Conciliabule de l’Ordre

Le feu de joie poussait ses flammes vives à l’assaut du ciel. Parfois, dans un éclat de lumière presque blanche, il crachait un amas de lucioles incandescentes s’éparpillant au vent. Elles rajoutaient des étoiles à la douce nuit de ce jour d’été.

On dansait, on riait, on parlait. Les visages souriaient à la chaleur orangée du bûcher. Plus loin, à l’orée du cercle de lumière qui ondulait sur l’herbe noire de la clairière, on avait dressé un patchwork d’une incroyable diversité de supports. Tréteaux, planches, tables de jardin ou en hêtre massif servaient de surface à un banquet tout aussi hétéroclite. L’été était là et, dans cette partie de la Fédération comme dans beaucoup d’autres régions, cela avait toujours donné lieu à de grandes fêtes. Des lampions flottaient dans une paresseuse suspension d’air, au-dessus du repas que partageaient la cinquantaine de personnes encore attablées.

Partout, des grappes de gamins couraient à toutes jambes. Certains tiraient de leur petit concentrateur des sorts d’artifices qui explosaient dans des bruits incongrus. Les gerbes de magie rajoutaient de la couleur au tableau de lumière. D’autres enfants jouaient à celui qui resterait le plus près et le plus longtemps de la fournaise, sous le regard distrait des adultes, tous légèrement enivrés.

Qui, au milieu de ces réjouissances teintées de l’éclat des rires, aurait pu penser qu’étaient réunies ici les huit personnes les plus influentes de l’Ordre ?

En conciliabule discret, les sorciers étaient installés en arc de cercle à la lisière de l’ombre. Quand la brise soufflait vers eux, ils sentaient l’agréable chaleur du bûcher caresser leurs visages tournés vers Fillip, au centre de toute leur attention. Le chef se tenait dos au feu et sa silhouette se détachait en noir sur le ciel nuit.

Adélaïde, assise à même l’herbe, parlait peu, comme à son habitude. Elle préférait sonder l’assistance qu’elle parcourait du regard, un petit sourire aux lèvres. Elle avait à peine conscience d’user de son mentalisme et personne dans l’assemblée ne percevait ses subtiles intrusions.

La discussion était détendue. Ils n’étaient pas tous amis, mais ils se connaissaient tous très bien. C’était loin d’être la première de leurs discrètes réunions et c’était loin d’être la dernière ; ce qu’ils préparaient, un peu plus d’un mois après la défaite de Maison Haute, s’annonçait colossal.

Chester, à la droite de leader, avait fait apparaître un siège en croisillons, garni d’un coussin de cuir rouge. Il y avait posé sa large carcasse et parlait depuis maintenant quelques minutes. De sa voix brune et basse, agréable à écouter, il illustrait ses propos de lent geste, des deux mains. Il dirigeait la cellule principale de la région de Lievinsk.

Etzel, installée au sol à côté de lui, gardait le bras posé sur sa cuisse et la tête contre sa hanche. Leur rapprochement n’était pas nouveau. Un temps, il avait inquiété Fillip car il souhaitait voir la femme prendre en charge la région de Tundja, et succéder à Filiskar. Elle avait accepté. Chester et elle maintenaient leur relation à distance, sans grandes difficultés.

La sorcière commandait maintenant la cellule du sud avec beaucoup d’efficacité. Grimm faisait lui aussi partie de ce groupe, mais il n’avait pas été convié. Personne ne voulait d’un mutilé parmi les pontes de l’Ordre.

Au centre de la Fédération, l’organisation devait à présent compter avec la famille Cromwell, dont le rôle sur les réseaux de Stuttgart s’était avéré décisif. C’était, plus que sa relation avec Fillip, ce qui justifiait la présence d’Adélaïde ce soir-là.

Sans se concerter, ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. Il leur arrivait encore parfois de passer la nuit ensemble, mais il n’y avait là qu’une volonté purement physique de partager du plaisir. De baiser. À défaut de partager leur vision du monde. Quand deux mois plus tôt la confiance tissait ce qu’il y avait entre eux, aujourd’hui ils se regardaient avec méfiance. Le simple fait d’y songer leur faisait mal. Alors ni l’un ni l’autre ne disait mot. Et, du fait, ils ne se parlaient plus.

