Ch. 19 – Tortures

Mattéo fut tiré de ses pensées par l’attaque d’un mentaliste. Elle fut brève et se heurta à une véritable forteresse. Trois Vestes Grises entrèrent, deux hommes, une femme. Sans un mot, ils s’approchèrent de leur prisonnier. Tous les trois avaient été choisis parce qu’ils étaient capables de faire ce qui allait suivre, que ce soit par engagement, dévouement ou plaisir. L’un d’entre eux, bâti à la façon d’un boxeur, releva le sorcier qui était resté au sol. Sans ses concentrateurs, il lui était impossible de résister. On le hissa sur une structure en croix et on l’y attacha solidement, bras et jambes écartés. Il était légèrement incliné, aussi devait-il garder la tête penchée pour qu’elle ne tombe pas en arrière.

Kiev, qui dirigerait la séance, entra à son tour. Le brun lui trouva le même sourire que quand il était venu, des années plus tôt, lui prendre son frère. Ils s’affrontèrent du regard plusieurs secondes. Tous les deux savaient ce qui allait suivre. Le mentalisme n’avait pas suffi ? Torture magique, torture physique. C’était ses seules alternatives, jusqu’à ce qu’il lâche le morceau.

« Qui est l’Once, quand va-t-il venir ? »

Mattéo resta muet. Il ne baissa pas le regard et garda le contact visuel quand Kiev leva son concentrateur. Le sortilège mêlé, utilisé pour la torture, était une technique difficile à maîtriser, mais Kiev excellait dans cette discipline, tout comme les trois autres. Il teinta sa magie d’un charme de feu et tira sur Mattéo, créant un flux continu entre eux deux.

Le prisonnier eut tout le loisir de percevoir le maléfice couler dans ses veines, s’y consumer. Il sentit la chaleur de son sang monter, doucement. Il grimaça, il se força à penser à autre chose, même s’il savait la démarche vaine. Il ne connaissait que trop bien la technique dont il était victime.

La magie circulait par nature dans l’organisme des sorciers. À la manière du sang, elle avait une durée de vie limitée et finissait par se dissiper pour laisser place à une énergie nouvelle. Ce que Kiev était en train de lui infliger avec un sourire des plus malsains était un entrelacs complexe. Son pouvoir drainait de force un charme incandescent dans le corps de sa proie qui ne pouvait que sentir l’incendie couver quand le maléfice s’évaporait. Bientôt, Mattéo ne put retenir des cris et des hurlements de douleur. La fournaise qui parcourait maintenant ses artères s’étendait aux nerfs, au cerveau, aux organes.

Il n’eut pas de répit. Kiev n’arrêta pas son sort. Les trois autres s’y mirent. Ils ne mêlèrent pas les mêmes éléments à leur magie. Glace, racines, mercure vinrent décupler l’intensité du calvaire. Mais Mattéo aurait été incapable de percevoir les différentes substances qui envahissaient son corps. Tout ce qu’il sentait, c’était un incroyable supplice qui poussait dans ses veines, transperçait ses organes, bloquait sa trachée. Des lames battaient contre ses tempes, raidissaient ses muscles, se resserraient autour de son coeur, perçaient ses poumons.

Au bout d’un moment, il ne parvint plus à s’entendre hurler. Sa tête n’était qu’un magma de sensations violentes et douloureuses. Quand, enfin, sa conscience le lâcha, un mentaliste passa le peu de barrières qui s’écroulèrent en même temps. Il eut vaguement l’image de Mattéo mangeant des carottes, mais il s’effondra lorsqu’il tenta de remonter plus loin. Un charme puissant venait de le repousser. Même au bord de l’inconscience, les forteresses psychiques de Mattéo restaient solidement défendues. Les Vestes Grises baissèrent leurs armes. Les sorts mêlés cessèrent. Le corps inanimé du jeune homme retomba contre la croix de bois dans un bruit sourd.

« Occupez-vous d’Enguin », fit Kiev avec un soupir d’aise.

