Ch. 22 – Discours

Le corps de Dan était allongé sur un autel fait de fagots de bois et d’un matelas de brume blanche, en pleine nature, au milieu d’une plaine redevenue verte. Un morceau de vieille route, un axe de deux fois trois voies, défoncées par le temps, les racines et les arbres, servaient de socle au bûcher. Il n’y avait pas de vent, le ciel était bleu, parsemé de nuages gris. De temps en temps, l’ombre de l’un d’entre eux assombrissait l’assistance. Une foule de sorciers et sorcières se tenaient à bonne distance du corps. Ils avaient déjà fait leurs adieux au soldat fédéral.

Amalia était parmi eux. Elle portait une très belle robe, noire, cintrée. Un lacet de magie maintenait le vêtement fermé à l’arrière, sous le châle de soie bleu-marine qu’elle avait noué sur ses épaules. Pas de décolleté indécent, mais un col qui suivait son cou. Elle n’avait pas besoin de montrer sa peau pour se mettre en valeur. Cette tenue le faisait d’ailleurs très bien, tout en restant sobre et appropriée au deuil.

Elle s’était intégrée au groupe de fédéraux, qui l’avait accueillie de bon cœur. La plupart des personnes présentes travaillaient dans la police ou l’armée. Pourtant, aucun P.M.F. ne portait son uniforme. Dan était un homme, avant d’être un fédéral. C’était un sorcier avant d’être un soldat. L’assemblée était en grande majorité vêtue de noir. Une tradition occidentale que les enchanteurs continuaient d’appliquer, malgré le Cataclysme.

Elle avait dans sa main gauche une torche encore éteinte. Dan n’avait pas de famille, seulement des amis très proches. Serge avait lui aussi un flambeau, tout comme deux autres hommes et une autre femme. À cinq, ils allumeraient le bûcher, le moment venu.

Serge s’avança entre la foule qui chuchotait et le corps de Dan. Il avait sur le visage une tristesse grave qui imposait le respect et le silence. Il n’eut pas besoin de demander que l’on se taise. Seuls quelques sanglots étranglés troublèrent parfois le calme de la plaine.

« Nous sommes réunis aujourd’hui pour adresser un dernier au revoir à un très bon ami. »

Un long silence suivit cette phrase. Il devait se concentrer pour ne pas laisser sa voix trembler. Il fit l’éloge du sorcier qu’avait été Dan. Rieur, malicieux, blagueur, mais aussi compétent, fort et puissant. Quelqu’un sur qui l’on pouvait compter. Quelqu’un que l’on aimait avoir derrière soi au combat. Alix pleurait, sans un mot, en l’écoutant parler de l’homme avec qui elle avait vécu deux ans. Plusieurs des anecdotes qu’il donna, c’est elle qui les lui avait transmises. Elle avait croisé les bras sur son ventre. Elle ne se cachait pas. À quoi bon ? Ses subordonnés pleuraient, eux aussi. Puis Serge se tut. Il baissa la tête pour ravaler ses larmes.

Il fallut une minute entière pour qu’il lève la torche qu’il avait à la main. Il l’alluma d’un geste. Les quatre autres amis, éparpillés dans la foule le rejoignirent. Chacun fit monter sa flamme au-dessus de lui. Ils étaient alignés devant l’assemblée, ils ne se rapprochèrent pas du corps. Les flammes s’unirent dans une langue d’un feu clair, presque blanc, qui toucha la base de la structure de bois.

C’était la première fois qu’Amalia embrasait un bûcher de funérailles. Elle sentit le sortilège poursuivre ce pour quoi il était conçu : le flambeau lui échappa des mains, il tournoya lentement dans les airs. Il brûlait toujours et on put suivre sa lente trajectoire. Il se joignit aux cinq autres, lumières chaudes aux reflets irisés à travers un chemin incandescent tracé par l’enchantement. La magie s’évapora tranquillement, dispersée par le vent, jusqu’à ce que les cinq offrandes atteignent l’autel en flammes. Le lien qui retenait Dan à ses pairs avait fini de se consumer. La brume laiteuse sur laquelle crépitait l’incendie chatoyait à présent, parcourue de petites vagues d’iris. C’était de l’apparat, un hommage au défunt, mais dans cet écrin cousu du vert de la terre sur le bleu du jour, c’était très beau.

Le corps se consumerait. Aucune fumée ne s’élevait du brasier, pour ne pas incommoder ceux qui assistaient à la crémation. Il ne resterait, au final, qu’un tas de cendre, filtré du bois calciné par le fin matelas blanc. Amalia en aurait une partie. Un sixième. Elle irait immédiatement les répandre à la mer. Dan avait toujours aimé la mer. Ils y partaient parfois, un soir ou un week-end.

