt à se battre, prêt à tout, et même mourir, pour qu’à ses questions, les sorciers de la Fédération puissent assurer  :

« Non ! »

Leuthar patienta jusqu’à ce que le calme revienne. Le visage grave, il reprit  :

« Demain, nous prenons les armes. Nous allons soutenir les Slavesq, contre l’Armée Fédérale s’il le faut. Notre force, mes amis, grâce à vous, est sans limites. Nous nous montrerons menaçants. Ils savent… Oh oui  ! Ils savent ce dont nous sommes ensemble capables.
Nous redonnerons leurs terres aux Slavesqs. Nous garantirons la paix dans cette région. La ville de Lievinsk deviendra notre œil, tourné vers les terres humaines. Prêts à les surveiller, prêts à intervenir. »

Il écarta légèrement les bras, paumes vers le haut, comme pour leur offrir les mots qui suivirent. Pour s’offrir tout entier à eux, à l’Ordre.

« Il y a des années, nous avons pacifié la Côte Ouest ! Nous avons sensibilisé les humains de la Congrégation Atlantique aux devoirs induits par les Crimes Contre la Terre dont ils sont coupables  ! Demain, nous nous tournons vers l’Est. Nous entamons l’assainissement des peuples de la Mersèche. Et tant pis si cela nous contraint à jouer les méchants grands frères  ! Lorsqu’ils grandiront, ils comprendront : pour le bien de tous, mes amis, nous n’avons pas le choix. »

*

Fillip et Adélaïde restèrent longtemps à débattre et discuter avec les autres Vestes Grises bien après la fin du discours de Leuthar. L’excitation, la tension, la communion de ces moments passés à écouter leur meneur étaient propices aux grandes idéologies.

Ils refirent le monde.

Leur voisin de table leur exposa son avis, très arrêté, sur la question des humains. D’après lui, ils ne méritaient pas mieux que d’être parqués dans des réserves, surveillés étroitement et tués au premier doute.

Fillip passa un certain temps à le modérer, à tenter de lui faire comprendre l’extrémité de cette solution, son manque de bienveillance. Un grand frère, tout sévère soit-il, aimait profondément son cadet. Être alerte et critique envers la race humaine ne devait pas apporter la haine.

La discussion houleuse prit de l’ampleur et d’autres vinrent soutenir l’Iskaarien. Le discours de l’extrémiste, tout le monde l’avait entendu au moins une fois. Il était loin d’être partagé par tous, et, à l’inverse, nombreux le réprouveraient. Lui, et l’image déplorable qu’il laissait paraître de l’Ordre. L’homme, devant l’opposition, avait fait machine arrière.

« Mais il ne changera pas d’avis… fit remarquer Adélaïde, le nez levé vers la voûte étoilée.

— Non, mais l’important, c’est qu’il ne soit pas le seul à ouvrir sa gueule, répondit Fillip avec un rire rocailleux. Et qu’il y ait du monde pour la lui fermer. »

Ils s’étaient tous deux éclipsés dans les jardins de la Cantine. Le grand bâtiment pré-cataclysmique donnait sur un parc arboré, bien entretenu et agréable, en journée. Au beau milieu de la nuit, il offrait un obscur couvert au couple encore enivré par la liesse contagieuse de l’assemblée.

Adélaïde avait ses doigts emmêlés dans les larges mains de l’Iskaarien, collée contre lui, la tête rejetée en arrière. Elle se tendait pour se porter à sa hauteur, autant qu’il était courbé, presque lové contre elle, pour l’embrasser. Tout en retenue. Ce soir, ils ne feraient rien de plus. Ils n’en auraient pas le temps. Alors ils savouraient.

Fillip retournait en Pays d’Iskaar avant l’aube pour mener à bien le plan de l’Ordre. Dans moins de quarante-huit heures, Lievinsk deviendrait sa ville. Il avait passé des années à y enraciner l’Ordre. Là bas, on considérait déjà l’organisation comme plus légitime que la Fédération, sa lointaine Capitale et ses officiers en uniformes bleus. Les natifs n’aimaient pas les fédéraux. Ils leur préféraient amplement un enfant du pays, un gars qui leur ressemblait, qui pensait comme eux, qui vivait comme eux. Un gars qui savait la rigueur des pentes escarpées et sèches de la région.