Adélaïde s’étira et soupira, puis se laissa aller dans l’herbe, allongée, les deux bras derrière la tête, elle regardait les étoiles. La parole avait glissé vers Isirul, un homme aussi fin que grand. Ses yeux s’enfonçaient dans des orbites creusées et sombres, son nez, trop long pour son visage lui donnait un air d’oiseau. Elle écoutait distraitement l’homme-corbeau expliquer les difficultés rencontrées dans sa région la plus au nord de la Fédération, là où les glaces mangeaient terres et eaux. Peu d’hommes, peu de moyens… son retard sur le plan initial était, selon lui, justifié. Il avait lancé à l’aristocrate un regard noir à son attitude nonchalante, mais il se garda de formuler la moindre remarque. Elle avait commencé le tour de parole avec d’excellentes nouvelles. Le Gala aurait bien lieu.

Luzern, assise, le menton sur les genoux, à la gauche de Fillip ne détachait pas son regard de leur leader. Ses longs cheveux, très sombres, étaient tressés d’une myriade de petites nattes qui cascadaient jusqu’à l’herbe. De cinq ans plus jeune que la médic’, c’était une très belle femme à la peau claire et au regard gris. Fillip se l’était faite. Plusieurs fois.

Au début il ne l’avait prise que pour rendre Adélaïde jalouse. L’aristo avait ses habitudes, ses pigeons, ses amants. Elle refusait l’exclusivité. Avant qu’ils ne prennent leurs distances, Fillip avait essayé de la changer. Luz faisait partie des tentatives dont elle s’était doucement moquée. Qu’il la veuille pour lui seul, elle n’en avait rien à faire.

Lors d’une veillée comme celle-ci, il avait ignoré son amante pour porter toute son attention sur la Luzern. Il s’était quelque peu laissé dépasser par l’enthousiasme de la jeune femme, sensuelle, très tactile et démonstrative. Il avait surtout été surpris qu’elle le soit tant en public.

Adélaïde, beaucoup plus tard, s’était amusée à le taquiner sur le sujet, à le féliciter pour cette jolie petite prise. Il avait grondé d’avalanche et avait fait taire son rire de sa peau pleine de frissons contre le creux de ses cuisses, jusqu’à la faire crier.

Mais Luz était restée alors qu’Adélaïde, elle, s’éloignait. La fille la voyait comme une rivale et elle ne cherchait qu’à l’écarter de son chemin. En y pensant, la médecin esquissa un sourire. Luzern était exclusive, au point de s’en rendre malade à chaque fois que Fillip couchait avec une autre. Être exclusif devait être épuisant.

Elle se redressa sur le coude car la parole avait échoué à Diaidrail, le chef du noyau le plus à l’Ouest, là où tout restait à reconstruire pour l’Ordre. Là-bas, les sorciers vivaient plus proches des humains, ce qui rendait l’enchanteur plus haineux envers eux que n’importe qui d’autre. Adélaïde se méfiait de lui. Il était extrême en tous points. Elle se demandait parfois si elle devait tenter de le séduire. Elle parvenait bien à adoucir Fillip. Mais elle n’aimait pas les chauves.

Elle n’écoutait que d’une oreille l’habituel laïus, plus ou moins virulent, qu’il leur servait quand un détail attira son attention. Il y avait une silhouette de plus près de Fillip, encapuchonnée dans le contre-jour du brasier. Chester, Luz et Isirul se levèrent tous d’un même mouvement, concentrateurs armés vers l’intrus. Personne n’aurait su dire depuis combien de temps on les épiait ainsi. Autour d’eux, il y eut des cris et le silence tomba, de part et d’autre du feu dont seuls les crépitements troublaient la scène.

« Vous avez omis de les prévenir », soupira la voix atone de leur hôte.