La foule se dispersa peu à peu. Le ciel s’assombrissait alors que le soleil disparaissait à l’horizon. Tout le monde ne s’éternisait pas jusqu’à la fin du feu. C’était long. Bientôt, il n’y eut plus que des sorciers et sorcières de l’armée. Ceux qui restaient s’asseyaient, les uns après les autres. Le Commandant avait montré l’exemple. Il était entouré de ses soldats, sans distinction de rang ou de grade. Alix était la seule civile à ne pas être partie. Elle prit place à côté de Serge. Alors seulement, il reprit la parole.

« Dan est mort dans l’exercice de ses fonctions, commença-t-il. C’était un soldat exemplaire et un commandant hors pair. Il savait qu’il risquait la mort à chaque mission. Comme chacun d’entre nous. »

Il y eut les murmures d’approbation dans les rangs. D’autres s’indignèrent qu’il puisse évoquer cela maintenant. Serge parlait bas, mais d’une voix distincte, calme.

« Nous avons repris Lievinsk. Nous avons repris l’Est. Depuis la mort de Leuthar, l’Ordre n’a jamais été aussi faible. Nous avons, malgré la mort de Dan, remporté une bataille décisive à Maison Haute. Fillip ne s’est pas montré. L’armée est trop puissante pour lui. La Fédération se relève, petit à petit. Après plus de vingt ans de soumission à une organisation de meurtriers et d’extrémistes, il nous faut du temps. C’est loin d’être fini. Nous devons les chasser du gouvernement. Restaurer une véritable Fédération. L’Ordre doit tomber pour que la vérité éclate. »

Plus personne ne disait mot. On l’écoutait. Il parlait avec sincérité, conscient que sa voix grave apaisait ceux qui étaient d’accord comme ceux qui ne l’étaient pas.

« Nous sommes ceux qui protègent. J’ai passé ma vie à ça, comme vous. Peu m’importe les différences entre les humains et les sorciers, si tant est qu’il y en ait vraiment. C’est sous cet œil-là que nous devons envisager la suite. La mort de Dan ne doit rien y changer.

— Mais les humains ont saccagé la Terre, souffla quelqu’un d’une voix à peine audible.

— C’était il y a 200 ans. Et on les a laissé crever, répliqua Amalia sur le même ton.

— On aurait pu tout arranger. On aurait pu sauver des milliards d’hommes et de femmes. À la place, nous avons creusé un profond fossé entre nos communautés. Alors que les sorciers se seraient éteints depuis longtemps si les humains n’avaient pas en eux nos gènes, continua un autre sorcier devant Serge.

— Rien de bon ne sort jamais des guerres entre sorciers et humains. L’histoire le prouve, encore et encore. Et à chaque fois, des sorciers retombent dedans. Quand va-t-on apprendre de nos erreurs ? Est-ce que l’on attendra encore longtemps que les humains nous dépassent pour nous rapprocher d’eux ? Quand cela arrivera, il n’y aura plus personne pour pleurer la fin des sorciers. »

C’était Serge qui venait d’énoncer tout bas ce que peu savaient. Beaucoup de sorciers gardaient en tête les humains de la post-apocalypse. Mais ils avaient survécu. Ils avaient grandi, progressé. Où en était leur technologie ? Personne ne pouvait le dire. Il était plus que temps de faire la paix. Il se releva. Les flammes allongeaient son ombre et la faisaient danser.

« Dan voyait un monde de paix, de justice et de liberté. J’aimerais que sa mort ne soit pas vaine. J’aimerais affirmer que dans sa dernière mission nous avons porté un coup fatal à l’Ordre. Mais Fillip est toujours là. C’est l’objectif que je voudrais fixer avec vous, ce soir. Mettons fin aux agissements de Fillip. »

Il mit le poing droit sur le cœur pour saluer Dan. Alix se releva et adopta la même position. Un à un, les autres suivirent. Pas un seul des P.M.F. ne resta au sol. Sans un bruit, ils firent intérieurement la promesse implicite de Serge. Faire tomber l’Ordre. Abattre Fillip.

*

« Où est ce que tu étais ? ! »

Il y avait la fureur d’une avalanche dans le ton qu’employa Fillip lorsqu’il vit Adélaïde passer la porte. Il s’était écoulé toute la nuit et une partie de la journée avant qu’elle ne réussisse à se libérer de la Centrale pour venir prêter main-forte à l’Ordre. Il faut dire que la bataille avait fait beaucoup de blessés. Ne pas répondre à la mobilisation générale de tous les médecins de la Capitale aurait gravement compromis sa couverture.