Les cris de Mattéo lui avaient rappelé de bons souvenirs.

Enguin était le mentaliste qui s’était pris de plein fouet les ultimes défenses du mental d’acier de leur prisonnier. Il se releva de lui même et grogna :

« L’est vraiment très bon en défense. Faudrait lui envoyer Adélaïde. J’peux rien faire, moi. Ou faut l’briser avant.

— On va le briser, pas besoin de l’appeler. Fanny ? »

L’enchanteresse hocha la tête et vient coller son concentrateur, un bijou en forme de broche qu’elle prenait en main pour se battre, sur le cou du prisonnier. Celui-ci se réveilla en sursaut. Son regard s’accrocha à celui de la sorcière de 40 ou 45 ans qui l’avait sortie de l’inconscience. Pour son âge, c’était une belle femme. Des yeux verts, les cheveux encore blonds coiffés dans un petit carré plongeant.

« Bien dormi ? demanda-t-elle, d’un ton léger.

— Laisse-le-moi, en fait. J’ai des questions personnelles avant ça. »

Kiev mit sa main sur son épaule et la força à passer sur le côté. Pourtant elle aurait bien aimé lui expliquer en détail la suite. Mattéo, lui, avait bien du mal à ne pas montrer la douleur qui émanait encore de tout son corps. Il accrocha quand même son regard à celui de l’assassin de son frère. Il avait des questions personnelles ? Vraiment ? Un sourire ironique se dessina sur son visage. Il avait là une chance d’évincer son bourreau de la petite séance de torture.

« Le son de ta voix me rappelle de bons souvenirs, tu sais… » commença Kiev.

Mattéo releva la tête et lui cracha à la figure. Ce qui lui valut une gifle monumentale. Il n’avait eu aucun moyen de s’y préparer et aucun moyen d’absorber le choc. Il sentit le gout du sang envahir sa bouche. Kiev prit le temps de s’essuyer avant de continuer.

« Tu connais mon nom, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Suffisamment de temps pour avoir pu le donner à quelques-uns de tes amis quand je les ai tués. »

L’homme blanchit.

« Combien en as-tu eu ?

— Comme si j’allais te le dire, grinça d’un rire le prisonnier. Ils sont morts en pensant que tu les avais vendus… »

Le poing de Kiev fonça et atteignit Mattéo à la tempe. Il perdit à nouveau connaissance, mais il avait eu ce qu’il voulait. Le gorille arrêta leur petit chef avant qu’il ne s’acharne et on le sortit de là. À la place, Filiskar fit son entrée en poussant devant lui le frère de Fillip. L’Iskaărien donna plusieurs instructions et on reposa le prisonnier à même le sol de sa cellule. Puis il ordonna au jeune de le soigner, de l’immobiliser, et de se barrer. Le tout dans un accent encore plus prononcé que celui de leur meneur.

Il s’écoula une quinzaine de minutes avant que Mattéo ne reprenne conscience. Il observa ceux qui étaient autour de lui et sourit en voyant que Kiev n’était pas là. Il détailla le nouveau venu sans savoir s’il avait été soigné par lui ou quelqu’un d’autre.

« Je mènerais l’interrogatoire maintenant. Es-tu décidé à parler de l’Once ? »

Filiskar avait parlé un dialecte que Mattéo connaissait bien. Ils étaient tous les deux natifs du Pays d’Iskaăr. Le prisonnier répondit dans la même langue

« Non.

— Qui est-ce ? Est-ce une seule et même personne ? Où a-t-il appris tout cela ?

— Je ne dirai rien.

— Fanny, à toi. » La femme s’approcha à nouveau du prisonnier. Elle prit son temps. Elle lui leva le menton et sourit en disant :

« Je vais t’immobiliser, on va te battre, puis je vais utiliser ma machine sur toi. »

Il s’écoula deux secondes avant que le sorcier ne comprenne qu’elle attendait une réaction de sa part. Il fronça les sourcils. Une machine ? Elle eut un petit rire très agaçant à son expression perplexe, puis fit apparaître l’engin. Il s’agissait d’un objet en bois, en deux parties, long comme le bras. Il avait une forme de moule cranté. Deux sangles maintenaient les deux morceaux ensemble. Fanny avait un air tout à fait inquiétant en caressant le cuir du bout des doigts.