Il se leva sans paraître se soucier des armes qui le menaçaient et se découvrit pour laisser apparaître le vieux patron du Mordret’s Pub. Fillip se redressa à son tour, avec un rire grave.

« J’attendais de voir lequel d’entre eux vous remarquerait

— Encore eut-il fallu que vous m’ayez distingué à mon arrivée.

— Ne me sous-estimez pas, vampire. Baissez vos armes. Je vous laisse profiter du reste de la soirée, nous avons à discuter », ordonna Fillip avec un geste par-dessus son épaule.

Il s’éloigna hors du cercle de lumière pour se diriger vers la seule construction environnante, un bunker en béton, abandonné là des siècles plus tôt.

La créature découvrit ses canines d’un sourire ironique lorsque les armes cessèrent de le menacer. Son regard s’attarda une petite seconde sur Adélaïde qui, même avec les chauds reflets du bûcher, était livide. Il se détourna sans un mot pour suivre le Leader.

« Nous vous devons une grande part de la défaite de Maison Haute » attaqua directement l’Iskaarien.

Il prit place sur une chaise en métal qui avait plus que fait son temps et posa ses pieds croisés sur ce qui avait dû être un bureau. La rouille rongeait une bonne moitié du meuble, semblable à une dentelle fine et rousse.

Le vampire préféra rester debout plutôt que de se risquer sur le siège tout aussi décrépit que lui présenta son hôte.

« Vous aviez calculé mon concours et, comme nous tous, vous expectiez une intervention du Chat. Les fédéraux vous ont pris de court, la faute est vôtre », répondit-il sans la moindre émotion.

Il fit luire le bas de ses dents dans la pénombre.

« Il est heureux pour vous que je ne sois pas rancunier, ajouta-t-il avec un bref grondement. Vous vous êtes plu à manipuler mes réseaux. Sans quoi, jamais l’enlèvement de monsieur Muspell n’aurait eu une chance de me parvenir.

— L’appât du gain, vampire, je me doutais que cela chasserait votre rancune.

— Sans nul doute, sourit la créature en inclinant légèrement la tête. Pourquoi requérir ma présence ?

— Avez-vous apprécié mon petit cadeau de bienvenue ? »

Ils parlaient un dialecte Iskaarien, la langue natale de Fillip. L’homme se sentait bien plus à l’aise pour négocier ainsi, il n’avait pas à chercher ses mots. Le vampire lui laissait volontiers cette commodité, puisqu’après tout, il avait en face de lui un client comme un autre.

« Vous avez réuni autour de vous des personnalités intéressantes quoiqu’hétéroclites.

— Je suis certain que vous saurez trouver un bon parti pour monnayer certains de leurs noms.

— Vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire sur le sujet. À présent, si vous le permettez, venons-en au fait. Que justifie cette invitation à parcourir la moitié de la Fédération pour vous rencontrer lors de cette petite fête, charmante au demeurant ?

— Je veux votre silence. Vous savez ce que nous préparons. Ne vous fatiguez plus à le diffuser, nous annulerons tout à la moindre fuite.

— Mon silence s’achète cher.

— Je pourrais vous faire taire… » menaça Fillip à mi-voix.

Le vampire se mit à rire d’un rire très grave, très étrange car on ne percevait aucune chaleur dans ce simulacre d’hilarité.

« Non, vous ne le pourriez pas. Il serait malheureux que vous sous-estimiez la vieille créature fatiguée et peu patiente que je suis. »

L’homme et la bête se dévisagèrent quelques secondes. Il y avait une touche d’amusement, chez l’un comme chez l’autre. Fillip, à se tenir en face d’un être aussi dangereux, avait le cœur plus rapide, et la créature le sentait. Finalement, le sorcier rompit leur joute silencieuse et soupira :

« Bien sûr. Nous paierons votre prix. »

*

« Est-ce que tu te fous de moi ? »

La voix d’Adélaïde vibra contre les parois du bunker. Fillip croisa les bras avec un sourire crâne, fier de lui, fier de son mauvais tour. La femme enchaîna, montant d’un ton, ce qui témoignait tout son désarroi.