Adélaïde soupira entre ses bras et il sourit contre sa bouche. Il la rapprocha de lui, plus près. Si demain l’Ordre entamait, enfin, sa conquête de l’Est, c’était grâce à cette fille.

Ils se connaissaient depuis des années maintenant. Ils s’étaient toujours tournés autour, ils avaient toujours couché ensemble. Les discussions sur leurs convictions, sur leurs vies, n’étaient venues que bien plus tard.

Il y eut un bruit de pas, non loin d’eux, de l’autre côté de la haie qui les coupait des regards autant que de la lumière des hautes baies vitrées. La sorcière se tendit, fronça le nez et grogna de dépit. Ils volaient ces moments au reste du monde. Elle voulait encore en profiter.

« Je m’en occupe, murmura-t-elle.

— Attends, Adé, non… » s’empressa de répondre Fillip.

Trop tard. Il la sentit tomber de ses bras et rattrapa son corps abandonné avant qu’elle ne s’effondre au sol.

« C’était un peu présumer de ses forces… » commenta Leuthar.

Le Leader suprême de l’Ordre détaillait son subordonné à la lumière d’un petit sortilège. Les deux mains dans les poches de son éternel jean, l’air goguenard, il sourit à la mine déconfite de l’Iskaarien. D’un geste amical, il lui tapota sur l’épaule.

« Détends-toi. Je ne lui veux pas de mal à ta petite aristo !

— Qu’est-ce qui lui arrive ? » osa demander Fillip.

Il souleva le corps d’Adélaïde et le porta contre sa poitrine. Il était vain de dissimuler son inquiétude. Leuthar lisait en lui comme en n’importe qui d’autre. Le Leader lui servit un sourire plus large encore et se contenta de répéter, en tapant deux doigts contre sa tempe  :

« Elle a un peu présumé de ses forces.

— Elle ne savait pas que c’était toi. On était… occupés. »

La précision fit rire Leuthar. Il haussa les épaules et lui fit signe de le suivre.

« Vous faites un couple improbable, tous les deux. »

*

Du blanc. Tout autour d’Adélaïde semblait blanc. Pas de sol, pas de murs, pas de voûte au-dessus d’elle. Rien que de l’espace blanc, ni agressif, ni éblouissant. Du vide. C’était effrayant. Comment était-elle arrivée là  ?

Elle fit un effort pour remonter le fil de ses souvenirs, mais quelque chose, au coin de son champ de vision, attira son attention. Quelque chose de rose et brun. Elle se figea. C’était son fauteuil. Un siège crapaud au velours rosé élimé et au vernis un peu écaillé. Une antiquité qui trônait dans sa chambre, depuis sa plus tendre enfance. Elle pouvait le détailler de mémoire. Elle pouvait presque sentir les aspérités du bois sous ses doigts, l’odeur des gains de lavandes cachés dans le matelas du dossier. Elle y tenait sans trop savoir pourquoi. Et sans trop savoir comment, elle se retrouva assise dedans.

« S’il est là, c’est que je suis chez moi », songea-t-elle.

Elle sursauta. Ce qu’elle avait cru penser, elle l’avait énoncé à haute voix. Perplexe, elle se figura le service à thé de la maison Cromwell. Sa théière en fonte, massive, au ventre rebondit. Elle se remémora la patine de l’objet, la finesse de son anse en cèdre sculpté, la douceur de la courbe qu’elle formait. Elle fut à peine surprise de la découvrir devant elle, posée sur une table basse, accompagnée de deux petites tasses en porcelaine blanche. La vapeur dessinait une volute paresseuse qui s’échappait du bec de ce vénérable récipient. Adélaïde se pencha en avant et entreprit de servir.

« Je suis en train de rêver », conclut-elle en portant le thé à ses lèvres.

Il était aussi délicieux que le meilleur thé de ses souvenirs.