La jeune femme s’arrêta net et lui lança un regard agacé. Elle répliqua, sèchement :

« Je ne peux pas quitter la Centrale comme ça.

— Si tu avançais à découvert, le problème ne se poserait pas, répliqua-t-il sur le même ton. Grimm a perdu son bras !

— Ton frère n’a pas pris en charge les premiers soins ?

— Il a été capturé. »

La femme grimaça et se prit doucement l’arête du nez. Elle avait appris la défaite de l’Ordre comme tout le monde, dans les journaux qui louaient, euphoriques, l’audace de l’Armée Fédérale. La belle prise avaient titré certains d’entre eux. Elle arrivait tout juste, et elle constatait les dégâts, non seulement de l’attaque de la Fédération, mais aussi ceux de l’Once, dont les représailles avaient été lourdes de conséquences.

« Il vous faut un médic’ sur place, conclut-elle alors d’une voix calme.

— Précisément, il nous faut une médic’ sur place. »

Ils étaient tous les deux de part et d’autre de la grande pièce où étaient alignés une dizaine de lits. Quatorze blessés seulement, dont 4 qui avaient subi l’attaque de l’Once. Pour combien de morts et combien de mages arrêtés ? Mais, il ne fallut pas à la médecin plus d’un coup d’œil par patient pour le déterminer, quatorze blessés dont la rémission serait longue. La faute, pour certains d’entre eux, au manque de soins immédiats. Les reproches de Fillip étaient justifiés, elle le savait. Qu’il les lui fasse en public, devant ses patients et ceux qui s’étaient improvisés infirmiers en attendant son arrivée, c’était nouveau.

Elle nota au passage la déférence avec laquelle Grimm, la main refermée et crispée sur le bandage rougeâtre qui remplaçait son bras, dévisageait le leader. Il avait mis l’Once en fuite. Malgré sa blessure, le petit sorcier avait dans le regard une ferveur inaccoutumée. À moins qu’il n’ait de la fièvre.

« Est-ce que tu vas me laisser m’occuper d’eux ou tu comptes rester planté là ?

— Tu as intérêt à ce qu’ils se remettent, et vite », dit l’Iskaărien, d’une voix sourde, en passant à côté d’elle.

Elle s’écarta pour le laisser sortir avec un “Tss” qui le fit s’arrêter net. Elle le vit serrer le poing, mais il reprit sa route.

« Etzel, lesquels ont été victimes du mentalisme de l’Once ? » demanda la médecin à l’une des femmes qui venaient d’assister à la scène.

Après un petit flottement, les soins s’organisèrent.

*

Cela prit du temps. Il fallut passer à côté de chacun des blessés. Certains, plus légers, avaient de simples lésions physiques. Ils furent debout avant la fin de la nuit. Elle les envoya se reposer ailleurs, loin des plaintes et des pleurs de ceux dont l’esprit avait été fracassé par les attaques de l’Once.

« Repose-toi. Va dormir. »

L’ordre était un peu sec, comme souvent lorsqu’Etzel s’adressait à elle. Ça n’était plus malveillant, depuis des mois maintenant. Elles avaient appris à s’apprécier, malgré leur rivalité, plus ou moins affichée.

« Adélaïde, va dormir ! » insista-t-elle.

Sa main, posée sur son épaule, la fit aller d’avant en arrière. La médic’ s’endormait sur place. La Centrale l’avait appelée l’avant veille. Elle, en particulier, plutôt qu’un autre médecin, car sa capacité à traiter les brûlures avait été remarquée par un chef de service. La faute au sortilège dont Fillip avait fait sa spécialité. Il l’apprenait à toutes les Vestes Grises, comme une marque. Aussi, ici, elle avait l’habitude de soigner le feu.

Elle n’avait pas dormi depuis. Elle n’avait fait que guérir les sorciers des deux camps, sans distinction.

« Je vais prendre un lit ici », articula-t-elle.

Elle se passa la main sur le visage. Ses traits s’étaient tirés au cours de la journée et de la nuit, ses cernes accentués jusqu’à lui ôter son air aristocratique.

« Tu es sûre ?

— Certaine. Va te coucher. Merci de ton aide. Attends…

— Quoi ? fit la femme qui, déjà, se dirigeait vers la sortie.

— Kiev, il s’en est tiré ? »

Etzel grimaça un signe de dénégation en réponse. La médecin blanchit un peu plus, si c’était possible. La première précisa, après un silence :

« C’est Muspell qui l’a tué. Filiskar s’est fait descendre par Elfric en essayant de le défendre.