« Tu trouves ça drôle ? ! Tu viens de vendre mon nom au Vampire de Stuttgart et ça te fait rire ? »

Son interlocuteur, qui ne s’attendait pas à essuyer cette tempête moins de trois minutes après le départ de ladite créature, sentit son sourire s’étendre un peu plus, par nervosité. Jamais le visage de cette petite aristocrate ne lui était apparu si peu maîtrisé. Elle était blanche, les traits tendus d’anxiété, déformés par la colère et l’incompréhension. Elle tenait ses deux bras croisés, plus bas que sa poitrine, presque sur son ventre, les épaules en avant, la tête trop droite et trop raide. Une attitude très agressive, une attitude de bête blessée et acculée. Ça la changeait. Il se demanda comment elle se débrouillait pour que même cette colère-ci lui aille si bien.

« Le principal informateur de la Capital vient de sortir en me saluant d’un “Mademoiselle Cromwell” ! » cria-t-elle en marchant vers lui.

Elle décroisa les bras dans un frisson dégouté. Elle avait parfaitement compris toute l’ironie qui se dissimulait derrière le sourire crochu du vampire. Un sourire qui pesait à présent comme une menace.

« Arrête de rire ! » cracha-t-elle d’une voix qui vira vers l’aiguë.

Fillip bien à l’encontre de cet ordre céda à l’hilarité nerveuse et presque tendre que lui inspirait son spectacle. Hors d’elle et sans y réfléchir elle leva la main pour le frapper, le gifler. Qu’il arrête de se foutre de sa gueule !

Le sorcier, bien plus vif qu’elle, saisit son poignet au vol et, en deux mouvements, le lui retourna dans le dos et la plaqua contre le mur. Elle expulsa tout l’air de ses poumons dans un hoquet de surprise. Elle n’eut pas le temps de songer à lui asséner une attaque mentale. Collé contre elle, il avait remonté son bras jusqu’à son omoplate et forcé une jambe entre les siennes, presque à la soulever, presque à lui faire mal.

Il embrassa son cou, sa peau, ses cheveux. Il l’embrassa rauque, passionné. La confrontation avec le redoutable vampire avait avivé son excitation, elle devait le sentir, au creux de son dos. Elle ferma les yeux, figée sous ses baisers brasier qui animèrent un désir fort à lui faucher les jambes. Il soufflait sur sa nuque de sa voix de pierres en cavales : « Calme-toi, calme-toi… » mais lui ne se calmait pas.

« Tu me fais mal » gémit-elle à mi-voix.

La colère et passion trouvaient chez elle un étrange équilibre, une résonance particulière. Elle lui en voulait terriblement et elle avait terriblement envie de lui. Il détendit sa poigne et elle lui glissa entre les doigts, lui fit face et l’embrassa, le souffle court. Elle planta ses ongles dans la chaire de ses épaules, lui mordit la lèvre tout en se hissant contre lui.

La suite fut violente. Le mur puis le sol les accueillirent sans douceur, jusqu’à ce qu’il s’affaisse et glisse à côté d’elle dans le concert de leurs respirations emballées. Côtes à côtes, les cages thoraciques montaient et descendaient sans aucune cohérence. Adélaïde se passa les mains sur le visage et explosa sous la violence des sensations qu’elle venait de ressentir et des sentiments, tous contradictoires, qu’elle se voyait imposer. Son cri, comme une boule de souffle, sortit, indompté, du fond de sa gorge. Cela pouvait aussi bien être un sanglot qu’un éclat de rire. Fillip choisit le second et se mit à pouffer. Très vite son rire dégringola en avalanche de rocs, ricocha à fleur de peau et embarqua la jeune femme avec lui. Cela dura un temps figé, indéterminable, mais délicieux.

