Réunions au sommet

Ce soir-là, Zerflighen prévoyait de passer une nouvelle nuit à travailler. L’attentat de Notre-Dame avait démultiplié ses interventions publiques et il peinait à terminer les tâches annexes sur lesquelles il s’était engagé. Seul dans son grand bureau, il commentait avec application le mnémotique que sa Régente lui avait laissé. Un énième rapport des agissements de l’Ordre sur la côte ouest de la Fédération. Elle exigeait de lui une réactivité exemplaire afin de présenter, dès le lendemain, des solutions aux troupes P.M.F. seinoises. Depuis sa prise de poste à ses côtés, elle ne lui cédait aucun répit.

L’équilibre entre un Magistre régent et son Président tenait à peu de choses, mais Karles aimait l’accord tacite qu’il avait avec Amalia Elfric. Leur duo fonctionnait bien et leur permettait d’engranger, peu à peu, plus d’influence. Assez, espéraient-ils, pour enrailler l’Ordre au sein du gouvernement. Mais, à cause de la nature même de l’organisation politique fédérale du pays, leurs avancées s’avéraient fastidieuses.

Dès l’origine de la Fédération, les clans avaient refusé de bâtir un système basé sur un représentant unique. À l’époque, trois Grandes Familles se disputaient la présidence et, afin d’éviter une scission dans l’unité naissante, ils avaient décidé de ne pas trancher et de laisser Mycroft, Müller et Moreau diriger ensemble. Le choix s’était avéré judicieux. La présence de trois personnalités permettait une balance juste et efficace entre différentes politiques. Chaque représentant, élu par les citoyens, nommait un Magistre Régent avec qui il organisait son magistère et ses ministères comme ils le souhaitaient. Dans l’idéal, les forces s’équilibraient et offraient de nombreuses possibilités de négociations.

L’ère actuelle n’était pas idéale.

Depuis la naissance de l’Ordre, deux des têtes fédérales s’affrontaient en permanence et Zerflighen avait le devoir de ne pas se contenter de rond de jambe. Il s’impliquait dans des décisions qui n’auraient pas dû lui revenir. Pour cette raison, après le départ à la retraite de son Magistre régent, il avait promu Amalia Elfric à ce poste. À l’époque, la menace de Leuthar aurait pu la dissuader d’accepter, mais il savait qu’elle brûlait de la même envie que lui de faire avancer leur société vers un monde plus sain.

Il ne s’étonna donc pas de voir un petit mémorigami en forme de chouette s’agiter aux couleurs de sa plus proche collaboratrice. Le petit animal de papier prenait une teinte rouge étoilée de bleu quand il était question d’information. Elfric, non contente de gérer d’une main de fer son nouveau territoire, dirigeait les Renseignements Sorciers depuis plusieurs années. Un atout des plus précieux.

D’un geste de la main, Karles Zerflighen activa l’artefact et lut le nuage de mot qui s’en éleva : Fillip est entré chez Perm..

Le Président sourit. Une bonne nouvelle, en soi. Si personne n’ignorait les liens entre sa collègue et Leuthar, ils n’avaient que des soupçons à propos de son positionnement vis-à-vis de l’Iskaarien. En jouant bien leurs cartes, ils pourraient manœuvrer pour la destituer de son poste. Après tout, Fillip n’avait pas encore l’envergure de Leuthar, même si ses dernières démonstrations de force restaient préoccupantes.

Karles observa un instant son bureau. Il se sentait bien dans ce cabinet surchargé de décorations classiques, de dorures et de bleu roi. Sa grand-mère, près d’un siècle avant lui, y avait également siégé. S’il voulait être réélu au prochain scrutin, il devait montrer la pertinence de ses choix politiques pour la Fédération.

« Garde quelqu’un sur l’affaire », répondit-il au mémorigami.

La chouette émit un petit hululement pour signifier la transmission de la communication.

S’il s’attendait à recevoir un pli d’Elfric dans la minute qui suivit, le messager qui se présenta directement devant son bureau s’avéra, lui, déroutant. Le majordome de Perm, plus habitué à délivrer des missives que des boissons, frappa sa porte. La présidente le conviait, avec sa Régente, pour une réunion secrète, chez elle, en compagnie du leader de l’Ordre.