— Merci… souffla Adélaïde en se passant la main sur la bouche, choquée.

— Repose toi », ordonna la fille, sur le pas de la porte.

Lorsqu’Etzel fut sortie, elle alla se laisser tomber sur une couchette libre. Elles avaient veillé jusqu’à ce que l’aube pointe par les fenêtres en vitrail grossier du cloître où s’était réfugié Fillip. Il fallait surveiller de près Grimm. Son bras était perdu, mais c’était l’éparpillement de ses pensées qui était préoccupant.

Comme pour les trois autres, Adélaïde devait effleurer sa conscience, panser ses plaies fictives, lui insuffler la force de retrouver en cohérence. Ça n’avait rien d’impossible. Leur état, à tous les quatre, n’était pas irréversible, mais il nécessitait beaucoup d’attention.

Elle était bien trop tendue pour dormir. Grimm, Etzel, Chester et elle faisaient partie des groupes qui gravitaient autour de Fillip. Depuis le premier attentat, après la mort de Leuthar, d’autres s’étaient greffés à sa cour. Des enchanteurs plus appâtés par le prestige que loyaux envers la cause de l’Ordre.

Et puis elle pensa à Josko. Josko qu’elle maîtrisait toujours, malgré les mois écoulés. Josko dont la conscience s’effilochait et lui glissait entre les doigts. Elle se retourna sur sa couchette, elle n’aimait pas penser à cela. Elle se sentait amère et sale d’avoir pu apprécier ses premiers temps de servitude.

Il n’y aurait bientôt plus de lui qu’une enveloppe vide, un pantin qu’elle contraignait à coup d’instructions précises. Plusieurs fois déjà, elle avait demandé à Fillip de mettre un terme à la situation. Qu’il l’achève, qu’il le confonde, qu’on le soumette à l’oubli… Plusieurs fois déjà, alors qu’elle arrivait à la fin d’un cycle de commandements, ou lorsqu’elle revenait après une longue absence, Josko avait réussi à se glisser jusqu’à sa conscience à elle. L’esprit devenait poreux, après tant de temps. Plusieurs fois déjà, il l’avait supplié de mettre un terme à la situation.

Il y eut un cri strident qui la tira d’un coup du sommeil. Elle avait dû s’assoupir quelques instants. Il faisait à peine jour. Elle s’approcha de la femme qui hurlait, les deux mains sur la tête.

« Allons… » souffla-t-elle en se penchant vers elle.

Elle l’allongea puis l’aida à mettre au calme ses idées, avec patience, pendant presque une heure. À la fin, la médecin semblait dormir au-dessus de sa patiente apaisée.

Cela n’eut l’air de rien, mais elle sentit quelque chose lui échapper, glisser, hors de son contrôle. Elle sursauta.

Et elle vola à travers la pièce, s’écrasa avec violence contre le mur du fond et tomba au sol. Elle amortit le choc grâce à un sort d’urgence, diffusé avec à son concentrateur médical, le seul qu’elle avait de disponible. Elle le leva au niveau de son visage pour se protéger du sort suivant alors qu’elle essayait de repousser son agresseur à coup d’attaque mentale. C’était vain. S’attaquer à Josko, c’était comme chercher à capturer un courant d’air, tant il s’était déconstruit sous son emprise.

En une seconde, il fut sur elle. Elle parait, tant bien que mal, les lames en sorts qu’il lui lançait, sans un bruit. Elle non plus ne disait rien, les dents serrées, la respiration courte. Elle portait un artefact médical qui sifflait, crachait, et la brûlait. Un objet pour apporter des soins, pas pour combattre.

« Josk… » commença-t-elle, mais le sorcier changea brutalement de tactique et lui envoya son genou dans les côtes.

Elle ne savait pas se défendre et elle retomba quelques mètres plus loin. Il la saisit à gorge et la plaqua au sol. Il eut le temps de la frapper au visage avant d’être écarté d’une façon qui n’avait rien de naturel. Son expression se perdit dans une langue de feu rouge. Il hurla de douleur puis s’écroula pour laisser Fillip apparaître.

Adélaïde, allongée à terre, peinait à reprendre son souffle. Elle se redressa d’un coup et vomit le peu qu’elle avait mangé durant la nuit. L’odeur de chair brûlée était atroce. Elle hoqueta, toussa, cracha, vida son estomac. Elle pleurait, la main crispée sur sa gorge. Fillip la rattrapa alors qu’elle s’effondrait.