Toujours hilare, elle se redressa et s’agenouilla. Elle n’avait presque plus rien sur le corps. Un collier et une broche qui avait dégringolé dans ses cheveux et pendait dans un écrin de nœuds sombres. Elle n’était pas certaine du moment où elle avait perdu sa robe. Lui ne portait plus que sa chemise brune, grande ouverte. Elle tira sur la couverture moelleuse qu’il avait eu la présence d’esprit de faire apparaître avant de la plaquer au sol. Le dessous du tissu était parsemé de poussière et de terre. Elle s’enveloppa dedans et s’en improvisa une tenue. La nuit, loin du bûcher, s’avérait fraîche et, après le feu qu’ils venaient de consumer, elle frissonnait. Il l’observa faire sans rien dire. Tous deux calmaient progressivement leur fou rire. Elle se pencha sur lui et l’embrassa avant de s’installer souplement sur son torse. Elle ne riait plus. Sous le reste de sa tendresse elle avait retrouvé tout son sérieux.

« Tu as grillé ma couverture, accusa-t-elle d’une voix basse et sèche dont la colère animait toujours les intonations. Tu l’avais calculé.

— J’avais besoin de le mettre en confiance. Avoue que c’est plutôt bien joué.

— Ta gueule. »

Cette fois, elle le gifla, d’un geste faible qui tenait plus de la petite tape que du coup. Il se remit à rire en silence, avec un air de gamin qui tira un sourire involontaire à la femme. Elle soupira, se redressa sur lui, ce qui eut pour effet de faire tomber son vêtement improvisé sur ses hanches. Il s’attarda à détailler ses seins alors qu’elle entreprenait de reconstituer le plan de son amant.

« Tu as cherché à le manipuler pour Maison Haute. Il fallait qu’il comprenne tout son intérêt à traiter avec l’Ordre. Donc tu l’as invité ce soir pour qu’il voie par lui-même qui nous sommes. Avec moi il sait qu’il pourra soit revendre l’information à prix d’or, soit vendre son silence tout aussi cher. Tu lui as fait un cadeau, sur mon dos.

— Sur le dos de ta famille, pas sur le tien. Je préfère que tu rejoignes l’Ordre pour de vrai. Laisse le vampire griller ta couverture. »

Elle fronça le nez et resta à l’observer sans rien dire presque une minute, penchée sur lui, sur son sourire de gosse crâneur. Ça n’était pas la première fois qu’il essayait de la convaincre d’abandonner les intérêts familiaux. En revanche, c’était la première fois qu’il tentait de lui forcer la main. Si on apprenait qu’Esther Cromwell faisait partit de l’Ordre, elle n’aurait d’autre choix que de fuir. Fillip voulait sa loyauté totale, quitte à ce qu’elle trahisse les siens. Comme lui venait de le faire.

« Ça n’est pas une façon de traiter tes alliés, grogna la jeune femme. Qu’on paie le vampire pour son silence ou pas, tu es gagnant car il y trouve son compte. J’espère au moins que ça t’a permis de négocier correctement. Connard. »

Elle se leva, vive, glaciale et entreprit de récupérer ses affaires. Il s’assit en soupirant :

« Ne le prends pas comme ça, Adé… »

Elle ne lui répondit pas. En quelques secondes, elle s’était rhabillée. D’un sort, elle remit de l’ordre dans ses cheveux puis prit le temps de lui rendre son regard.

« La famille Cromwell… Mon frère sans doute… te tiendra au courant de sa décision me concernant et concernant notre implication au sein de l’Ordre.

— Oh arrête », soupira-t-il en levant les yeux au ciel.

Il se redressa et croisa les bras sans la lâcher du regard.

« Vous êtes des pragmatiques. Vous considérez cette cause comme un investissement qui peut s’avérer très, très rentable. Ta famille s’est trop impliquée pour faire marche arrière, ça serait contre-productif. Tu crois que je ne le vois pas ? La seule chose que recherchent les Cromwells, c’est le profit. L’idéal, ils s’en branlent. Tu n’es pas comme eux. On le sait tous les deux. Arrête de faire semblant.

— Je te prierais de garder tes commentaires sur ma famille pour toi », articula-t-elle d’une voix blanche avant d’activer un transfert, sans lui laisser le temps de répondre.

