Sous couverture

Dans son bureau, Amalia utilisait son mémorigami pour envoyer divers ordres au sein de son Magistère. Elle venait d’apprendre la fugue de Pierre. Porte ouverte, fuite incompréhensible. La missive l’avait fait blanchir.

Partagée entre la colère et l’inquiétude, elle n’en finissait pas de jurer après le jeune blond. Ils ne disposait d’aucune piste et elle n’avait qu’une crainte : que Fillip ait corrompu l’un des gardes et ait déjà récupéré son frère. Si la vie de Pierre ne s’avérait pas inestimable, Amalia n’avait pas envie que l’Ordre puisse lui tirer la moindre indication la concernant.

Au bout d’une longue demi-heure, un pliage de hérisson apparut au milieu de son bureau. Quelqu’un, aux Renseignements, avait vu passer une information sur le gamin. Le mémorigami régurgita une petite boulette de papier. La note se développa d’elle même lorsqu’Amalia tendit la main pour la saisir. La Magistre pâlit.

« Merlin ! Est-ce possible d’être aussi bête ? » jura-t-elle alors que le mémo se consumait dans sa paume.

Les canalisations. Le Vampire de Stuttgart attend Fillip, l’Once ou un représentant fédéral.

Pierre avait choisi de fuir par le lieu le plus dangereux de la ville, le territoire des longues-dents : le Nid. Et cet imbécile avait réussi à tomber sur le seul vampire susceptible de tirer parti de sa valeur plutôt que de son sang. Alix grogna et se massa l’arête du nez. Ce gamin avait une chance insolente.

Elle quitta son bureau en fermant la porte derrière elle avec violence. Dans le couloir, deux fédéraux se turent sur son passage. Mieux valait ne pas se risquer à contrarier un peu plus la Magistre lorsqu’elle était en colère. Amalia rejoignit l’aire de transfert la plus proche et rentra chez elle.

Elle monta l’escalier et son bureau se déverrouilla de lui-même pour la laisser entrer. Elle ouvrit l’un des tiroirs du magnifique meuble en formica d’époque sur lequel elle travaillait ici et marqua un temps d’arrêt. Elle hésitait entre deux enveloppes scellées. La sorcière soupira de dépit et en attrapa une.

Ses notes à propos de l’avancée des recherches au CERN concernant la réhabilitation d’un réseau de communication mondial. L’informateur de Stuttgart était aveugle sur les affaires humaines et, avec le gala à venir, il ne pourrait refuser.

Amalia saisit un petit médaillon suspendu à son cou, invisible, mais toujours présent. Son seul moyen d’interaction direct avec ses élèves.

Mattéo. Enferme-toi quelque part, j’emprunte ton apparence.

*

Naola, penchée sur son bureau, observait avec attention la simulation qui se déroulait sous ses yeux. Un mnémotique de la taille du plan de travail effectuait des projections en trois dimensions des marais avoisinants. L’école y organisait une course d’entraînement le lendemain et la jeune directrice passait en revue les différents obstacles mis sur le chemin de ses élèves. La représentation se figea alors que la sorcière redressait la tête pour voir Mattéo entrer dans la pièce sans frapper.

Naola resta interdite une demi-seconde avant d’offrir un magnifique sourire au jeune homme. Pantalon noir, chemise beige, manteau long gris foncé, col relevé pour se protéger du vent… comme à son habitude, il affichait une allure impeccable et toujours aussi décalée dans le désordre organisé du bureau de direction.

Lorsqu’il étudiait encore dans cette école, il n’était pas rare qu’il lui rende ainsi visite, à l’improviste, pour des raisons plus ou moins convenables. L’habitude s’était perdue avec son entrée au ministère de la Recherche.

« Pour une surprise… »

Mattéo referma la porte derrière lui et y appliqua un sortilège de confinement. Personne ne les entendrait depuis le couloir.

« Carrément, tu nous isoles ? » commenta Naola en croisant les bras.

Un sourire en coin tirait son expression entre l’ironique et le tendre. Elle se rapprocha de son compagnon et leva la tête pour l’embrasser, mais Mattéo la tint à distance d’une main ferme sur son épaule. Il sortit une enveloppe de sa poche qu’il posa sur le bureau, d’un geste vif.