*

« Quels sont les risques de tomber dans un piège ? demanda Karles

— Je ne sais pas. »

Zerflighen remontait le couloir d’un pas rapide, Amalia à ses côtés. Ils devaient prendre un transfert mis en place par Perm et le Renseignement Sorcier. La tension palpable entre eux deux, justifiée par l’incongrue requête de la Présidente, n’arrangeait pas leur discussion. Parce que leur duo se montrait ouvertement hostile à l’Ordre, la présence de Fillip représentait plus de danger pour eux que pour les quatre autres dirigeants. Pour autant, il était impossible de ne pas se rendre au concile.

« Leuthar se permettait de nous convier tous les six, de son temps.

— Je sais. »

Bien sûr qu’elle le savait, même si elle n’occupait pas encore le poste de régente, à l’époque. Karles haussa les épaules et n’essaya plus d’engager la conversation. Quelques minutes plus tard, au moment d’activer le transfert, il sursauta au contact de la main de la sorcière. Elle venait de lui glisser un petit artefact au creux de la paume.

« Passez ça à votre doigt, Monsieur le Président. En cas de piège, ne vous souciez pas de moi, déclenchez ce sortilège et fuyez. »

Karles s’étonna et voulut protester. Pourquoi donc chercheraient-ils à s’en prendre à elle plus qu’à lui ?

« Je ne me soucierai pas de vous non plus. Si tout se va bien, je récupèrerai cet objet », ajouta la sorcière sans sourciller.

Il baissa les yeux pour découvrir une bague, épaisse d’une demi-phalange, sertie d’iris et d’or. D’où venait ce bijou ? L’homme pouvait compter sur elle ; si elle l’équipait ainsi, il serait efficace. Quel genre artefact pouvait bien leur garantir la fuite face au leader de l’Ordre ?

« Et gardez vos réflexions pour vous, Monsieur le Président. Fillip vous remerciera grandement si vous ne montez pas vos défenses un peu plus haut. »

Karles reçut la remarque comme une gifle et redressa vivement le regard. Il passa l’anneau à un doigt et le bijou s’adapta à sa taille. Il se constitua une défense mentale plus adéquate, jusqu’à obtenir l’approbation de sa collaboratrice.

« Tu m’appelleras Karles, tu me tutoieras, imposa-t-il.

— Très bien. Tu as peur de montrer un duo moins convaincant ? demanda-t-elle, étonnée.

— Non. Nous travaillons bien ensemble, je n’ai aucun doute à ce sujet, mais leurs duos se tutoient, les présidents se tutoient… Je tiens à ce que nous intervenions sur un pied d’égalité avec eux. »

Elfric haussa les épaules. Elle chargea son concentrateur, Zerflighen l’imita, puis ils activèrent le transfert.

L’arrivée chez Perm jeta un froid dans la pièce et stoppa nette une discussion entre la Présidente et Fillip. Le régent de Perm, qui portait haut ses couleurs avec une veste de tailleur grise, s’avança en premier et présenta sa poigne à Karles avec un sourire de circonstance particulièrement faux.

« Karles ! Ça faisait longtemps que nous n’avions pas eu à réunir un conseil des six, n’est-ce pas ? C’est la toute première fois pour ta nouvelle Régente ?

— La nouvelle Régente est ici, Aaron, et elle peut s’exprimer par elle même. »

Le ton glacial d’Amalia tira un rictus malveillant au magistre qui lâcha la main qu’il serrait pour ne pas la présenter à la sorcière. Il s’adressa à nouveau au Président en ajoutant :

« Eh bien ! J’espère qu’elle saura rester polie…

— Quant à moi, j’espère que vous saurez vous tenir, tous les deux », répliqua Zerflighen.

Il jeta un coup d’œil inquiet à sa collaboratrice. Fillip et elle se fixaient. Sans doute apprenait-il à l’instant le réel pouvoir de la femme au sein de la Fédération. Karles soupira et les laissa se défier ainsi du regard pour se diriger vers son homologue.

« Pétra. Merci pour ton invitation. François est en retard, comme d’habitude, à ce que je vois.