Il n’eut pas le temps de détailler plus l’artefact. Elle le piqua de son concentrateur et il fut immobilisé contre le sol. La sorcière se coucha sur lui, les jambes de chaque côté de son torse. Elle se pencha sur son visage, très proche, et passa les mains derrière sa tête. Son sourire malsain frôlait la folie. Sa voix, aiguë et désagréable, renforçait cette impression.

« Bien installé ? Bien attaché ? Je fais bien ça, hein ?

— Dégage de là, Fanny, souffla Filiskar.

— T’es pas drôle, répondit Fanny en quittant son insupportable voix. Kiev me laisse faire.

— Si tu aimes ça, assume. Crois moi, c’est beaucoup plus effrayant de savoir que tu n’es pas tarée.

— T’es chiant, grogna la sorcière en se relevant. J’aime leur expression quand ils s’en rendent compte. Tu gâches mes effets ! »

En vérité, elle était loin d’être folle. Du moins, elle était très consciente de la douleur qu’elle infligeait à ses victimes. Elle s’en délectait. L’Ordre lui offrait la possibilité de pousser la souffrance au-delà de tout ce qui avait jamais été ressenti. Ses tortures étaient toujours plus intenses. Elle avait à sa disposition une quantité de cobayes presque inépuisée.

Elle fit un geste et le boxeur s’avança vers Mattéo. Méticuleusement, il lui cassa les côtes, avec ses pieds, une sur deux. L’homme, Anxo, n’aimait participer à ça. Mais il vivait pour ses convictions et se donnait les moyens de progresser dans le sens de l’Ordre. Même si cela impliquait de se salir les mains.

Mattéo hurla à nouveau de douleur, à chaque coup, mais de plus en plus faiblement. À la fin, il gémissait sans pouvoir bouger. Fanny se rapprocha, lentement, et reprit d’un ton très sérieux.

« Je vais te lancer un sort. Il va démultiplier tes sensations à l’extrême. Tu vas sentir chaque fracture dans tes côtes. Chaque morceau d’os qui s’est détaché. Chaque vaisseau ouvert… »

Elle prit son temps pour expliquer le sort avec une précision terrifiante. Mattéo déglutit, sans la quitter des yeux. Ses côtes lui faisaient déjà un mal de chien.

« Où as-tu rencontré l’Once ? Depuis quand travailles-tu avec l’Once ? Qui est-ce ? C’est quelqu’un de la Fédération ?

— Je ne dirais rien.

— C’est vraiment un plaisir de discuter avec toi… » sourit-elle d’une voix suave.

Elle jeta son sort. Il ne fallut que dix secondes à Mattéo pour se remettre à crier. Il n’avait jamais eu une telle conscience de son corps. Il avait vraiment autant d’os ? Et comment pouvait-il se poser cette question alors les morceaux d’os, qui se baladaient entre les différentes parties de ses côtes, torturaient les muscles et les chairs qui les entouraient ?

Il sentit Fanny lui attacher sa machine autour de son bras droit. Placée comme elle l’était, le mode d’emploi de l’objet était d’une sinistre intuitivité. Un coup sec sur le dessus permettrait d’exercer une pression sur le squelette. Le membre, maintenu par la pièce du dessous, ne pouvait pas bouger. Les os céderaient en leur milieu. Nets si Mattéo avait de la chance, broyés s’il n’en avait pas.

Et il n’eut pas de chance. Le premier choc, donné avec un maillet, tomba avec la jouissance perverse de Fanny. Les os ne se rompirent pas. Il ressentit précisément tout ce que provoqua cette torsion violente. Il eut conscience de sa chair qui s’écrasait sous la pression. Il sentit ses os ployer sous la puissance dégagée, il sentit son humérus se briser. Il sentit son cubitus se craqueler et se fissurer. Il avait le sentiment que chacune de ces fissures était directement imprimée dans son cerveau. Le hurlement qu’il poussa, déformé par la souffrance, n’avait d’humain que la fréquence qu’il émettait.