« Ne te fatigue pas, je ne suis pas ton homme. Je devais faire vite. »

Sans la moindre considération pour l’air déconcerté, voire outré, de Naola, l’Once s’écarta et marcha de long en large.

« Ton vampire a mis la main sur le petit frère de Fillip, expliqua-t-elle, sèchement. Je ne peux pas y aller. Il veut m’appâter chez lui. Appâter l’Once. Va chercher le gamin et ramène-le chez-vous. Je dois absolument le récupérer.

— Heu… » souffla Naola en ouvrant des yeux ronds.

Trop prise de court pour s’indigner ou protester, elle bredouilla :

« Mais j’ai… la course à préparer pour demain…

— Ramène-le chez-toi, je m’occupe du reste. Merci. »

L’Once se transféra sans attendre de réponse et Naola se retrouva seule dans le bureau. En quelques gestes, elle rangea sa simulation et se saisit de l’enveloppe… blanche, sans aucune inscription.

« Bah voyons… » grogna-t-elle.

Il lui fallut quelques secondes de plus pour percuter la raison de l’urgence et la nature de ce qu’elle tenait entre ses mains. La vie du frère de Fillip, récupéré juste sous son nez à Maison Haute, était suspendue aux informations contenues dans ce pli. Au bout de ses doigts. Naola sursauta. Pas une minute à perdre. Elle laissa tout en plan et se transféra au Mordret’s Pub, à l’étage.

D’un regard circulaire, la jeune femme jaugea la petite chambre dans laquelle elle était apparue. Elle avait vécu là, des années durant. Le lit, la penderie, le miroir drapé, les quelques représentations de joueurs de Course à Quatre célèbres épinglés au-dessus de la table de chevet… même dans l’urgence de la situation elle ne pouvait arriver ici sans éprouver la sensation de rentrer chez elle.

Mordret ouvrit la porte au moment où elle posait la main sur la poignée. Par un système très avancé d’enchantements, de charmes et d’invocations, le vampire savait absolument tout de ce qui se passait dans son établissement. Il entendait tout, il écoutait tout. Naola n’avait qu’un accès limité à ce vaste système de surveillance.

« Vous ne pouvez pas rester ici. J’attends un client qu’il vous serait nocif de croiser.

— Alors vous aviez parié sur Fillip… Je suis votre cliente, Monsieur. »

Cette réponse tira une esquisse de perplexité sur le visage immobile de la créature, puis il comprit et se mit à gronder. Naola, sans s’en soucier, lui tendit l’enveloppe vierge.

« Je repars avec le gamin. Et voici votre paiement. Faisons ça vite si vous ne voulez pas que je croise le chef de l’Ordre…

— Comme si j’allais accepter l’échange. Une lettre cachetée dont je n’ai aucun moyen de connaître la valeur !

— Si vous l’ouvrez, vous acceptez le marché, rétorqua Naola avec aplomb.

— Partez d’ici !

— Des infos qui émanent directement de l’Once, Monsieur… Enfin, vous faites comme vous voulez… » répondit la jeune femme en rangeant la lettre dans sa poche.

Le vampire découvrit sa dentition et lui saisit le bras. Elle releva la tête vers lui, soutint son regard. Impossible de se dégager d’une poigne pareille, mais elle avait l’habitude des sautes d’humeur de son ancien patron. Elle haussa les épaules.

« Lâchez-moi.

— Les avez-vous lus ? demanda Mordret

— Oui, mentit la sorcière dans la moindre hésitation.

— Et elles valent le coup ?

— Oui. »

La créature toisa la jeune femme un moment, comme si ce simple regard avait pu déceler la véracité de ses propos. Naola resta parfaitement indifférente. Elle espérait de tout cœur qu’Alix ne se soit pas montrée avare. Elle risquait de perdre sa confiance ; pire, de provoquer sa colère. Personne, ou presque, ne survivait aux colères de Mordret.

Le vampire la lâcha, agacé. Elle lui tendit l’enveloppe avec un petit sourire. Il se détourna et lui fit signe de le suivre.

Moins de cinq minutes plus tard, Naola déposait le gamin blond dans l’un des fauteuils du manoir. En quelques gestes, elle avait sécurisé la pièce et monté les défenses du domaine à leur maximum. Mattéo, Xâvier et Alix en seraient immédiatement informés.