— À cette heure, il devait déjà être rentré chez lui. »

François Du Château De Monségure remplissait le rôle pour lequel il avait été élu, pas plus, pas moins. Il ne s’encombrait pas des considérations politiques actuelles et se contentait d’intervenir là où il avait le plus à gagner. De l’avis de Zerflighen, il s’agissait avant tout d’un opportuniste.

Le Président jeta un coup d’œil à Fillip, inquiet de n’entendre aucune joute entre les deux opposants. Perm croisa les bras en souriant avant de s’installer sur la table aux sept chaises déjà placées. L’intérieur de la maison, chaleureusement décorée, s’était vue augmenté de récents dessins de bambins. La vieille était grand-mère et les jeunes devaient désormais être assez grands pour user de crayons. De superbes gribouillages remplissaient et dépassaient des contours d’un dragon tracé avec charme scintillant.

« Quel âge ont tes petits enfants, déjà ? demanda poliment le Président.

— Trois et cinq ans. Ils m’ont envoyé ces dessins il y a quelques semaines. »

Karles acquiesça dans une expression convenue. La famille de Perm résidait en Asie de l’Est, loin des intrigues fédérales. L’homme tourna la tête quand Fillip, debout devant son bord de table et légèrement appuyé contre le bois massif, se redressa et glissa les mains dans les poches de son sweat. Avec un sourire crâne, il rompit sa joute silencieuse avec Elfric en lâchant un petit rire amusé.

« Si j’avais su que vous étiez régente, madame Elfric, je me serais abstenu de vous faire directement subir ma démonstration, lors du gala.

— Et limiter l’éclat de votre attentat ? À d’autres, monsieur Tomislav… »

Amalia contourna la table pour venir saluer Perm d’une poignée de main, sans manifester la moindre animosité à son égard. Malgré leurs différends constants, leur relation restait moins houleuse qu’avec Aaron.

« Madame la Présidente…

— Madame la Régente… »

Amalia reporta son regard sur le leader de l’Ordre.

« Curieuse façon de chercher l’attention que d’avoir permis à un troisième camp de faire la une à votre place…

— Votre amusante alliance féline m’aurait certainement chagrinée, si j’avais en effet cherché à faire les gros titres de vos journaux », répondit l’homme sans se départir de son sourire.

Zerflighen regardait les deux mages se jauger de leurs paroles, tester le terrain. La provocation d’Amalia à propos de l’Once tenait de l’impertinence et la Veste Grise y avait apporté une riposte mesurée.

Fillip n’esquissa pas un geste pour saluer la Régente et conserva son air détendu, bien campé sur ses jambes. Amalia ne chercha pas non plus à venir à sa rencontre. Le Président ne pouvait qu’approuver ce choix qu’il décida, lui aussi, d’adopter, même s’il aurait trouvé une poignée de main entre les deux parties tout à fait historique. Le duo échangea un regard et ils prirent place côte à côte. Chaque couple occupait l’un des côtés de la table, Fillip s’installa sur le dernier, en face d’eux.

Le Président Du Château De Monségure et son régent apparurent au milieu de la pièce. Le premier esquissa un mouvement de recul en voyant Fillip. Son second, un grand gars au teint pâle qui tentait de garder les rennes glissantes du Magistère de son supérieur, resta figé plusieurs longues secondes avant de se ressaisir. Karles entretenait avec lui des rapports cordiaux, même s’il savait le mépris que sa collaboratrice avait pour lui.

« François ! Octave ! Bienvenue ! »

Le protocole de bienséance limita leurs interactions à quelques phrases anodines, puis chacun s’assit et les regards se tournèrent vers Pétra Perm. À leur hôte d’ouvrir la séance.

« Bien. Il s’agit du premier conseil à six pour Madame Elfric, commença Pétra.

— Ne vous donnez pas la peine de prendre des pincettes, coupa sèchement Amalia, je n’en prendrais pas avec vous. Je suis particulièrement bien placée pour avoir eu vent de ce qui pouvait se dire du temps où Leuthar convoquait le conseil. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? »

Elle tourna la tête vers Fillip qui donnait l’impression, seule sur son bord, de présider l’assemblée des Présidents. L’homme prit le temps de reposer le verre d’eau qu’il était en train de boire avant de hausser les épaules. L’assurance qu’il montrait inquiétait Karles. Leuthar mort, la présidence n’aurait pas dû se retrouver dans une situation si inconfortable.

