L’héliade

Le mnémotique s’arrêta et Pierre, affalé sur le canapé, bâilla. Il jeta un coup d’œil à la petite horloge posée sur la table basse, en face de lui. Avant d’arriver ici, il n’en avait jamais vu de pareille. La provenance de l’objet se devinait aisément. À l’arrière, sur le gros bloc noir pour mettre du carburant, on déchiffrait encore une écriture, une signature qui, jadis, passait pour universelle : Made in China

Il se pencha, saisit l’artefact, le retourna et observa la magie se mêler à l’antique technologie humaine.

Le cache en plastique qui fermait le boîtier noir n’existait plus. Deux ressorts s’y faisaient face, un peu décalés l’un par rapport à l’autre. Autrefois, on y glissait des petits cylindres jetables. Aujourd’hui, un sortilège vert allait et venait entre les deux, paresseusement. Il s’enlaçait autour des courbes de métal puis repartait sans hâte vers l’opposé.

« Ça a un côté hypnotique. »

Pierre sourit. Il aimait parler seul et savourait chaque jour sa liberté de pouvoir le faire. Avec son demi-frère, mieux valait ne pas se laisser aller à ce genre d’excentricités. L’homme disait qu’il avait hérité ça de leur mère… et c’était loin d’être un compliment.

Fillip ne l’aimait pas, il avait grandi avec son père et, pour une raison qui échappait à Pierre, haïssait la femme qui les avait mis au monde. Ils s’étaient rencontrés quatre ans plus tôt. Le notaire, chargé d’assurer les dernières volontés maternelles, avait débarqué dans le minable appartement de l’Iskaarien, à Sofia, Pierre à sa suite. L’adolescent pensait alors faire la connaissance avec le frère qu’il n’avait jamais eu. La désillusion s’était avérée brutale et amère.

Il reposa la petite horloge. Au centre d’incarcération fédéral, durant les huit jours passés là-bas, il avait fermé sa gueule. Les fédés n’attendaient qu’un prétexte pour lui appliquer la peine capitale. Le gouvernement aurait fait de lui un exemple, l’Ordre, un martyr.

Des mnémotiques de drame, il s’en était joué des dizaines dans sa tête. Dans les plus extravagants, Fillip défonçait la porte de sa cellule à main nue et l’étranglait en hurlant qu’il n’avait qu’à mourir salement, comme un humain.

Pierre était persuadé que son frère avait appris sa trahison. Il avait volontairement rejoint l’ennemi en facilitant l’évasion de Mattéo Muspell. Fillip devait garder ça pour lui. Il devait avoir honte de lui. Une telle disgrâce ne sied pas au sorcier le plus puissant de la Fédération…

Le jeune homme quitta son confortable canapé et se posa en face du jardin. Un fauteuil et une desserte attendaient qu’un spectateur contemplatif s’installe devant la large baie vitrée. Pierre aimait s’asseoir là. La verdure chatoyante de l’impeccable pelouse cascadait en pente douce jusqu’à un merisier blanc, au fond de la parcelle. Des sortilèges décoraient ses branches tordues d’une kyrielle de lucioles de lumière chaleureuses. La nuit naissante peinait à imposer son ombre à ce petit coin de quiétude.

Pierre soupira et colla son front contre la vitre froide. Il n’avait pas le droit de sortir, condamné à observer sans jamais profiter. La fenêtre elle-même avait été traitée d’un charme sans teint. Personne ne devait le voir, personne ne devait savoir où Amalia le cachait.

La sorcière s’avérait être une hôte parfaite, même si leur cohabitation s’était avérée difficile les premiers jours. Le lendemain de son arrivée, alors qu’ils mangeaient à deux dans un silence pesant, elle s’était levée sans prévenir. Il avait sursauté et raclé sa chaise contre le carrelage. Son geste vif avait surpris Amalia et il s’était retrouvé en joue, tremblant de peur sous la menace de son concentrateur chargé. Il avait mis quelques heures à s’en remettre. Le message était clair : elle serait toujours alerte.

Depuis, l’ambiance s’était considérablement détendue. Ils mangeaient souvent ensemble, ils parlaient, elle ne l’attaquait plus… En un mois, il en était venu à l’apprécier et espérait le sentiment partagé.