Elle prit quelques instants pour observer leur… captif inconscient. Mordret avait assuré les soins minimums pour que sa marchandise reste en vie, ce qui laissait l’adolescent dans un état tout à fait déplorable. Le vampire s’était contenté de découvrir ses canines d’un sourire ironique lorsque Naola le lui avait fait remarquer.

La jeune femme posa deux doigts contre la gourmette de communication, dissimulée par un charme d’invisibilité à son poignet.

« J’ai récupéré ton colis, mais il est mal en point, formula-t-elle à haute voix. J’ai dû bluffer pour que Mordret me le laisse. Ton paiement avait intérêt à valoir le coup. »

— Ça valait le coup, il sera content. Du moins, autant qu’un vampire puisse l’être. »

Naola sursauta et se retourna. Mattéo était adossé à l’un des côtés de la cheminée.

« Ce crétin… Comment a-t-il pu penser survivre aux souterrains ? C’est une petite fortune que j’ai laissée pour lui…

— Comment est-ce qu’il s’est retrouvé là-bas ? » demanda la jeune femme en croisant les bras.

Mâchoire crispée à l’extrême, les poings serrés, Alix émettait une colère sourde, violente et agressive. Mattéo était froid, Amalia, explosive. Naola détourna le regard, les traits de son compagnon avec cette expression si éloignée de ce qu’elle lui connaissait la mettaient mal à l’aise.

« Perm a joué des coudes pour doubler mon Magistère, ils ont ouvert une enquête. Il paraît que mon domicile n’est pas un lieu de détention adapté. Il devait passer quelques jours en prison, le temps que je régularise sa situation, et la mienne. Il s’est enfui, on ne sait pas comment. Quel con… »

L’Once s’approcha de Pierre et détailla ses blessures. Il ne paraissait pas en bon état, mais il y survivrait. Penchée sur le gamin, elle releva sa tête et appliqua une compresse sur son cou. Des morsures caractéristiques.

« Mordret s’est servi ? Comment a-t-il fait pour le trouver si vite ?

— Mordret ne se nourrit pas comme ça », répondit Naola avec un brin d’agressivité.

Elle se passa la main sur le visage, étrangement mal à l’aise.

« Il… Fillip arrivait, alors il m’a presque mise à la porte… il n’était pas non plus… ravi de… »

La jeune femme se tut et ferma les yeux. Un souvenir emplit sa tête. Tourab, lors de l’attaque de maison haute, avait assisté à une scène qu’elle n’aurait jamais cru possible.

« Bouse de pandricorne, ce mec a embrassé Mattéo ! s’exclama-t-elle en écarquillant les yeux. Écarte-toi de lui !

— Ho, Pierre n’a rien fait… C’est Mattéo qui l’a embrassé », corrigea Alix en reculant.

La réaction de la jeune femme offrait au moins l’avantage d’amuser la fédérale.

« Pardon ? »

Au ton de cette question, il était proprement impossible de lui faire avaler une énormité pareille. Elle grimaça et ajouta, très sèchement :

« Il n’y a pas moyen que tu prennes une autre apparence que celle de mon copain ?

— Je pourrai, avoua Alix, mais je vais retourner travailler, je ne vais pas sacrifier un sérum pour une ou deux minutes. Pierre ne doit pas me voir ici dans mon véritable corps. Même inconscient, je ne veux courir aucun risque. »

Amalia se redressa et jeta un coup d’œil autour d’elles. Critique, elle annonça :

« Il faudrait, pour bien faire, lui interdire quelques zones et en parler avec les garçons. Enfermons le dans une chambre, Mattéo l’accueillera ce soir, une fois ces détails réglés. Je ne peux vraiment pas m’absenter trop longtemps. Honkey ? »

Le webster se manifesta dans un coin de la pièce. Pas dupé par le changement d’apparence d’Alix, il signifia en s’inclinant :

« L’un des appartements, au deuxième étage, à l’opposé des vôtres, est préparé pour le jeune Tomislav, Maître Alix.

— Merci, Honkey. Je te laisse l’emmener. Naola, merci. À ce soir. »

À nouveau, elle abandonna Naola sur place, sans attendre de réponse.

*

Pierre grogna et sa propre voix brisa l’équilibre fragile de son sommeil. Il se réveillait, péniblement. La tête lui tournait. Son cou le lançait.