« Je n’ai pas la prétention d’être Leuthar, ni d’avoir sur vous l’influence qu’il avait à l’époque où vous exécutiez sans discuter ce qu’il lui suffisait d’ordonner, répondit le nouveau leader de l’Ordre. Mais je suis gré à Mme Perm d’avoir bien voulu accéder à ma demande en vous réunissant ce soir. »

Il jouait sur les mots avec une langue de bois que chacun comprit parfaitement. Ce n’était pas une invitation : on les avait rassemblés. Amalia avait amorcé le sujet, à son président de reprendre le dessus pour désigner l’incongruité de cette rencontre. Personne dans la Fédération ne pouvait envisager que pareille entrevue n’aboutit pas sur l’arrestation de Fillip.

« J’ai sous mes ordres le commandant des armées qui sera, demain, très contrarié d’apprendre que je n’ai pas levé l’alerte pour permettre l’intervention des P.M.F.. Pouvons-nous au plus vite échanger à propos de ce pour quoi nous sommes réunis ici, afin que j’aie quelque chose de consistant à lui présenter ?

— Bien entendu, Mr Zerflighen, d’autant que mes revendications concernent d’assez prêt ce cher Serge, répondit Fillip, très poli. Pour nous faire à tous gagner du temps, je vais être direct. L’Ordre souhaite retrouver sa souveraineté sur les régions slavesqe, le pays d’Iskaar, et, cela va de soi, la place forte de Lievinsk. »

Un blanc suivit sa déclaration. Zerflighen jeta un coup d’œil aux autres Présidents. Pétra ne semblait guère surprise, François fronçait les sourcils. À ses côtés, le rire léger d’Amalia brisa le silence.

« Non, se contenta-t-elle de répondre.

— Je soutiens ma régente », précisa Zerflighen.

Il tourna le regard vers son homologue masculin qui approuva d’un signe de tête.

« Il en va de même pour nous. »

Pétra haussa les épaules. Sa réponse n’avait que peu d’intérêt. Le non d’un seul Président suffisait à invalider la proposition. Fillip se laissa aller au fond de son siège. Il glissa la main dans ses cheveux ras, soupira et croisa les bras avec un sourire en coin.

« Il ne s’agit pas d’une requête. Ce que l’Ordre souhaite, l’Ordre accomplira. Les dégâts que nous laisserons sur notre passage tiendront de la vitesse avec laquelle vous céderez. »

Il se redressa, légèrement penché vers les six sorciers.

« Voici ma requête : cédez rapidement.

— Vous ne rallierez personne à votre cause en tuant plus encore, répliqua Amalia.

— Vous avez déjà commencé, au Gala, avec Notre Dame, remarqua Octave d’un ton mesuré. Il est un peu tard pour revendiquer un chantage autour de ces “exploits”. Qu’est-ce qui changerait, maintenant ?

— Ces mises en bouche n’avaient pas pour objectif de vous faire chanter. De la poudre aux yeux et de vieilles pierres envoyées par le fond… Soyez certain que nous saurons mieux faire, dans les mois à venir. Lievinsk ne sera que le début du nouvel âge de la Fédération, et la fin du vôtre. »

Amalia poussa un soupir.

« Le problème est bien là, répliqua-t-elle. Si Lievinsk tombait dans votre chantage, ce serait le début d’un engrenage auquel nous nous opposons vivement. »

Zerflighen s’y opposait d’autant plus que la cession du bastillon de l’est allait à l’encontre de toutes ses démarches politiques. S’ils perdaient Lievinsk, il y avait de grandes chances qu’il le paie de son poste, et Amalia avec lui.

« Soyez sérieux un instant, reprit la sorcière. Vous n’avez rien pour nous faire trembler. Ce n’est qu’une question de temps. Comme Leuthar, vous finirez par tomber, car il n’est pas possible de diriger ce pays par la force.