La fédérale ne lui avait jamais posé la moindre question sur l’Ordre. Au contraire, elle déviait la conversation lorsqu’il s’appesantissait trop sur le sujet. En sauvant Mattéo, il ne s’imaginait pas que quelqu’un de la Fédération le prendrait effectivement sous son aile. Son frère, lui, ne s’était jamais donné cette peine.

La sorcière avait l’âge d’être sa mère et, de fait, agissait comme telle. Jamais il n’avait été envoyé dans sa chambre avec une telle autorité. Les héliades imposaient naturellement leur volonté aux autres. La Magistre n’était pas ordinaire. Ses pouvoirs ne semblaient pas l’affecter.

Ce soir, Amalia travaillait plus tard. Elle lui avait dit de ne pas l’attendre si elle n’était pas rentrée à vingt et une heure.

À force, il connaissait la maison par cœur, ou du moins toutes les pièces accessibles : une demeure coquette, spacieuse, décorée avec goût, mais trop grande pour une femme seule.

Combien de temps vivrait-il ici ? Il n’en savait rien, il ne voulait pas répondre à cette question. Pour l’heure, il se demandait s’il mangeait maintenant ou s’il patientait jusqu’à ce que son hôte rentre des bureaux fédéraux.

À cette pensée, Pierre sourit, amusé. Le petit frère de Fillip vivait chez l’un des Magistres de Zerflingen. Cocasse situation…

Le jeune homme décida d’attendre Amalia. Il quitta son fauteuil et traversa la salle à manger. Une grande table, qui avait l’air de n’avoir jamais servi, occupait presque tout l’espace. Il trouvait cela triste. Amalia lui paraissait triste. La mort de Dan devait l’avoir beaucoup affectée.

Il attrapa du café dans la cuisine et le prépara en se demandant si Dan vivait ici, avant. Amalia lui avait beaucoup parlé du sorcier.

Quand le breuvage, un peu trop clair pour être suffisamment infusé, lui parut prêt, il s’attabla dans le salon, et attendit.

*

La maison surplombait la mer dont la houle paresseuse se brisait sur l’à-pic des falaises. Les habitations voisines s’aggloméraient autour d’une place où se dressaient les Communs.

Le petit bourg où Jestak et sa famille avaient trouvé un toit était niché au creux des rochers. C’était un endroit plein de bruits d’eau. Les vagues entonnaient leur chant répétitif, dès qu’on ouvrait les fenêtres. Le sel mordait les constructions qui en tiraient une couleur blanchâtre, luisante sous les lumières nocturnes. Les astres, la lune et le phytoligocomplexe proche se relayaient pour que jamais la nuit ne soit noire dans le village humain.

Faï et son frère y avaient vécu quelques semaines avant que Jestak ne les installe dans la petite bâtisse en bout de village. L’endroit aurait pu être plus chaleureux. La masure, avec ses tapisseries tellement rongées par le temps qu’on n’en discernait plus les motifs, sentait le renfermé. Les enfants n’appréciaient que moyennement la décoration de faïence à fleurs.

La chambre de Faï, à l’étage, avait été nettoyée avant qu’ils n’emménagent. Jestak y avait fait installer un lit, un bureau, un fauteuil tout mou, des couvertures et des jouets. En quelques jours, la fillette s’était approprié le cocon.

Pour la première fois, elle ne dormait plus avec son frère qui disposait lui aussi de son petit chez lui ; la porte juste en face. Jestak logeait en bas, quand elle rentrait, quand elle avait le temps. Rarement. Les deux enfants étaient seuls le plus clair de leur temps et Faï avait pris l’habitude de s’installer à la fenêtre. Elle scrutait le dehors sombre, la plage, les étoiles. Elle attendait souvent pour rien.

La fillette n’aimait pas la mer. Elle lui préférait largement les paysages vallonnés des cimes plus au nord. La vie y était moins facile, ils avaient plus froid, mais, au moins, il n’y avait ni sable pour s’infiltrer jusque dans les draps, ni sel pour moisir tout ce qui restait un peu trop à l’extérieur. Mieux, il y neigeait.