*

« Tu ne dors plus »

C’était une constatation, murmurée au creux de sa peau qui frissonna. Depuis combien de temps cela ne leur était pas arrivé, se réveiller dans les bras l’un de l’autre ? Des mois. Depuis la mort de Leuthar, à quelques exceptions près. Elle ouvrit les yeux, lui sourit et, comme il était juste au-dessus d’elle, se redressa à peine pour l’embrasser.

Il s’était passé deux jours depuis l’incident à l’infirmerie, trois depuis l’attaque de l’Once et quatre depuis la défaite de la Maison Haute. Fillip avait ramené Adélaïde dans la chambre qu’il occupait. Il avait fait trouver un médecin slavesq pour la soigner et prendre en charge les patients. Hormis la brûlure sévère laissée par son concentrateur, le praticien n’avait rien pu faire de plus que de préconiser un repos absolu. De fait, la jeune femme avait dormi presque vingt-quatre heures, d’une traite.

Il répondit à son baiser, tendre comme c’était rare. Il avait eu peur pour elle. Il avait toujours peur de la perdre, mais pas comme ça. Elle poussa un long soupir entre ses bras et les yeux clos, commença à parler. Elle avait eu le temps de réfléchir. Tous deux savaient nécessaire leur discussion. La trêve prenait fin.

« Tu as fait exécuter Josko ?

— Pas encore…

— Tu vas lui faire porter la responsabilité, pour Maison Haute.

— Oui.

— C’est faux, il n’avait rien à voir là-dedans.

— Ça n’est pas ce que les gens veulent entendre, Adé.

— Ils ne veulent pas entendre que tu t’es planté. Que tu as voulu aller trop vite, taper trop fort ! Ils veulent entendre que tu as fait fuir l’Once. Que tu as été trahi par un ami… Rassure-moi, tu m’as épargné le fait d’être l’objet de la rivalité qui aura poussé Josko à se retourner contre l’Ordre ?

— Les gens feront les conjectures qu’ils voudront. »

Ils parlaient, tous les deux, à mi-voix. Fillip de sa voix grave, celle qui berce. Celle qui apaise. Et elle l’apaisait, un peu. Mais ça n’était pas suffisant pour balayer ses doutes. Elle fronça le nez, peu enchantée du rôle qu’il lui imposait dans cette affaire. Elle ne dit rien, pendant presque une minute entière, puis demanda :

« Qu’est ce que Josko faisait à l’infirmerie ? »

L’homme laissa lui aussi du silence entre sa voix et la sienne. Il caressait ses cheveux d’un geste à la fois mécanique et tendre.

« Je ne l’ai pas tué. Il a été jugé, on l’exécutera bientôt, pour trahison.

— Il n’a même pas dû pouvoir formuler deux mots pour se défendre. Six mois. Ça faisait six mois que je le tenais. Même pour moi, c’était invivable. Cela fait des mois que les fédéraux ont capté que leur agent est grillé…

— Il a fini par nous servir, répondit Fillip, pragmatique. Josko s’est attaqué à toi alors que certains bruits courent à propos de Maison Haute. On dit que si j’ai donné l’ordre d’enlever et de tuer Muspell, c’est un peu pour appâter l’Once et beaucoup pour te protéger toi. Qu’un agent infiltré essaie de te tuer après nous avoir vendu aux fédéraux… quoi de plus logique ?

Adélaïde attrapa sa main au vol, sans violence, mais ferme. Elle la repoussa en s’écartant de lui. Ils se dévisagèrent à nouveau et leurs regards étaient intenses. Ils ne savaient plus, l’un comme l’autre, quels degrés de confiance s’accorder. Finalement, c’est lui qui demanda :

« Qu’est ce que Josko faisait à l’infirmerie ?

— C’est à toi de me répondre », fit la femme à voix basse, sans le lâcher des yeux.

Elle avait gardé sa main autour de son poignet qu’elle serra sans en avoir conscience.

« J’étais épuisée. Je n’avais aucune concentration disponible pour lui. S’il n’avait pas eu un contact visuel avec moi, s’il avait normalement suivi le cycle d’instruction que je lui avais imposé, s’il n’était pas passé à l’infirmerie au moment où j’étais la moins à même de le gérer… Il n’aurait jamais pu m’échapper. »

Elle n’avait pas haussé le ton, mais sa voix s’était faite rapeuse. Elle ne se justifiait pas, elle l’accusait. Elle conclut en formulant, enfin, ses soupçons :

« Dis-moi que ça n’est pas toi qui as manœuvré pour que cet incident se produise.

— Prouve-moi que tu ne l’as pas sciemment libéré pour qu’il puisse indiquer notre position aux fédéraux et que ceux-ci profitent de notre faiblesse pour attaquer à nouveau.

— Il a failli me tuer ! s’écria Adélaïde en se redressant sur le coude, outrée.