— Je n’entends pas diriger ce pays, mais le changer, répondit calmement Fillip. La faute est vôtre, si le seul moyen d’y parvenir implique d’user de la force. Cramponnés au pouvoir comme vous l’êtes…

— Comme nous le sommes ? »

Elle tourna un regard lourd de sous-entendus vers Pétra Perm avant de croiser le coup d’œil agacé de Zerflighen. La chute de Leuthar avait permis de resserrer les liens entre leurs factions. Il espérait encore rétablir un équilibre, récupérer Pétra dans le cap fédéral à la défaveur de l’Ordre.

Leur dialogue silencieux ne dura qu’une seconde et la magistre céda à son président. Elle s’appuya sur son dossier avec un « tss » méprisant. Fillip se laissa aller à un rire discret et bref, comme si l’échange l’avait détendu et distrait. Cela tenait-il plus de l’intérêt pour leurs différends ou de la façon dont il avait contraint sa régente au mutisme ? Le Président n’aurait su le dire.

Pétra adressa à son collègue un hochement de tête pour le remercier de son intervention. Il ne servait à rien de s’engager dans ce genre de querelle.

« Monsieur Tomislav… demanda Karles, quel changement, très exactement, souhaitez-vous imposer à notre société ?

— Je ne peux, à vrai dire, pas en vouloir à madame Elfric d’exprimer un tel avis, puisque je le partage. Mme Perm s’est très bien satisfaite de la situation précédente, tout comme Leuthar s’est employé à laisser la Fédération dans une situation de statu quo qui l’avantageait. »

Le nouveau leader de l’Ordre se leva doucement et appuya les paumes de ses mains contre la table. Sa Présidente alliée, abasourdie, le dévisageait sans parvenir à attirer son attention.

« Leuthar a laissé quoi ? articula-t-elle d’une voix blanche.

— Leuthar avait de l’intérêt à ce que la situation reste telle qu’elle, il pouvait s’en satisfaire, car elle lui conférait un pouvoir quasi absolu. Je ne suis pas Leuthar et je ne retomberai pas dans ses travers », expliqua Fillip, toujours aussi calmement.

Amalia dévisageait l’homme avec une expression surprise. Du Château de Monségure clignait des yeux et son régent se tenait parfaitement immobile, le regard figé sur le chef de l’Ordre.

Zerflighen, lui, serrait les dents. Politiquement, le discours de Fillip avait du sens et rendait la contre-attaque difficile.

« Regardez-vous, Monsieur Zerflighen, reprit le leader de l’Ordre. Sur combien de centaines de kilomètres carrés s’étendent vos propriétés ? Regardez donc la tête couronnée de la société qui est la vôtre… Un propriétaire terrien qui aurait bien du mal à prouver qu’aucune de ses décisions n’a été influencée par l’idée d’agrandir un peu plus son vaste jardin… »

Sa voix s’était chargée de colère, d’un dégoût maîtrisé et méprisant. Il glissa son attention sur chacune des six personnes présentes, poursuivant son énumération :

« L’industriel qui a absolument besoin de maintenir ouvertes les voies commerciales de l’Est pour écouler ses productions, souffla-t-il en dévisageant Du Château De Monségure, dont la moustache frémit d’indignation. Le chercheur, plus intéressé par sa liberté d’expérimenter que par le bien-être de ses concitoyens, la marionnette des capes rouges, l’arriviste qui se contente de jouir tranquillement de ses avantages et de monnayer son vote au prix fort… Ce que je veux commencer par changer dans cette société, monsieur Zerflighen, c’est l’hypocrisie de ses dirigeants. »

Karles, pas déstabilisé par la colère de Fillip, rit. Il retombait sur un discours habituel.

« Si ce n’est que ça, entama-t-il, nul besoin de tuer. Vous pourriez, comme tout à chacun, passer par l’intérieur. Hormis vos antécédents terroristes, rien ne vous empêcherait de vous investir en politique.

— Si, les riches, ironisa Amalia. C’est évident, les riches familles empêchent les honnêtes citoyens d’accéder aux classes supérieures. C’est ridicule. Coupez la tête, il y en a sept qui repousseront, c’est ce qui est arrivé à l’Ordre. C’est exactement la même chose pour la Fédération. Vous ne voulez pas changer cette société. Vous voulez la détruire. »

Sept. Zerflighen sourit. Habile manière de prévenir Fillip qu’ils connaissaient le nombre de ses lieutenants. Néanmoins, il savait que cette tirade coûtait à sa régente. Amalia passait son temps à cracher sur les Grandes Familles. Faire sortir du système les aristocrates figurait dans ses priorités politiques une fois l’Ordre tombé.