« Pas tout à fait », nuança Leuthar.

Il était assis en face d’elle, sur une chaise qu’elle identifia comme provenant du grand salon. Son apparition ne lui parut aucunement impromptue. Peut-être, d’ailleurs, avait-il toujours été là. Elle fronça les sourcils et secoua la tête. Quelque chose lui échappait.

Elle détailla le sorcier qui répondit à son long regard par un sourire, par-dessus la délicate tasse qu’il buvait avec elle. Il paraissait calme et détendu, ce qui contrastait avec la ferveur illuminée qu’elle avait vue sur son visage durant le discours. Elle s’étonna, à nouveau, de la simplicité de sa tenue. Loin des codes vestimentaires sorciers, loin de ce qu’on pouvait attendre d’un cinquantenaire, aussi bien conservé fut-il. En face d’elle, l’homme se mit à rire.

« Qu’est-ce qui vous amuse ? demanda la jeune femme, consciente que la première de ses questions aurait dû être “Qu’est ce que vous faites là”.

— Ta façon de juger ma tenue. »

Adélaïde écarquilla les yeux. Elle tenta un mouvement pour s’enfuir, mais elle constata qu’elle se trouvait incapable de se détacher de sa chaise. Elle remonta précipitamment toutes ses capacités mentalistes en défense. Le décor épuré trembla autour d’eux, la clarté grésilla, clignota frénétiquement, comme un papillon devant une lanterne. Leuthar fit un lent geste de la main et tout se calma. La sorcière retomba contre le dossier du siège, essoufflée.

« Tout à fait remarquable, commenta l’homme avec un petit hochement de tête appréciateur. Je comprends l’intérêt que te porte Fillip.

— Je ne voulais pas vous attaquer. Je ne savais pas que c’était vous, souffla la sorcière, au bord de la panique.

— Je sais. Calme-toi. Je ne te veux aucun mal », dit-il, à mi-voix.

Elle se calma, instantanément. Elle eut conscience du fait que cela n’avait rien de naturel, mais, de cela aussi, elle ne s’alarma pas.

« Nous sommes dans ma tête, conclut-elle avec une grimace.

— Une tête particulièrement bien faite », confirma Leuthar.

Elle ne sut quoi répondre. Elle s’employait à ne penser à rien, car l’homme accédait à la moindre de ses réflexions.

« Même celle-ci », songea-t-elle.

Leuthar sourit et reposa la tasse de thé. Il inclina la tête.

« Tu ne t’appelles pas vraiment Adélaïde. Tu es Esther Cromwell, première fille de la Famille Cromwell. Je crois que vous l’écrivez avec un F majuscule pour Famille, tellement vous êtes fiers de votre lignée. L’un de tes frères aînés est également infiltré dans l’Ordre…

— Nous ne sommes pas infiltrés dans l’Ordre nous… tenta d’expliquer la jeune femme, précipitamment.

— Vous êtes bien incapables de jurer allégeance à autre chose que votre nom. Je connais bien vos Grandes Familles et vos empires d’ombres. La tienne n’a fait que disposer ses pions à l’endroit qui lui semblait le plus bénéfique. Oh, je ne me plains pas  ! Vous auriez pu me faire don d’un cerveau moins utile que le tien…

— Cela ne m’empêche pas de partager les idées de l’Ordre », se défendit Adélaïde.

Leuthar rit à cette remarque, un grand rire pour une excellente plaisanterie.

« Tu ne vibres pas à mes discours.

— Quand Fillip les portes, si. »

L’homme haussa les sourcils, surpris par la répartie. Elle le sentit vérifier ses dires à même ses pensées. Elle se mit à trembler et ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, Leuthar avait disparu.

« Tu diras aux Cromwell que j’apprécie leurs cadeaux. Tant que votre empire familial va dans mon sens, il pourra compter sur mon support. Dans le cas contraire, votre génération de parasites aristocratiques sera la dernière à porter son nom.

— Ça, nous le savions déjà… » répondit Adélaïde, à mi-voix, sans s’adresser quelqu’un d’autre qu’à elle-même.