Où était-il ? Un rai de lumière passait à travers les volets entre-ouverts de la pièce. Il se laissa retomber contre l’oreiller et referma les yeux. Le soleil chauffait ses jambes. Agréable.

Une chose était certaine : il ne se trouvait pas chez un vampire. Ces créatures ne supportaient pas le jour. Il le savait. Il l’avait lu.

On l’avait sauvé. Qui ? Un sorcier, suffisamment puissant pour faire face à une horde de longues dents. Un P.M.F. ? Un gars de l’Ordre ? Pierre gémit en sourdine, consterné. Il n’avait pas beaucoup profité de sa liberté.

Où était-il ? Il se redressa avec précaution et étudia sa chambre. Il distinguait, par delà les volets à moitié fermés de la grande fenêtre, un parc s’étendre jusqu’à un bois. La prison n’offrait pas de si belles vues. Au loin, la campagne, rien d’autre. Il avait quitté la ville. Comment ? Était-il captif ou hôte ?

Sans conviction, il tenta une demande de transfert. Le sortilège lui revint en écho. Bloqué. Et la magie ? Son concentrateur était resté en prison, mais il connaissait quelques enchantements à utiliser sans. Il essaya de se coiffer d’un geste de la main avec un charme fixatif. Un nuage de poussière s’éleva de ses cheveux et tomba sur ses épaules, ses mèches blondes se lissèrent et prirent place pour former un mouvement digne des plus grands jungsbands. Bien. On ne l’avait pas privé de sa magie.

Le lit, très confortable, était souillé d’une fange malodorante. Le jeune homme grimaça en constatant que lui-même se trouvait dans un état de saleté bien plus déplorable. Il avait rapporté les égouts avec lui.

Sur sa droite, une porte entrouverte laissait deviner un sol carrelé. Pierre espéra férocement qu’il s’agisse d’une salle de bain. Il se leva avec beaucoup de précautions et effectua quelques pas incertains.

La petite pièce comprenait un lavabo, des toilettes et, comble du bonheur, une douche vers laquelle il se dirigea. Il s’immobilisa en apercevant son reflet dans un miroir. Il grogna de dépit puis observa son cou, en prenant garde à ne pas croiser son regard.

Quelqu’un avait posé une compresse de magie sur la blessure. L’enchantement suspendait les deux profondes entailles dans le temps et empêchait la peau de cicatriser. Un traitement d’appoint bienvenu. Maintenant, à lui de prendre le relaie.

Sur l’évier, il trouva tous les sérums, toutes les pommades dont il pouvait avoir besoin. Quelqu’un avait sciemment déposé tout cela ici pour qu’il se soigne. La plaie était moche, pas nette. Sans la compresse, il en aurait gardé une belle cicatrice.

Pierre se figea et baissa les yeux. Ses mains tremblaient. Non, il aurait surtout pu en mourir. Le bruit sec d’un objet posé sur une table le fit sursauter et il sortit de la salle de bain en vitesse. Sur le bureau trônaient un plateau et une assiette fumante. Son ventre se tordit dans un gargouillement sonore.

Une bonne odeur de pot-au-feu emplissait la pièce. Pierre salivait. Il verrait plus tard pour les questions. Manger.

Il s’attabla devant le repas, mais se tendit d’un coup, figé par la douleur. Toujours impossible de s’asseoir. Tant pis, il mangerait debout, adossé au mur.

Le plateau, posé sur la superbe marqueterie aux couleurs vives du plan de travail, était protégé par un sortilège temporel. Ses hôtes aimaient visiblement user de magies peu conventionnelles. Les couverts d’argent, polis par les ans, pesaient lourd et s’avéraient parfaitement adaptés à la prise en main.

Penché sur son assiette, Pierre s’attaqua à la viande. Le couteau, sans dent, tranchait le steak, sans résistance. Pas de nerf, pas de cartilage. D’où est-ce que cela venait ? Il n’avait jamais goûté de chair si tendre. Il termina rapidement d’émincer la pièce de bœuf avant de se caler contre un mur.

Fébrile, le jeune homme, qui ne savait plus s’il devait se penser hôte ou prisonnier, se régala des pommes de terre et les légumes. Fondants. Poireau, carotte, céleri… Il savourait même les petits oignons qui ne s’étaient pas dissous dans la sauce. Depuis quand n’avait-il pas mangé pareil repas ?