« On fait de belles récoltes sur les champs de cendres, répondit Fillip en se redressant. Ce que l’Ordre souhaite, l’Ordre accomplira : vous avez cinq mois. Cinq mois durant lesquels nous frapperons cinq fois, de plus en plus fort. Cinq mois pour nous rendre Lievinsk et sa région. Cédez rapidement. »

*

« J’admire la volonté dont tu as fait preuve en provoquant ce synode », lâcha Pavel, de but en blanc.

Jestak et lui descendaient un sentier escarpé à flanc de montagne. Sochos, dans leur dos, n’apparaissait plus qu’en taches colorées découpées sur le brun du relief. Le Yasard avait tenu à raccompagner sa collègue jusqu’à la vallée. Il devait y mener une tournée d’inspection. La femme ne sut que répondre. Ils cheminèrent en silence, attentif aux pierres instables sur lesquels ils évoluaient. Le raccourci, peu praticable, ferait gagner plusieurs heures à la voyageuse.

Jestak avait longtemps cru qu’elle condamnerait sa fille en exposant le chantage de l’Ordre à ses pairs. Elle avait mis des semaines à se décider, à se raisonner. Protéger la vie de Faï ne valait pas le danger qu’elles représentaient pour la Congrégation.

Il en avait été jugé autrement. Tant que les sorciers la pensaient parfaitement soumise, ils ne chercheraient pas à s’en prendre à une autre famille, à menacer d’autres Yasards. Jestak avait pour consigne de poursuivre sa coopération, aussi longtemps que possible. Ce double jeu constituait un maigre sursis pour Faï et compliquait un peu plus la situation de sa mère, mais, au moins, elle n’était plus seule à l’assumer.

« Je suis soulagée que nos directives aient pu être validées en séance citoyenne », avoua-t-elle à Pavel.

Ils avaient atteint une zone à peu près plane. Elle décrocha une outre de ses paquetages et but des gorgées mesurées. De la tempête des derniers jours, il ne restait plus que quelques flaques éparses malmenées par le soleil déjà brûlant du milieu de la matinée. Pavel hocha la tête et se désaltéra à son tour.

« La communauté de Sochos est grande, réunir vingt-sept volontaires, même à l’improviste, ça se fait… Au moins, personne ne pourra te reprocher quoi que ce soit. »

Les Yasards, seuls, ne disposaient d’aucun pouvoir décisionnaire. Chaque arbitrage devait, au minimum, être soumis au vote du triple de leurs concitoyens et dégager une majorité absolue. Jestak avait passé trois jours à Sochos. La proposition de leur synode avait été entérinée la veille, lors d’une assemblée publique. Les débats s’étaient achevés par une quasi-unanimité. La Congrégation d’Égée, représentée par neuf Yasard et vingt-sept hommes et femmes, avait tranché : ils avaient plus à perdre en confondant les maîtres chanteurs qu’en les laissant croire à leur supériorité.

« Tu as bien le numéro direct d’Aléor ? demanda Pavel en réajustant son sac à doc.

— Oui, elle sera la première informée des visites des Vestes Grises.

— Pour ton fils, l’invitation tient toujours : tu peux nous l’envoyer, le temps que tout ça se tasse. Yanell et moi, on sera très heureux de l’accueillir, nos jumeaux ont le même âge. »

Jestak détourna le regard et porta son attention sur le sous-bois. Le lit de feuilles, encore humide des trombes d’eau nocturnes, sentait l’humus et la bonne terre. Elle repéra une pousse de prêle, se baissa, sortit un couteau et détacha la tige.

« Ton offre est très généreuse, mais je… commença-t-elle, les mains occupées à découper la plante. Je ne sais pas comment je tiendrai, sans Kyrrien.

— Je comprends », souffla Pavel, sans insister.

Il se remit en marche en silence. Jestak le suivit, faisant disparaître sa cueillette dans une besace pendue à sa ceinture. Le chemin, nettement plus praticable, passait sous l’ombrage de hautes cimes verdoyantes.