« Ça fait mal, hein ? » rit Fanny avant de donner un second coup, pas assez fort pour achever son bras qui plia un peu plus.

Elle frappa, des petits chocs réguliers. Mattéo pleurait de douleur, sans arrêter de crier malgré ce que ses côtes brisées lui intimaient. Comment pouvait-il exister des tortures supérieures à celles causées par la magie des sorts mêlés ? Il finit par se rendre compte que plus aucun charme ne le maintenait immobile. Il avait tellement peur de bouger et d’amplifier le mal qu’il était comme cloué au sol. Il fallut 10 coups de plus à l’os pour céder et laisser Mattéo tomber inconscient. L’enchantement de Fanny s’évapora en même temps.

« Il est résistant… Tu me le gardes, hein, Filiskar ?

— Non. Va chercher le mnémotique. »

Fanny soupira et grogna, en sortant

« Fillip laisse plus faire que toi. J’espère que tu ne déteindras pas sur lui avec ton intransigeance »

Elle se dirigea sans problème dans la maison. C’était le camp de base de sa cellule, elle la connaissait très bien. Elle trouva Kiev dans le salon et lui sourit.

« Tu sais que c’est exactement ce qu’il voulait ?

— Ouais. Mais c’est pas grave. J’en ai profité pour améliorer ça… répondit-il en agitant un cadre. Il aura encore plus de détails, d’impressions, de ressentis. Et surtout, j’ai ajouté le plaisir que j’y ai pris. Je m’en souviens bien. On se souvient tous de nos missions avec Leuthar. »

L’homme lui tendit le cadre mnémotique. Et Fanny eut un sourire triste

« C’était vraiment quelqu’un. Je me suis battue sous ses ordres, au Fortin.

— Ouais, j’ai entendu ça. Il t’avait félicité, non ?

— Ouais. »

Il y eut quelques secondes de silence.

« Fillip est bon. Un jour, il atteindra l’homme qu’était Leuthar. C’est certain », conclut Kiev.

La sorcière acquiesça puis le remercia pour le souvenir et revint vers la prison. Quand elle y entra, personne n’avait bougé et Mattéo était toujours inconscient.

Elle tendit le cadre mnémotique à son supérieur en lui glissant

« Entre nous… On appelle ça un cadre mnémotique. Pas un mnémotique. »

Le sorcier haussa les épaules et récupéra le support du souvenir. Il l’installa sur un dispositif magique un peu plus loin pendant que la femme ranimait le prisonnier. Ce qu’elle fit en frappant dans la machine. Mattéo se réveilla dans un hurlement de douleur.

« Oups », fit Fanny sans paraître désolée.

Elle détacha le tout du bras, sans douceur. Elle souriait aux gémissements du jeune homme. Elle fit disparaître l’ensemble et laissa la place aux autres.

« Je remonte. Les souvenirs, ça ne m’amuse pas. »

Les souvenirs ? Le prisonnier s’intéressa alors seulement à ce que faisait l’Iskaărien. Il connaissait la machine. On pouvait s’en servir pour soutirer des informations à ceux qui résistaient mal au mentalisme. Il se laissa installer sur la croix qui avait été utilisée un peu plus tôt, gémissant de douleur quand on déplaçait son bras. Une fois installé, il souffla, avec un petit rire.

« Vous n’avez pas réussi tout à l’heure. Vous pensez y arriver avec ce genre de système ? »

Son arrogance, sa fierté et ses souvenirs, c’était à peu près tout ce qui lui restait pour l’instant et Filiskar le savait bien. Il sourit et lui répondit, dans leur dialecte.