Chez son grand-père, sans doute, dix ans plus tôt. Sa mère n’avait jamais cuisiné aussi bien… et son séjour auprès d’Amalia avait été terrible d’un point de vue gustatif. La sorcière avait tout fait pour se montrer agréable, mais malgré toutes ses qualités, elle s’avérait être une cuisinière exécrable et parvenait à faire des plats simplement immangeables.

Qu’est-ce qu’il aimait ça, manger ! Il n’en avait jamais vraiment eu conscience. Il l’avait oublié. Sous les ordres de son frère, tout le monde bouffait vite, sur le pouce.

Son assiette se vida lentement. Il la fit durer et, lorsqu’il la termina, il soupira et murmura un « merci » à son hôte invisible. Qui donnait pareil repas à un prisonnier ?

Où était-il ? L’esprit éclaircit par le festin, Pierre reprit ses réflexions. La pièce était spacieuse, agencée sobrement, mais avec un soin certain. Un pan de tapisserie, d’apparence très ancienne, ornait le mur, derrière la tête de lit. Par le passé, ses élégants motifs floraux avaient dû recouvrir l’intégralité de l’espace. Aujourd’hui elle était presque entièrement peinte dans des teintes gris clair, très lumineuses, qui, discrètement, mettaient en valeur une architecture et des boiseries probablement pré cataclysmiques. Une chambre qui portait le poids de l’héritage des grandes familles.

Pierre fronça le nez, refroidi par sa conclusion. Les grandes familles étaient plus réputées pour traiter avec l’Ordre que pour se montrer gracieux ou altruistes.

Il poussa un long soupir, déposa son assiette vide sur le bureau et regagna le lit. Il s’y laissa tomber, sur le ventre, et enfouit sa tête entre ses bras croisés. Prisonnier ou invité ? Dans tous les cas, il prit la ferme décision de brider son charme. Être un héliade lui avait causé bien assez de problèmes.

*

Naola releva le nez du grand mnémotique disposé sur son bureau. Elle se passa la main sur le visage, fatiguée. Après avoir laissé Pierre aux soins de Honkey, elle était retournée à l’école. La simulation de vol n’allait pas se dérouler toute seule.

Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le soleil agonisait sur la campagne environnante.

La jeune femme soupira, hésita, puis se décida. Au diable la simulation. Elle allait la tester elle-même, la course qu’elle prévoyait pour ses élèves. Cela lui sortirait le jeune prisonnier de l’esprit.

Guêtres de cuir et protège-bras refermés par des boucles métalliques, elle opta pour l’uniforme léger. Ce qu’elle voulait, c’était de la vitesse. Et vitesse, elle se donna.

Les marécages autour de l’école formaient une longue langue d’eau et de hautes herbes, presque plate. À l’exception de quelques arbustes rachitiques et d’une série de roches arrivées là on ne sait comment, rien ne faisait obstacle au vol. Par acquit de conscience, la jeune directrice parcourut le tracé du lendemain, valida sa faisabilité et, sans plus de cérémonie, s’éloigna du domaine.

Elle fila au raz d’un bras d’eau, pourchassant les reflets du crépuscule moribond. Le souffle lourd de cette fin de journée trop chaude charriait des odeurs de vase et de roseau. La sorcière poussa le moteur de sa machine. Le vent, sous l’effet de l’accélération, se fit plus frais contre son visage. Le monde s’estompa, camaïeu d’eaux, d’herbes, de ciel rouge et d’horizon noir.

Là, l’anesthésie commençait. Collée à la carlingue de son hexoplan, ivre du bourdonnement de la machinerie poussée à sa pleine puissance, la jeune femme oubliait. Dans un cri de joie exalté, elle perdit tout sens pour ne devenir qu’un souffle, un trait.

Elle vrilla vers le ciel à l’instant précis où le disque solaire disparaissait de sa perspective. Lancée à toute allure vers le lointain, elle pourchassa couchant pour étirer le jour jusqu’à ses derniers soubresauts. La folle chasse s’acheva dans une saccade de loopings, cueillie par la nuit.