« Kyrrien est un gamin particulier, précisa-t-elle. Il a l’instinct. Si des sorciers sont dans les parages, il ne sort de sa cachette que lorsque le danger est écarté. Les Vestes Grises ne savent même pas qu’il existe.

— L’instinct ?

— Il sent la magie, ou quelque chose comme ça. La Yasarde Hermel, de Kerkinit, étudie la question. Elle a répertorié une trentaine de gosses comme ça dans la Congrégation d’Égée. La Congrégation Panthyrénienne en compte plusieurs centaines, mais avec les états sorciers de Palerme et Sardaigne, leurs enfants sont beaucoup plus en contact avec la magie. Pas de cas connu en Atlantique. »

L’arrivée d’un impressionnant dénivelé interrompit leur conversation. La roche, soudain abrupte, tombait à pic, visible dommage d’un éboulement récent. Pavel se gratta l’arrière du crâne. Impossible de poursuivre plus loin, même s’ils distinguaient parfaitement le fond de la vallée, une cinquantaine de mètres en dessous d’eux.

La route empruntée par Jestak, à l’allée, ne se trouvait qu’à quelques kilomètres en contrebas, aussi décidèrent-ils de se séparer. Pavel aida la femme à s’encorder et assura sa descente, avant de la saluer de grands signes de la main.

Jestak, complètement seule, reprit sa marche d’un bon pas. Les plaines qu’elle traversa portaient encore les stigmates de l’exploitation et de l’urbanisme anarchique des humains d’antan. La Yasard suivait une ancienne voie bitumée dont le tracé fendait des étendues infinies de cultures retournées à l’état sauvage. Une jetée au milieu d’une mer de blé, de colza et d’avoine, dont la majorité des plans s’avéraient tout simplement impropres à la consommation.

Le soir approchait lorsqu’elle atteignit, enfin, les ruines de Thessalonique. Jestak tira une moustiquaire de son sac et revêtit la combinaison qui la recouvrit intégralement.

L’ancienne cité n’était plus qu’un bourbier nauséabond dans lequel s’enfonçaient des centaines de milliers d’habitats rongés par les eaux acides et le sel. Les bâtiments les plus hauts culminaient toujours, barres grotesques que les herbes et les arbres avaient pris d’assaut. Colline ou béton, les végétaux ne faisaient pas de distinction.

Jestak, fatiguée de sa marche intensive, s’accorda une brève pause. Le soleil, au début de son agonie, lançait des lumières de détresses violacées, pourpres et or sur le chaos du paysage. La femme s’assit sur la rambarde en métal qui séparait deux énormes portions de l’ancienne voie de circulation. La communauté humaine d’Askiou avait pour tâche, en plus de l’entretien des phytos, de conserver la zone praticable et a peu près carrossables. Assurer la sécurité des transports constituait un enjeu capital pour maintenir la cohérence de la Congrégation.

La fiabilité du chemin était éprouvée en plein jour, mais à la nuit venue, le paysage et les bêtes sauvages reprenaient leurs droits sur les voyageurs. Jestak allait se remettre en route quand un détail attira son attention : une lumière, loin devant elle, se détachait de la pénombre du crépuscule. Le phare vaillant d’un scooty, l’un des rares engins motorisés dont disposait la communauté d’Askiou. La Yasard fronça les sourcils alors que son intuition se confirmait et que la silhouette de la machine se rapprochait d’elle. Les scootys étaient réservés aux cas d’urgence, aussi elle ne fut elle pas surprise de voir le deux roues s’arrêter à son niveau, Kateel en descendre et se précipiter vers elle :

« Il faut que tu rentres, tout de suite !

— Calme-toi, je vais rentrer. Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est les phytos… L’Ordre a décidé de… venir inspecter le travail comme ils ont dit. Ils ont réuni tout le monde devant le complexe C. Il demande à rencontrer tous les Yasard d’Askiou. »

Jestak perdit toutes couleurs et s’empressa de retirer sa moustiquaire pour pouvoir conduire le scooty.

« Quels sont les dégâts ? Ils s’en sont pris aux travailleurs ? questionna-t-elle d’un ton pressant.

— Non. Non, il a dit qu’il voulait juste discuter…

— Il ?

— Le… le nouveau chef de l’Ordre. Fillip. »