— Manœuvre de diversion. Adé, tu ne peux pas me faire croire que quelqu’un ait réussi à échapper à ton emprise mentaliste.

— C’est ridicule. N’inverse pas les rôles », répondit-elle glaciale.

Elle fit un mouvement pour se lever, sortir du lit, s’éloigner de lui, mais il lui attrapa l’avant-bras. Il l’obligea à lui faire face. Cela n’était pas violent, il n’était pas menaçant, il était même plutôt doux dans son geste, mais il ne lui laissait pas le choix.

« Reste ici. Rejoins l’Ordre pour de bon. Arrête d’être Esther Cromwell. Là, je te ferais confiance, les yeux fermés.

— Pas ce nom. Pas ici. L’Ordre a bien plus besoin du soutien de ma famille que de s’en faire l’ennemi », répondit-elle les yeux sur la main qui la retenait.

— Parce qu’ils en savent plus qu’ils ne le devraient sur nous ? » demanda-t-il alors que sa voix partait dans un grondement d’avalanche.

Adélaïde avait l’habitude. Ce ton, elle n’y pliait jamais et y répondit, comme à son habitude, par l’accentuation de son maintien impeccable, une petite moue sur le coin des lèvres.

« Ils savent précisément ce qu’ils doivent savoir de l’Ordre. »

Trop loin. Elle le vit devenir orage. Son visage vira hideux, sans rien perdre de son harmonique symétrie. Il se ramassa sur lui même et la tira avec violence vers lui. Elle résista, essaya de se dégager, mais il la plaqua sur le lit.

« Qu’est ce qu’ils savent ? » tonna-t-il au-dessus d’elle.

Elle se contorsionna, se cambra, lui envoya des coups de genoux.

« Lâche-moi ! » cria-t-elle.

Son seul moyen de défense, c’était l’attaque mentale et elle la déploya avec toute sa puissance, jusqu’à la limite. Un cran de plus, elle faisait voler en éclat les barrières psychiques de l’homme. Tous deux se figèrent. Fillip avait le poing armé, Adélaïde était à la limite de l’assommer. Ils haletaient.

« Lâche-moi », répéta-t-elle, à mi-voix, avec quelque chose de suppliant.

Il la frappait, elle le brisait, et c’en était terminé. Elle serait tuée avant de quitter le cloître. Sa famille répliquerait en dévoilant les dossiers qu’elle leur avait laissés. Assez, bien assez, pour faire tomber le reste des résistants.

Il la lâcha.

*

« Mes frères, mes sœurs

Il y a huit mois ou presque, Leuthar tombait. Sa mort nous a laissés démunis, orphelins. L’Armée Fédérale n’a eu de cesse de nous chasser. Et elle croit en sa victoire éclatante. Mais en vous voyant tous réunis ce soir, je ne peux que rire de leur bêtise. Neuf mois ou presque se sont écoulés. Ils croient avoir repris l’Est avec le fort de Lievinsk ? Laissons-les s’enorgueillir de leur conquête illusoire quand nous savons, nous, la vigueur et la force de notre réseau. L’Est, mes amis, je vous le dis, est plus sous notre emprise qu’il ne l’a jamais été ! »

La salle, située dans les sous-sols d’une grande brasserie de Stuttgart était bondée. Organiser cette réunion ici à peine une dizaine de jours après la défaite de Maison Haute était un pied de nez à l’Armée Fédérale. La foule, si nombreuse alors que tout avait été fait en secret était pour Fillip la preuve que les cendres de l’Ordre étaient encore chaudes, même à la Capitale. Ce soir, il venait raviver les flammes.

« Ce que nous faisons, nous le faisons par nécessité. Quelles solutions avons-nous quand même l’armée, censée garantir notre sécurité, pactise avec les humains ? Quand elle se porte garante de nos échanges commerciaux avec eux ? »

Il eut un rire grave.

« Échanges commerciaux ? Non ! De simples moyens pour notre gouvernement, pour les hauts gradés de l’armée, de s’engraisser dans des transactions rentables. Rien de bon ne sort jamais des activités humaines, l’Histoire nous le prouve, encore et encore. Quand va-t-on apprendre ? Va-t-on rester à attendre que leurs centrales explosent à nouveau ? Va-t-on encore se laisser piéger dans leurs guerres sans fin ? À moins que la prochaine fois ils ne se décident à se faire tous sauter et nous avec eux ? Quand cela arrivera, il n’y aura plus personne pour pleurer notre inaction ! »

On murmurait. La salle un peu distante aux premières minutes entrait peu à peu dans son jeu. Certains commentaient en hochant la tête.