Certains soirs, comme ce soir-là, Faï n’attendait pas en vain. Lovée dans une couverture très douce, assise sur son lit, ses yeux pétillants d’admiration, elle fixait l’Once, à en oublier de les cligner.

La sorcière, sous les traits d’une jeune fille brune aux cheveux longs et raides, était installée sur le rebord de la fenêtre, adossée à la vitre. Elle ne regardait pas le paysage. Un sourire aux lèvres, elle contait une histoire extraordinaire.

« Au final, conclut-elle, ils ont décidé de garder la licorne.

— Encore une ! » s’écria Faï.

Elle se tenait penchée vers l’avant, presque à en tomber. Ses pieds pendaient du lit.

« Une autre histoire, avec un animal encore plus fou ! »

L’adolescente sauta au sol avec souplesse.

« Pas ce soir, Faï. Il est tard et je dois dormir un peu cette nuit », répondit-elle d’une voix douce.

Elle prenait toujours une voix douce au moment de partir. La fillette fronça le nez et la dévisagea, cherchant un prétexte pour la faire rester plus longtemps. Même si la sorcière ressemblait à une ado, ce joli visage fin encadré de noir s’animait souvent des expressions un peu tristes des grandes personnes. Elles en avaient déjà parlé. Ce n’était pas sa vraie apparence. Faï ne devait surtout pas parler d’elle. Jamais.

« On discute alors ? » proposa-t-elle en repoussant les couvertures.

Discuter sérieusement, ça lui faisait gagner du temps, l’Once partirait moins vite.

« Très bien. Discutons. Comment va ta mère en ce moment ?

— Sais pas. Pas vu aujourd’hui, pas vu hier. Eh, j’ai appris à faire des cookies pour Kyrr ! Je peux lui cuisiner tout un repas maintenant », répondit la gamine en changeant instantanément de conversation.

Elle s’y appliquait souvent lorsqu’il s’agissait de parler de Jestak.

« Elle travaille sur un projet avec les sorciers, relança tout de même l’Once.

— Donc je cuisine pour Kyrr, vu qu’elle n’est pas là », conclut la fillette en fronçant le nez, les bras croisés.

Une expression adorable, si elle n’avait pas été accompagnée d’une tristesse très franche.

« Pourquoi tu demandes toujours des nouvelles de Jestak ?

— Parce que tu es fâchée avec elle. Tu lui en veux. Ça ne t’intéresse pas, son travail de Yasarde ?

— Non. Ça m’intéresse pas », répondit l’enfant.

Elle releva les genoux, posa son menton dessus et négocia, encore :

« Mais raconte-moi quand même. Avec un câlin ? »

L’autre sourit, pencha la tête, puis s’installa dans le fauteuil mou avant de s’y tasser dans un coin pour laisser une place à la petite. Elle tapota à côté d’elle.

« Viens là ! »

Faï sauta sur ses jambes et se lova contre l’Once.

« Ta maman fait un super boulot. Cela faisait longtemps que les sorciers n’avaient pas eu l’occasion de tant discuter avec ceux qui n’ont pas de pouvoir magique.

— Vous avez très vite reconstruit la serre, aussi. C’est normal qu’on soit intéressé, je crois…

— Oui. C’est une bonne chose que nos gouvernements se rapprochent. Ta mère est la meilleure Yasarde actuelle. Il va y avoir une soirée d’organisée, entre nos deux mondes, pour marquer la fin des enchantements de vos complexes d’algues.

— Tu iras à la fête ? Ça se passera au nord ? Tu crois que je viendrais ?

— Il n’y aura pas d’enfant. Mais oui, ce sera au nord.

— Jestak ira, alors. »

Petit soupir envieux et froncement de nez tout aussi jaloux. Elle ajouta, pour le principe :

« La chance. Dis, tu as retrouvé ceux qui ont tué mon père ?

— Je ne pense pas que ce genre de simagrées amuse vraiment ta mère. Il y a beaucoup de mains à serrer. Beaucoup de paraître. Jestak est franche. Crois-moi, elle préférerait rester avec vous deux plutôt que de se tenir debout toute la soirée et de faire des sourires hypocrites pour que les échanges se déroulent correctement…

— Elle préfère ça pas souvent, tu sais, soupira l’enfant.