*

Naola était penchée sur le grand livre de compte du Mordret’s Pub. Il était pas loin de neuf heures du matin et, comme elle le faisait environ une fois par mois, elle s’était libéré la demi-journée pour passer du temps auprès de son ancien patron. Installée dans les fauteuils du salon de lecture, un grimoire posé devant elle, elle égrenait les transactions et ajustait les chiffres laissés en plan depuis son dernier passage.

Le vieux vampire tenait à cette version papier de son livre de comptes. Des systèmes de cadre mnémotiques existaient pourtant pour cette tâche et accessibles même aux êtres dénués de magie. Mais, pour peu qu’on en connaisse le sort de déchiffrage, on pouvait remonter à des centaines d’années d’activités en suivant ses pages jaunies. Le vieux vampire avait consigné là toutes les transactions importantes de sa longue existence et cela bien avant que le pub n’entre en activité.

La jeune femme se laissa aller contre le dossier de son siège, avec un long soupire. La tâche était fastidieuse. Elle releva la tête vers la large coupole, qui, huit mètres plus hauts, ouvrait le toit du salon de lecture. Le jour, elle se teintait et plongeait la pièce dans une pénombre constante. La nuit, elle se découvrait pour baigner l’établissement de la lumière de la lune. Les vampires adoraient ça.

La sorcière n’était plus impressionnée depuis longtemps par l’imposante bibliothèque qui meublait cinq des six murs de cette pièce hexagonale. Pourtant l’endroit valait le coup d’œil. Les étagères de livres montaient à l’assaut d’une voûte de verre ornée de vitraux. Une très large table trônait au fond de la salle alors que l’entrée donnait sur un petit salon d’une demi-douzaine de fauteuils crapauds en cuir. Les clients de l’établissement payaient un certain prix, tant pour accéder à cet espace de travail que pour consulter les ouvrages entreposés ici.

Mais pour l’heure, la sorcière et le vampire profitaient seuls de l’ambiance studieuse du salon de lecture. Mordret, penché sur un parchemin qui recouvrait presque l’intégralité du plan de travail, ne prêtait aucune attention aux soupirs d’ennuis que poussait régulièrement la jeune femme.

Une note sur la pile de reçus qu’elle avait à étudier attira son intérêt et elle dut la lire plusieurs fois avant d’être convaincue de ce qu’il y avait écrit dessus.

« Vous traitez avec les Cromwells, Monsieur ? » demanda-t-elle d’une voix qu’elle garda neutre, pour l’instant.

Le patron, comme souvent lorsqu’elle s’adressait à lui, l’ignora superbement. La jeune femme referma d’un coup sec le livre de compte et vint poser le bout de papier sous le nez de la créature. Le vampire grogna et décala sa main pour poursuivre sa lecture, comme si de rien n’était.

« Mordret ! s’écria Naola, plus qu’agacée.

— Je ne vous demande pas de vous intéresser à l’identité de mes clients, juste de tenir à jour mes comptes, répliqua l’interpellé avec à peine un regard pour elle.

— Esther Cromwell, ou Adélaïde, a participé à mon enlèvement, m’a torturé et a laissé Niles essayé de…

— Herbet Cromwell, son père, m’a payé fort cher pour que l’implication de sa progéniture dans l’Ordre reste toute à ma discrétion. Une fort belle somme, vous en conviendrez », répondit le vampire en désignant le chiffre inscrit sur le papier incriminé.

Il était suivi de bien trop de zéros pour être décent. La jeune femme recula, les bras croisés, et les lèvres pincées.

« Vous savez depuis longtemps son identité. Pourquoi est-ce qu’il ne se réveille que maintenant ?

— Parce que jusqu’à maintenant il ignorait que je ne l’ignorais pas, répondit Mordret d’un ton plat, comme s’il énonçait l’évidence même. Cela rend la transaction plus profitable encore.

— Vous traitez encore avec l’ennemi, Monsieur ! » s’insurgea la jeune femme, poings serrés.

Le vampire découvrit ses canines dans une expression menaçante et grogna plus qu’il ne répondit :

« Au risque de me répéter, il n’y a ni alliés ni ennemi dans ce métier, jeune fille, uniquement des clients. Vos récentes fréquentations n’y changeront rien.