« Ne vous y trompez pas, citoyens de la Fédération, l’Ordre est votre mouvement. Votre réponse à une situation d’oppression militaire qui dure depuis trop longtemps. La manifestation de votre volonté de combattre la menace humaine ! Le gouvernement essaie de nous faire croire à une entente possible ? Manœuvre de lâches qui sont déjà soumis à la race humaine qui nous a toujours haïs et persécutés ! Il est temps, plus que temps, que les choses changent, que nous, peuples des enchanteurs, gens de la magie, prenions enfin la place qui nous revient… Et j’ose le dire, il est vital que nous assumions enfin notre supériorité ! Vital pour les races qui dépendent de nous ! Dois-je rappeler comment les léviathans ont été exterminés, il y a deux siècles, sous prétexte de défendre leur Tunnel Transpacifique ? Une race anéantie pour le seul motif de leur permettre d’aller plus vite ! Leur égoïsme n’a pas de limite… Alors nous serons la limite à leur égoïsme. Et tant pis si nous le devenons armes à la main. Ce combat, mes amis, vaut la peine d’être mené. La paix entre les espèces, la préservation de notre planète tout entière en dépend. Assumons, enfin, que la magie qui coule dans nos veines nous désigne comme ses gardiens ! »

Il avait crié pour couvrir le tumulte d’approbation que soulevaient ses paroles. Il attendit que le silence se fasse, apaisant la foule d’un geste de ses deux mains, comme s’il la caressait. Il reprit, beaucoup plus doux et modéré.

« Nous sommes les gardiens de la terre. Et celui qui garde doit savoir se montrer juste et intransigeant. Je ne vous appelle pas à la haine. Je vous demande, à tous, de changer votre vision du monde, de le regarder avec l’œil de celui qui préserve. La première chose, le premier objectif que nous nous fixons, ensemble, ce soir, c’est de mettre fin à la dictature de l’armée qui enferme toute notre Fédération dans une cage aveugle. Le gouvernement doit tomber pour que la vérité éclate.

Je terminerai en vous parlant de ceux qui se sont sacrifiés pour nous. Les jours qui viennent de s’écouler nous laissent meurtris. Nombre d’entre nous sont tombés au combat. Nombre d’entre nous sont tombés à l’ennemi. Mais nous sommes toujours là ! Même l’Once, ce criminel qui a porté le coup fatal à Leuthar, a reculé devant nous. Les mots… »

Sa voix s’enrailla, une seconde et la foule, les quelques mille cinq cents personnes réunies là, pendues à ses lèvres, le virent trembler puis se reprendre.

« … Les mots que je pourrais prononcer face à ces pertes inestimables seraient tous vains. On ne se souvient pas des mots, mais le monde ne peut oublier les faits. Il est, maintenant, et plus que jamais, de notre devoir de nous battre sans relâche pour cette cause qui a pris leurs vies. Que leur mort ne soit pas vaine. Que l’Ordre poursuive sa mission. Que nous accomplissions la vision de Leuthar. Une vision de paix, de justice et de liberté. Une vision où les sorciers, enfin, assument vis-à-vis du monde leur responsabilité. Une vision qui porte la gloire à ceux qui la défendent ! »

Sa voix était montée. Il vibrait, les paumes ouvertes vers la foule que son excitation avait animée d’une ferveur enfiévrée. Quelqu’un profita du court silence qui suivit ses mots pour crier, le poing levé :

« Pour Leuthar ! »

Et Fillip de reprendre avec un sourire si grand, si heureux d’entendre ça, qu’au fond de la salle son visage paru n’être plus qu’une rangée de dents découvertes de joie qui crièrent, reprises aussitôt par toute la foule :

« Pour Leuthar ! Pour ceux qui se sont sacrifiés ! Pour l’Ordre ! »

*

Adélaïde observait la foule, en fond de salle, avec un recul qu’elle n’avait jamais eu auparavant. Quelques semaines plus tôt, elle aurait eu sa place, sur l’estrade, derrière Fillip. Mais elle s’était éclipsée in extremis, car de démonstration d’honneur et de respect, ce traitement préférentiel avait, ces derniers jours, glissé vers une surveillance à peine dissimulée. Il la gardait près de lui pour la tenir à l’œil. Adossée au mur, les bras croisés, elle tremblait, livide. Lawrence à côté d’elle avait le visage fermé. Une réunion de l’Ordre à la Capitale, qui plus est organisée avec le concours indirect et discret de la maison Cromwell… s’y soustraire aurait été admettre sa désertion. Peu judicieux, car force était de constater le tour surprenant que prenait la reconstruction de l’Ordre sous l’aura de son nouveau leader.