« On ne va pas l’utiliser dans ce sens-là. Il y a les lunettes… »

Mattéo fronça les sourcils. Puis il comprit. On voulait lui imposer un souvenir. Lui faire croire qu’il avait vécu quelque chose.

« Tu n’es pas le seul à avoir vécu la mort de ton frère, reprit Filiskar. Il reste une personne. Kiev. Que dirais-tu de revivre la mort d’Alexandre de son point de vue ? »

Les yeux du jeune homme s’écarquillèrent avec horreur. Il savait parfaitement comment il allait réagir. Un cerveau ne pouvait pas supporter un paradoxe pareil. Il prendrait le souvenir le plus puissant. Et cette méthode était très puissante.

« Ne faites pas ça, supplia-t-il en Iskaărien.

— Qui est l’Once ? Où se cache-t-il ? Ou elle ! Est-ce une femme, un homme ? Tu te décides à parler ? demanda Filiskar.

— Non. Mais ne faites pas ça ! »

Le supérieur soupira et lui installa les lunettes. Elles étaient faites de cuir et d’Iris. Elles étaient conçues pour faire correspondre les clignements d’œil à ceux de la personne qui avait initialement vécu le souvenir. Elles se finissaient sur les tempes, pour transmettre le son et le reste des impressions directement dans le cerveau. Mattéo se débattait, mais on lui immobilisa la tête. Il continua à tirer sur ses bras, aggravant un peu plus sa blessure, sans même y prêter attention. Il n’avait déjà plus conscience de son corps.

« Arrêtez ! cria encore Mattéo, en fédéral cette fois. STOP ! Ne faites pas ça ! » Les lunettes étaient reliées au cadre par de long fils d’argent. Du caoutchouc noir gainait l’ensemble pour n’avoir qu’un seul tube qui allait des yeux au système mnémotique. L’horrible histoire commença pour Mattéo. Ce n’était pas une intrusion, juste un souvenir, ses défenses mentales étaient inutiles…

Il était Kiev. Un Kiev plus jeune, mais toujours le même Kiev blond avec le regard vert et sa taille moyenne. Il était avec Leuthar et c’était lui qui avait forcé les barrières inexistantes de l’esprit du gamin. Le petit avait crié, il s’était débattu, mais ils avaient eu la certitude qu’Alexandre projetait de tuer Leuthar. Quel orgueil ! L’Ordre n’était pas si simple à atteindre. Et Leuthar était l’Ordre.

Quand le leader appela Alexandre, depuis son propre domicile, le jeune homme se transféra immédiatement. Il était grand, brun, les yeux gris. Un air arrogant sur un visage fin. Le menton levé. Fier. Pas fier pour très longtemps. Bousiller sa belle gueule, quel plaisir.

« Leuthar. Tu n’aurais pas dû t’en prendre à Mattéo. »

Kiev l’attaqua en premier. Par derrière. Un sortilège mêlé, comme il lui avait été demandé. Les autres suivirent. Le gamin criait avec son frère. Il pleurait. Il leur ordonnait d’arrêter de lui faire du mal. Alexandre hurla de douleur dix bonnes minutes. Il convulsait dans un long râle très bestial. La grimace de souffrance était inimitable. Puis le corps lâcha. Il tomba inconscient. Kiev le releva. Il le réveilla de son concentrateur. Il le força à rester lucide en lui enfonçant une épingle chargée d’un charme d’éveil dans le cou. Et la torture reprit. Les hurlements avec.

Les pleurs de l’enfant étaient devenus un gémissement continu. Pas désagréables dans le feu de l’action, mais agaçants hors contexte. Du coin de l’œil, Kiev vit Leuthar aller s’accroupir à côté de lui. Il lui leva le menton pour l’obliger à regarder le traitre mourir. Il lui expliqua que c’était ce qui arrivait à ceux qui le trompaient. Que c’était lui qui avait trahi son frère par sa faiblesse. S’il avait été plus fort, il aurait su résister à Kiev.