Naola haletait autant qu’elle riait lorsqu’enfin, ses sens rassasiés, elle s’immobilisa dans le ciel. Elle rendit son sourire à la lune juste levée et, plus raisonnablement, engagea sagement son vol sur le chemin du retour.

La sorcière perça le duvet des nuages et vit se dessiner les toits du manoir et la tache sombre du lac. Elle décrocha de sa trajectoire dans une ultime vrille, stabilisa sa machine, et se laissa choir sur le côté, les yeux fermés, le sourire aux lèvres. Une chute libre, sur les dix derniers mètres, qu’elle amortit d’un sortilège. Elle se réceptionna souplement, à quelques mètres du perron de la grande demeure.

Les joues roses et les yeux brillants d’excitation, elle se rendit directement au salon. Honkey lui ouvrit la porte et récupéra l’hexoplan. Il le nettoierait et le rangerait pour le tenir à disposition de la jeune femme. Naola s’affala dans l’un des fauteuils. Elle but de longues gorgées du verre d’eau que le webster avait déposé à son intention.

Sa respiration se calma progressivement, elle détendit ses jambes et laissa la fatigue l’alanguir. Les yeux mi-clos, elle se perdit dans la contemplation du feu. L’âtre, en cette saison, n’émettait aucune chaleur et se limitait à un simple, mais rassurant, élément décoratif. La jeune femme poussa un long soupir. Se saouler de vitesse n’avait pas suffi à dissiper son malaise.

Deux voix résonnèrent dans le couloir, de plus en plus distinctement. Mattéo et Xâvier arrivaient, Honkey les avait sans doute tirés de la bibliothèque en annonçant son retour.

« Moi, ce qui m’emmerde le plus, mec, c’est l’entraînement. Notre Maître ne viendra pas nous entraîner avec Pierre au manoir.

— Mec, ne rêve pas : elle trouvera un moyen, assura Mattéo en poussant la porte du salon. Naola ! »

La sorcière releva le nez et sourit en réponse. Quel que soit son état de fatigue, ses préoccupations ou sa morosité, entendre Mattéo interpeller Xâvier avec profusion de «mec» lui tirait toujours un petit rire entre attendri et moqueur.

Elle se redressa, s’étira dans un bâillement, puis se leva pour embrasser son homme. Il avait retrouvé son sérieux habituel et passa ses bras autour d’elle.

« Tu as volé, constata-t-il avec envie.

— Depuis l’école, oui », répondit la jeune femme.

Xâvier s’assit dans un fauteuil et salua Naola de la main, avant de reprendre :

« Bien sûr qu’elle trouvera un moyen, on doit s’entraîner. Surtout toi.

— Dit celui qui a fini au sol au dernier entraînement… » souffla son ami sans se donner la peine de tourner les yeux vers lui.

Les entendre se disputer à propos de leurs capacités respectives était si habituel que Naola n’y prêtait plus la moindre attention. Elle fronça le nez, se hissa pour la seconde fois jusqu’au visage de Mattéo et déposa un court baiser sur ses lèvres, avant de s’écarter et de reprendre sa place. Enfin, seulement, elle salua le blond d’un signe de tête.

« Alix est passée ?

— Oui. On a sécurisé le manoir. Pierre pourra se balader librement, mais il n’a pas accès au couloir qui mène aux quartiers d’Alix, ni à la bibliothèque. Il ne peut pas sortir du domaine mais il peut aller dans le parc. »

Le borgne haussa les épaules. Rien de très compliqué dans tout ça, leur demeure était équipée pour permettre une parfaite sécurisation des lieux. Mattéo précisa :

« Je dois encore passer le voir et lui faire visiter le manoir.

— Parfait, je reste ici, je ne voudrais pas gâcher vos retrouvailles » répondit Naola avec une ironie bien marquée.

Mattéo haussa un sourcil d’incompréhension, puis écarquilla les yeux, les détourna et souffla :

« Je suppose qu’elle ne pouvait pas simplement se taire… Je n’avais pas le choix, Nao, justifia-t-il. À ma place, toi aussi tu ne lui aurais pas résisté…

— Tu l’as embrassé ! s’exclama Naola.

— Il l’a quoi ? Qui ? Pierre ? Mattéo, t’es bi ?

— Quoi ? Non ! Quand bien même, non ! Pierre n’est même pas majeur ! se récriera l’intéressé. Je l’ai embrassé parce que ça le rendait bien plus coopératif pour me poser une attelle !