— Je ne dis pas qu’elle n’ira pas. Seulement que ce genre d’évènement ne doit pas beaucoup lui plaire. »

Faï resta silencieuse un moment puis remarqua :

« Je sais que t’as pas répondu, tu sais.

— Tu n’as pas envie de m’entendre raconter ces histoires. Mais oui. Je les ai retrouvés. Ils ne feront plus de mal à qui que ce soit.

— C’est une histoire de grande. Je l’entendrais quand je serais grande », répondit docilement la petite.

C’était sa conclusion personnelle, jamais l’Once ne lui avait promis quoi que ce soit. Elle se tortilla contre elle et releva la tête presque à l’envers pour voir le visage de la sorcière.

— Vous avez déjà reconstruit le phytoligocomplexe et les autres, du village, ils disent que moins on échange avec les sorciers, mieux c’est. Ma mère, elle ferait mieux de rester avec nous.

— Jestak est très maline. Elle a très bien compris que les sorciers pensent exactement la même chose et que c’est dangereux.

— Les gens disent plus qu’elle est bête, tu sais.

— N’écoute pas les gens. Les gens sont stupides. »

Faï rit à cette affirmation et commenta avec un adorable froncement de nez :

« Le doyen, en tout cas, c’est sûr qu’il est stupide. »

Elle se plaqua ensuite les mains sur la bouche et pouffa. Elle se blottit plus étroitement au creux du fauteuil, attrapa le bras de l’adolescente et le passa devant elle, pour se sentir encore mieux, encore plus protégée, encore plus câlinée. Elle prit une courte inspiration, puis souffla, puis respira à nouveau, comme si elle se retenait de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Pourquoi est-ce qu’ils ont détruit ces phytoligocomplexes-là ? Il y a des tonnes d’autres choses à détruire. Des tonnes d’autres choses… », murmura-t-elle à mi-voix, sans énoncer le fond de sa pensée.

Des tonnes d’autres choses dans lesquelles son père ne travaillait pas. L’Once resta silencieuse quelques secondes, puis répondit :

« Parce qu’ils ne comprennent pas. Ils croient que les humains produisent du pétrole comme celui qui a manqué lors des Cataclysmes. Ils ont peur des guerres de l’Or noir. Ils ont peur de l’air sale.

— Hé bhé, s’ils allaient à l’école des Communs ils sauraient qu’ils sont nuls et qu’ils ne savent rien du tout. Parce que d’abord, l’huile des algues c’est pas du tout pareil que le pétrole d’avant.

— Je sais… Pour ne plus avoir peur les uns les autres, il faut apprendre à connaître l’autre. Ta maman travaille à ça. Tu peux considérer qu’elle donne les cours que tu reçois aux Communs à des sorciers adultes, et qu’en plus, ils sont très dissipés… »

L’Once conclut son analogie d’un rire doux, puis haussa les épaules.

« Je sais qu’elle a parlé de vos sorties scolaires pour voir les néons. C’est vrai que tu as un néon à toi ?

— J’en avais un dans l’ancienne serre, avec un auto-collant que j’avais collé dessus pendant la visite ! s’exclama la fillette, animée. Peut-être qu’il faudrait que je remette un nouveau auto-collant dans la nouvelle serre pour qu’on sache que j’en ai un à moi… Comment des sorciers peuvent avoir peur de néons ? »

L’adolescente sourit, amusée à l’idée d’enchanteurs fuyant devant des néons.

« C’est pas les néons en eux-mêmes, mais du nombre de néons qui leur posent problème. Avant les cataclysmes, les productions humaines allaient bien au-delà du nécessaire et du raisonnable. Ils ont peur que vous fabriquiez beaucoup, beaucoup trop de pétrole. Suffisamment pour être dangereux.