Bientôt, Alexandre n’eut plus la force de crier. Du sang s’écoulait de sa bouche. Ses organes ne supportaient pas une telle douleur. Il bavait, aussi. Le mélange rosé d’eau mousseuse et de sang gouttait en taches sur le carrelage blanc.

« Bien. Laissez le crever. On y va. »

Leuthar sortit et libéra Mattéo de son entrave. Kiev se baissa vers lui et lui tapota la tête.

« Tu vois, c’est fini. Merci pour les aveux sur ton frère… »

La petite bande de cinq sortit de la maison dans un grand rire.

Retour à la réalité. Mattéo ne voyait que du noir et haletait, un sourire sur le visage qu’il perdit immédiatement. Il avait vraiment apprécié suivre les ordres. Le plaisir qu’avait pris Kiev à la torture d’Alexandre était le sien. Mais son souvenir à lui était vivace et la superposition des deux lui donnait mal au crâne.

« Tu vas parler ? demanda Filiskar

— Non », répondit Mattéo, faiblement.

Et l’homme de l’Ordre démarra la session suivante. Mattéo se retrouva submergé par les images violentes. Il ne se contentait pas d’observer, il vivait l’expérience. Il avait utilisé le feu pour son sortilège mêlé.

« Stop ! » cria le prisonnier, mais son tortionnaire n’y prêta pas attention.

À chaque fois de nouveaux détails s’imprimaient dans son cerveau. La fierté aux félicitations de Leuthar quand il lui avait livré la mémoire du gamin. Le frisson au son de la voix d’Alexandre. L’admiration pour Leuthar. La façon dont il avait tout donné dans l’exécution des ordres. Torturer à mort l’ainé, soutirer les informations au cadet. La petite blague à la sortie pour l’enfant.

Mattéo perdit le compte. On le força à vivre la scène, encore et encore. Une chose était sure, il l’avait supplicié avec son propre concentrateur. Et il avait aimé ça. On lui retira les lunettes. Il était blanc, horrifié. On le détacha et on le laissa au sol. Filiskar s’approcha et lui souffla.

« On va te laisser réfléchir pendant que l’on va chercher William Gamp. Il paraît qu’il a un souvenir très précis de la façon dont il s’en est pris à ta compagne. »

Quelques secondes plus tard, Mattéo était seul dans sa cellule. Il se traina jusqu’aux toilettes et vomit le peu qu’il avait dans l’estomac. Il n’y avait pas de mot pour décrire le dégoût qu’il ressentait pour lui même. En essayant de se relever sur son bras blessé, il sombra dans l’inconscience. Il en avait oublié la douleur physique.

*

Il n’aurait pas pu estimer le temps où il resta ainsi, mais c’est la sensation d’une crème froide sur sa peau qui le réveilla. Il sursauta, il grogna et se dégagea. Son bras le faisait encore souffrir, mais ce n’était rien comparé au calvaire qu’il avait éprouvé plus tôt. Ses muscles aussi lui faisaient comprendre qu’il n’était pas en état pour faire des mouvements brusques. Conséquence des sortilèges de torture. Par contre, ses côtes ne lui faisaient plus mal.

Mattéo finit par ouvrir les yeux et tomba sur le visage d’un jeune homme blond qu’il n’avait jamais vu. Un visage fin et gracieux. Quel âge avait-il ? Peut-être deux ou trois ans de plus que lui ?

« Ne bouge pas. Tu n’es pas encore guéri, fit le médecin, en fédéral.

— Qu’est-ce que tu m’as fait ? demanda sèchement le prisonnier en retour.

— J’ai réparé tes côtes, mais il faut encore une ou deux heures pour qu’elles soient dans l’état dans lequel elles étaient avant le passage d’Anxo… »

Il eut un sourire amical à cette petite tentative de blague. Mattéo l’observa un peu plus. Il s’était relevé et éloigné. Il était grand et préparait un sérum dans un récipient portable que les médics utilisaient sur le terrain. Son physique lui ouvrait une carrière de mannequin de mode sans problèmes.