— Mes récentes fréquentations ? reprit la sorcière, sans comprendre, dans un premier temps. Vous parlez de l’Once ? Vous pensez vraiment que je trouve déplacé de votre part de vendre vos services aux Cromwells parce que je fréquente l’Once ? ! Est-ce au-dessus de votre entendement que je suis mal à l’aise à l’idée que vous traitiez avec une femme qui m’a tortuée ? !

— Il n’est pas dans ma nature de faire preuve d’empathie. Si cette transaction vous déplaît, apportez-moi une somme supérieure et je l’annulerais ! Disposez-vous de cette somme ?

— Non ! Bien sûr que non ! Stupide vampire ! » s’emporta Naola.

La réplique tira le patron de son indifférence et fit tressauter ses épaules d’un rire silencieux. En plus, il se foutait d’elle. Elle tourna les talons et prit la direction du couloir qui menait au bar, bien décidé à laisser son ancien patron terminer ses comptes tout seul. Elle s’arrêta net, sur le pas de la porte, saisie d’un doute :

« Comment est ce que Cromwell a eu vent du fait que vous saviez, pour Adélaïde ?

— L’Ordre s’est arrangé pour qu’il soit mis au courant, sourit le vampire de toutes ses canines, l’air particulièrement satisfait.

— Parce qu’en plus vous traitez de nouveau avec l’Ordre ? ! s’exclama la jeune femme

— Ils paient mieux que les fédéraux… Bien mieux, même… justifia Mordret avec un haussement d’épaules désinvolte.

— Vous n’avez aucune éthique Monsieur !

— Je n’ai jamais prétendu en avoir… Enfin, mademoiselle, je reste un vampire… répondit la créature en simulant un ton candide qui ne convenait en rien à ses longues dents.

— Vous êtes insupportable !

— Dites à l’Once que…

— Oh non ! Allez vous perdre au fond d’une tanière de dragonne en période de ponte ! Je ne ferais pas la messagère entre l’Once et vous !

— Alors reprenez ce livre et terminez mes comptes, qu’au moins vous me soyez d’une quelconque utilité !

— Je vous em… » Mais la jeune femme se stoppa net dans son insulte, écarquilla les yeux et souffla, incrédule : « Vous êtes jaloux que je sache qui se cache derrière l’Once et que vous l’ignoriez.

— Ça n’a rien à voir avec une quelconque jalousie, grogna la créature millénaire, avec une mauvaise fois digne d’un adolescent. En tant qu’informatrice, votre conscience professionnelle devrait vous obliger à me faire part de ce fait.

— Cette information n’est pas à vendre, Monsieur », répliqua la jeune femme.

Elle affichait un énorme sourire, trop heureuse de pouvoir se moquer de lui. Elle se calma et soupira alors que le vampire grondait, menaçant.

« N’insistez pas. »

Elle revint s’asseoir devant le livre de comptes, l’ouvrit et nota Transaction éthiquement discutable – Silence Cromwell à côté de la somme extravagante versée au Mordret’s Pub. Le vampire quant à lui, redevint aussi silencieux qu’impassible. Ils ne se dirent plus rien jusqu’à ce que la sorcière se lève et s’étire. Elle rangea ses affaires et ce n’est qu’au moment de partir qu’elle revint sur le sujet, beaucoup plus douce :

« Vous savez, Monsieur, ce que vous décidez de vendre, et à qui vous le vendez… Ça pourrait influencer le monde dans lequel nous vivrons demain… Essayez de vous poser cette question, avant de négocier des choses avec l’Ordre.

— Mademoiselle, s’il y a bien une chose que j’ai apprise au cours de ma longue existence c’est que, quelsque soient leurs meneurs, les sorciers reviennent toujours à reproduire les mêmes erreurs. À quoi bon prendre la peine de me pencher sur vos valeurs morales ? Dans dix ans elles auront changé, dans cinquante ans elles se seront inversées et au siècle prochain le cycle recommencera… »