— Alors déjà, les algues que font les néons, on s’en sert pas juste que pour le pétrole, intervint Faï avec un soupir. Ça se mange aussi et même que c’est très bon. Ensuite, encore, s’ils allaient à l’école des Communs, tes sorciers, hé bha ils sauraient qu’il y a un néon pour un enfant et trois néons pour un adulte, plus un néon en plus par personne pour les Communs. Juste ça. Même qu’il y avait des phytos qu’à moitié allumé dans ceux qu’ils ont détruits.

— Je sais bien. Mais la plupart des sorciers l’ignorent. Ta maman travaille pour qu’ils apprennent tout ça, entre autres.

— Et puis d’abord, vous aussi vous devez manger, s’énerva l’enfant, sans tenir compte de la réflexion de l’Once à propos de sa mère. Nous on vous en veut pas parce que vous… vous… »

Faï s’interrompit et s’écarta légèrement de l’Once, sourcils froncés.

« Vous mangez quoi, les sorciers, d’abord ? Et pour la lumière ? Et pour se chauffer, sans les algues ?

— Tu sais, tous ceux qui n’ont pas de pouvoir magique n’utilisent pas les algues. Certains se servent de l’eau, d’autres du soleil… Nous, les sorciers, nous nous aidons de la magie. C’est notre énergie. »

Elle fit apparaître une petite boule de lumière bleutée dans ses mains. Le feu, froid, répandait autour d’elle un souffle frais, agréable. Un brouillard ténu s’en dégagea, un instant seulement. La couleur vira au rouge et la chaleur augmenta progressivement. Elle referma ses doigts, les flammes disparurent, laissant apparaître une bague, au creux de sa paume.

« C’est un concentrateur, expliqua la sorcière. Ma magie circule dans cet objet et fait ce que je lui demande. Un peu comme de la programmation, pour les robots de vos phytoligocomplexes, mais magique.

— Encore ! » souffla Faï dont les yeux s’étaient illuminés.

La conversation venait de passer au huitième plan de sa sphère d’intérêt.

« Je peux apprendre, dis, tu peux m’apprendre ?

— Tu n’as pas de pouvoir. Par contre, tu peux utiliser des objets magiques. Tu dois seulement faire attention à ne pas les garder toujours sur toi. Si tu t’en sers trop souvent, tu risques de tomber très malade. »

L’Once hésita une seconde, puis sortit un petit briquet de sa poche. Elle glissa son pouce sur le côté et une flamme jaune s’en échappa. Elle effectua ensuite plusieurs manipulations, l’objet scintilla et lui brûla les doigts. Elle le lâcha en secouant sa main, mais le rattrapa de l’autre. Dans l’intervalle, il s’était refroidi. Elle le ralluma. Le feu s’alluma, bleu et froid.

« Je te le laisse. Et je te laisse découvrir comment lui faire faire du chaud. Il peut faire les deux. »

Elle lui tendit l’objet avant d’ajouter, sérieuse :

« Tu devras le cacher et ne pas le garder sur toi. Dans deux mois, il ne fonctionnera plus, il faudra le recharger en magie. »

Annoncer à la petite qu’elle était en fait une princesse exotique et qu’on venait la chercher pour régner sur un royaume oriental n’aurait pas fait plus plaisir à l’enfant, qui se jeta dans ses bras avec un rire délicieux et une flopée de :

« Merci, merci, merci …

— De rien. »

Elles restèrent ainsi un moment, puis la sorcière se releva et s’étira.

« Je vais y aller.

— Tu fais le chat avant de partir ? demanda la fillette avec cette bouille admirative qui la rendait adorable.

— Je peux faire ça. »

L’Once leva la main, sa bague au creux de la paume, et elle se transforma sous les applaudissements déchaînés de Faï. Le fauve battit trois fois de la queue dans les airs. Elle s’assit et regarda la fillette de ses grands yeux bleus ciel. Elle n’émettait jamais la moindre agressivité en face d’elle. L’enfant enlaça cette belle tête entre ses petits bras et la serra contre elle. Elle soupira, un long soupir un peu triste.

« Tu reviendras vite, promis, hein ? »

Le Chat grogna en réponse. Elle posa sa tête sur l’épaule de Faï et resta comme ça plusieurs longues secondes.