— Elle était bien dure ton at…

— Ho ta gueule Xâv, coupa-t-il. Je voudrais bien te voir résister au charme d’un héliade ou d’une nymphe !

— D’un héliade ? répéta Naola. Pierre est un héliade ?

— Oui ! répondit le sorcier, excédé. Comme si j’allais embrasser un gamin ! Comme si j’allais embrasser quelqu’un d’autre que toi, Nao !

— Il fallait, au moins, que sa vie soit en danger pour qu’il ose sortir de sa relation exclusive, Nao, ironisa Xâvier. Rassure-toi, Matti serait bien incapable de bander pour quelqu’un d’autre que toi.

— Je ne suis pas certain que je l’aurai tourné comme ça, mais l’idée est là, grogna Mattéo en prenant enfin place dans son fauteuil, les bras croisés. Alix est chiante de t’en avoir parlé…

— M’en a pas parlé, précisa Naola avec un regard mauvais. Tourab vous a vu et j’m’en suis souvenue. »

Elle se laissa glisser au fond du siège et se passa les deux mains sur le front avec un son de gorge entre le soupir et le grognement.

« Donc on héberge un héliade, Veste Grise, évadé de prison, et demi-frère du leader de l’Ordre, souffla-t-elle. Enfin ! Héberge… »

La jeune femme se redressa, subitement beaucoup plus sérieuse.

« Je n’aime pas ça. C’est quoi ce mioche ? Un prisonnier ? Un otage ?

— Je crois que la bonne question est : s’il ne reste pas ici, où ira-t-il ? tempéra Mattéo après un silence.

— Ne va pas me faire croire qu’Alix a cédé une info en or au vampire juste pour le bien-être de ce gamin, répliqua la jeune femme en pinçant les lèvres.

— Il a vécu chez elle trop de temps. Elle ne peut pas se permettre qu’il retourne auprès de son frère et lui parle trop d’elle. Et crois-moi, il parlera. »

Il passa la main sur son bras, en rappel à ce qu’il avait lui-même subi là-bas. Naola détourna le regard.

« Et c’est un argument percutant pour Mattéo, commenta Xâvier d’une voix rapide et forte. Un point chez Muspell qui, après sa magnifique figure pour éviter l’assaut de sa compagne, tente une incursion dans la zone de défense adverse. Naola serre les dents et s’apprête à remonter à l’attaque et…

— Ta gueule Xâv. »

Mattéo sourit et reprit.

« Considère que c’est un invité, Naola. Le manoir est grand, il y trouvera sa place.

— Et si Alix décidait pour une raison ou une autre de se servir de lui comme d’un moyen de pression ? insista la jeune femme à mi-voix.

— Le simple fait que l’Once ait acheté Pierre à Mordret est un moyen de pression. Avant, les informations étaient détenues par la Fédération et Fillip n’a plus peur du gouvernement. Maintenant, c’est l’un des Enchanteurs qui a abattu Leuthar qui a accès à tout ce que sait Pierre. Ils doivent déjà se mordre les doigts. Alix n’a pas besoin de se servir de Pierre outre mesure.

— Mais si elle te l’ordonnait, tu le lui livrerais, conclut la jeune femme d’une voix sèche. Je n’aime pas ça. »

Pincement de lèvre, inspiration courte, absence de réponse immédiate… Mattéo n’avait pas apprécié la réflexion. Xâvier écarquilla les yeux et demanda à voix basse :

« Mais pourquoi est-ce qu’elle lui demanderait ça ? »

Son ami lui fit signe de ne pas en rajouter et ravala sa colère avant de répondre :

« J’aimerais que tu arrêtes de croire que je n’ai pas de volonté propre… souffla-t-il, froid. Non, je ne le lui livrerai pas. J’ai promis à Pierre de le prendre sous ma protection s’il m’aidait à m’en sortir.

— Bien. C’est tout ce que je voulais savoir. »

Le jeune homme lui jeta un regard noir, conscient qu’elle avait cherché cette réaction. Naola lui répondit par un sourire faux et se leva.

« Allons l’accueillir correctement alors, conclut-elle en se dirigeant vers la sortie. Ça serait dommage qu’il finisse par se sentir prisonnier dans sa chambre. »