« Pourquoi est-ce que ça n’épuise pas ma magie ? Tu ne me transmets rien… »

Il n’avait pas ses mains sur lui, pas de concentrateur à distance, pas de flux visibles entre eux deux.

« On te fournit ce dont tu as besoin. »

Il revint jusqu’à lui et le redressa doucement de quelques centimètres. Il passa le doigt dans son dos, à peu près au milieu, révélant une pastille de presque quatre centimètres de largeur. Mattéo chercha immédiatement à l’attraper pour s’en défaire en se mettant dans une position assise.

« Tu ne pourras pas le retirer. Arrête de bouger, souffla le blond.

— Et toi arrête d’être sympathique avec moi, je connais bien vos façons de faire. »

Le sorcier appuya sur son torse pour le coller au sol, avec un beau sourire qui attira le regard du blessé. Il était rare de voir des membres de l’Ordre si doux avec leurs prisonniers…

« Ils reviendront dès que tu seras guéri. Tu devrais céder. Ils en ont fait parler des plus coriaces que toi… »

Mattéo eut un signe négatif de la tête en fixant le plafond.

« Ils n’attireront pas l’Once.

— On verra bien. »

Le silence s’installa entre eux, mais le blond finit par s’asseoir à côté de son prisonnier. Son malaise n’avait pas échappé à Mattéo.

« Boit ça, ça ira mieux, fit le sorcier de l’Ordre en tendant le flacon de sérum rouge qu’il venait de terminer.

— Non.

— C’est pour ton bras. Je l’ai remis en place. Mais si on n’accélère pas la production de…

— Je n’ingurgiterais pas ce que l’on me donnera ici, coupa Mattéo.

— Il faudra bien te nourrir ou boire.

— On verra bien », répéta-t-il sur le même ton que le médecin un peu plus tôt.

Cela fit sourire l’autre qui haussa les épaules puis l’immobilisa d’un mouvement de concentrateur. Il lui ouvrit la bouche et, avec une délicatesse qui semblait imprimer chacun de ses gestes, y versa le sérum rouge. Il lui maintint la tête vers l’arrière en le redressant et le força à avaler la préparation. Enfin, il se releva sous le regard colérique de Mattéo.

« Tu avales bien… sourit le médic’.

— Va te faire foutre… grogna l’autre en se massant la gorge.

— Et tu te bats bien, aussi. Je t’ai vu te battre, contre Kiev et les autres, avant qu’ils n’amènent la copie de ta copine. »

Il attendait visiblement une réponse. Mais elle ne vient pas. Alors il reprit :

« On voit que tu as été entrainé. Au combat et au meurtre. Je ne sais pas quelles missions tu réalises, mais je ne suis pas sûr que tu vailles mieux que ceux que tu chasses. »

Mattéo s’obstina dans son silence. Alors le jeune blond soupira et passa la main sur son torse.

« Je ne sais pas à qui tu veux faire croire que tu n’es qu’un sportif. Tout ton corps montre que tu as subi un entrainement très dur. »

Il insista sur ce dernier mot, mais c’est plus ce nouveau contact qui fit prendre conscience à Mattéo qu’il était torse nu et que le jeune blond ne ratait aucune occasion pour le frôler ou le toucher. Il sursauta à nouveau en repoussant la main et se redressa. Incrédule, il demanda :

« Merlin, mais t’es en train d’essayer de me draguer là !

— Fais pas cette tête… Je vais pas te sauter dessus… Enfin, sauf si tu me le demandes.

— Sans façon.

— Dommage. »

Il eut un air déçu, mais haussa les épaules en redevenant sérieux.

« Repose-toi. Je te prépare un nouveau sérum.

— Je le prendrai seul, cette fois.

— Tu n’aimes pas que je te le fasse prendre ?

— En prenant en compte les sous-entendus, non. Non, je n’ai pas envie que tu me fasses avaler ton sérum… »

Le blond rit et Mattéo sourit. Comment est-ce que l’autre réussissait à l’amuser dans cette situation ? Il était pourtant rompu aux techniques des bons et méchants flics.