La fenêtre s’ouvrit d’elle-même, le vent s’engouffra dans la chambre et fit frémir les draps de l’enfant. L’Once repoussa doucement Faï. Elle se ramassa sur elle même et sauta dans le vide. Personne ne la verrait, personne ne s’intéresserait à elle, mais en courant, ventre à terre, sur la plage, elle savait que Faï l’observait à travers la vitre, en attendant qu’elle disparaisse derrière la prochaine falaise.

*

Une main glissa sur son dos et il sursauta.

Pierre s’était endormi sur la table, la joue sur son poing, sa bague juste au-dessus de sa pommette. Le bijou avait laissé une marque bien nette sur sa peau. Ankylosé par la position, il ressentait des fourmillements du poignet aux doigts et avait la désagréable impression de sentir son œil tressauter.

« Pierre… »

Amalia était rentrée.

Le jeune homme perçut un certain amusement dans la voix douce de la sorcière. Elle devait se demander comment il avait pu résister à l’Ordre. Il n’avait aucun instinct de survie. Depuis combien de temps était-elle là ?

Il se redressa et s’étira. Son dos craqua et il grogna, satisfait.

« Je t’ai fait du café ! » s’exclama-t-il, enjoué.

Le breuvage, froid, trop transparent pour être réussi attendait dans un bock, au centre de la table. Amalia se versa une tasse, la réchauffa entre ses mains et but quelques gorgées.

« Merci. »

Pierre se leva pour cuisiner. Ils avaient pris leurs petites habitudes à cohabiter. Il s’était fait à son train de vie étrange. Elle partait tôt, elle rentrait tard, elle sortait parfois le soir en pleine semaine, elle s’absentait souvent le week-end. Il la soupçonnait aussi de découcher régulièrement. Il attrapa du riz et le mit dans le magicuiseur, puis jeta un regard par-dessus son épaule.

Amalia portait son uniforme de Magistre, pas une belle robe, elle ne rentrait donc pas d’un gala. Pas une seule fois il ne l’avait vu avec la même tenue d’apparat. Elle devait plaire à beaucoup d’hommes et de femmes. Il croisa son regard. Elle le fixait.

« Un problème ? demanda-t-il.

— Oui. Est-ce que tu peux laisser le charme-cuisinier tranquille, j’ai à te parler. »

Sans attendre de réponse, elle lui fit signe de la suivre et passa dans le salon. Elle s’installa dans son fauteuil et il prit le canapé, inquiet.

« Mon frère a fait quelque chose ?

— Sans doute… Je ne vais pas pouvoir te garder ici, Pierre.

— Ah. »

La déception qu’il ressentait dut se voir sur son visage car la sorcière tempéra :

« Le Magistère de Perm me reproche de t’avoir soustrait à la justice. Tu vas devoir retourner en prison quelques jours avant que je ne te fasse sortir à nouveau. Je ne sais pas quand, je vais essayer de temporiser au maximum.

— Combien de temps je vais y rester ?

— Quatre ou cinq jours, tout au plus.

— Ok. »

Amalia fronça les sourcils face à lui et il expliqua simplement :

« Si tu me dis que je vais sortir, je peux tenir.

— Ils ne seront pas tendres avec toi, il y a de grandes probabilités pour qu’on s’en prenne à toi physiquement. »

Pierre déglutit et hocha la tête nerveusement.

« Oui, mais si c’est temporaire…

— C’est temporaire. Je ne te laisserai pas pourrir en prison. »

L’héliade afficha un sourire timide. Puis, avec un air crâne sur le visage, il se fit le plus charmant possible.

« Et puis ça serait du gâchis d’abandonner un beau minois comme moi en prison ! Tu ne peux pas simplement leur dire que je suis trop chou pour… »

Sa tête heurta la table basse sans qu’il ne comprenne à quel moment elle s’était levée pour pousser son crâne. Il grogna de surprise. Son geste n’avait rien d’agressif. Pierre se massa le front. Elle n’avait pas cherché à lui faire mal, mais elle marquait un nouveau point : son charme d’héliade n’opérait pas sur elle. Amalia était inflexible.

« Arrête ça, Pierre. Retourne à ton riz. »

Le jeune homme hocha la tête et admit sa défaite en riant.