« Allons-y », souffla Esther à son frère.

Il ne faisait pas bon paraitre si insensible à l’euphorie ambiante. Ils se transférèrent plusieurs fois avant d’apparaître à quelques rues de la demeure familiale. Plus tard, Esther rapporta à son père, Lawrence et Audric, l’ainé de la fratrie :

« Leuthar, c’était une influence enracinée… Là, il ne cherche qu’à faire exploser le système. Il a bien compris le mécanisme qui l’a mis à la tête de l’Ordre. Il cherche à se poster en sauveur d’un système décadent. Il va instaurer la terreur. Il brandit le nom de Leuthar pour ceux qui suivaient l’Ordre, il crie à la liberté et à la justice pour les autres.

— Est-ce qu’il peut réussir ? demanda l’ainé, pragmatique.

— Si personne ne l’arrête, oui. L’Armée Fédérale ne peut pas avoir conscience de ce qu’il met en place. Même si leurs mouchards les alertent, il n’y a rien, ou presque, de visible en surface.

— Nous pourrions l’arrêter », commenta le père.

Ils étaient tous installés dans son bureau. Les hommes buvaient un digestif, Esther avait un thé à la main.

« Nous ne craignons pas grand-chose à le laisser grandir. Si nous restons discrets, nous serons gagnants sur les deux tableaux, fit Lawrence à mi-voix avant de jeter un coup d’œil à sa sœur, puis il reprit : et puis, il y a le problème d’Esther.

— C’est-à-dire ? demanda Audric, à sa sœur directement.

— Les problèmes, corrigea-t-elle. L’Ordre me protège de Muspell, même s’il s’est échappé. Mais il y a plus grave, Fillip se méfie de moi. Soit, les Cromwells le soutiennent et j’ai encore assez de marge de manœuvre pour garantir notre anonymat. Soit, nous nous retirons maintenant de la partie et il faudra craindre des représailles.

— Ça ne serait pas la première fois que l’on menace notre famille en vain, sourit le père, mais sa fille hocha négativement la tête.

— Qu’il soit entendu par tous ceux dont la loyauté n’est pas acquise à l’Ordre : ceci est un avertissement. En cas de trahison, votre sort sera pire, articula la femme d’une voix neutre. C’est ce qu’il a dit lors de l’exécution de Josko. Et ça m’était adressé, presque en personne. On s’est disputé à ce sujet et il a compris que je ne jurerais jamais par autre chose que mon nom. »

Elle posa sa tasse sur le petit guéridon à côté d’elle et reporta son regard vers Audric qui l’observait, sourcils froncés. Elle ne leur avait pas encore raconté, Josko.

« Il a réuni la cellule qui séjourne au cloître, au complet… Une soixantaine de personnes, environ, tout le monde s’est mis autour de Josko et de lui. Ils avaient fait un simulacre de procès l’avant-veille. Il a tenu un discours sur l’engagement, la loyauté, le respect et la nécessité d’apporter une sanction appropriée à un acte intolérable. Il a chauffé l’assemblée, puis il a décrété que c’était à l’Ordre d’appliquer la sentence, que chaque enchanteur représentait l’Ordre à lui seul. Tout le monde a dû participer. On n’a rien inventé de pire depuis la lapidation… »

Elle se pencha sur le côté et se servit du thé. Le silence était total, car les trois hommes connaissaient bien cette petite manie. Manipuler la théière, regarder le liquide couler, ça la calmait et ça présageait toujours quelque chose de grave, capable de l’atteindre.

« À son signal, toute l’assemblée a armé son concentrateur et a tiré sur Josko. Il n’y avait pas de sortilège imposé. Ç’aurait pu durer des heures. »

Elle ne précisa pas qu’elle avait lancé un sort mortel, propre et net. Elle lui avait probablement porté le coup de grâce. Elle eut un sourire crispé puis conclut :

« Bref, le message est clair. Si je le trahis, il faut que je m’attende au pire. Et plus il aura de pouvoir, plus la menace sera forte.

— Eh bien, c’est une bonne raison pour ne pas le trahir, trancha Lawrence, avec un haussement d’épaules. Je vais reprendre contact avec la cellule qui est en train de se monter à Stuttgart. La mise est grosse, mais je préfère parier sur lui que sur l’Armée Fédérale qui n’en finit plus de faire des ronds de jambe aux territoires humains pour négocier un simple accès à la méditerranée. Un Cromwell en plus dans l’affaire, ça devrait lui redonner confiance. »

Tous les quatre hochèrent la tête, c’était, en effet, le choix le plus en accord avec leurs intérêts et leurs valeurs.