Des regrets ?

« Respire », ordonna Adélaïde, penchée sur la jeune femme qui suffoquait dans l’herbe roussie.

Elle avait inhalé une grande quantité de cendres, soulevées par le souffle brûlant, et toussait à s’en déchirer les bronches, le visage noir de suie et strié de larmes.

« Respire », insista la Médic’, en s’agenouillant.

Elle posa une main dans son dos, l’autre sur sa poitrine. D’un sortilège d’assistance, elle aida sa patiente improvisée à désobstruer ses poumons encrassés . La fille se détendit une seconde, sursauta et se dégagea, reculant à même le sol pour s’éloigner d’elle.

« Adélaïde », articula Naola, incrédule.

L’aristocrate lui adressa un sourire crispé. Dans le tumulte chaotique de la scène, personne n’avait dû l’entendre prononcer ce nom.

« Prends ton temps pour te relever. La Centrale est prévenue. Quelqu’un va venir s’occuper de toi », expliqua la médecin, d’une voix très professionnelle, avant de tourner rapidement les talons et de battre en retraite.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ? Elle n’avait rien contrôlé lorsqu’elle avait vu la déflagration déferler sur la fille. Ni son mouvement pour la plaquer au sol ni le sortilège qui les avait toutes les deux protégées de la fournaise. Qu’est-ce qui m’a pris ? pesta-t-elle contre elle-même, déboussolée. Elle avait repéré Naola dès son arrivée au Gala et avait remercié Merlin que Muspell ne soit pas avec elle. Par la suite, elle s’était contentée d’éviter la jeune femme, de l’ignorer… mais, de toute évidence, Adélaïde avait gardé un œil sur elle.

Son regard tomba sur ce qui ressemblait à un corps, au sol, un peu plus loin. Elle serra les dents et rejoignit le gisant en quelques enjambées.

Tout ne s’était pas passé exactement comme prévu. Le dragon d’artifice n’aurait pas dû causer autant de dégâts. Il ne devait servir que de diversion, pour enfermer les émissaires humains avec Fillip. Ils avaient perdu le contrôle du sortilège, au point que le gala de la fraternitéressemblait à présent à un champ de bataille.

Accroupie auprès du corps calciné, Adélaïde, pourtant endurcie, manqua de vomir. L’odeur, à peine supportable, la prit à la gorge dans un hoquet de dégoût. Pour ce malheureux, il n’y avait plus rien à faire.

Autour d’elle, les secours s’organisaient. Arrivés en urgence de la Central, les médecins et les infirmiers couraient auprès de ceux qui pouvaient encore être sauvés. D’un geste, la femme interpella l’un de ses collègues, elle échangea quelques mots avec lui puis matérialisa une veste blanche qu’elle passa sans se soucier de la cendre gluante qui maculait sa belle robe.

L’urgence de la situation chassa ses questions.

*

L’agitation frénétique des blouses blanches et des sorts de guérison retomba lentement. Les P.M.F. avaient fait dresser des tentes pour dispenser les soins et rassembler les blessés. Adélaïde aida, sans relâche, à gérer les cas de brûlure les plus graves. Elle s’affairait avec les autres médecins, donnait des ordres aux infirmiers, rassurait les patients… et s’appliquait à ignorer le regard de Naola, invariablement posé sur elle.

La jeune femme avait été rapidement prise en charge par un de ses confrères. Méchamment brûlée à la main jusqu’au milieu de l’avant-bras, on l’avait soignée, puis installée sur une couchette d’appoint. Personne ne pressait les patients de partir, ils pouvaient rester tout le temps nécessaire, pour récupérer un peu avant de rentrer chez eux. Naola, en état de choc, ne semblait pas décidée à vider les lieux.

Finalement, la frénésie se calma, on évacua les cas les plus graves vers la Centrale. La plupart des invités étaient partis et les médics s’apprêtaient à les imiter.

« Tu devrais rentrer chez toi », dit Adélaïde, un peu trop sèchement, en venant se planter devant Naola.

Elle était épuisée, mal à l’aise et lasse de supporter la présence de cette fille qui ne lui évoquait qu’échecs, menaces et incompréhension. Elle aurait dû la laisser brûler.

« Tu m’as sauvé la vie, répondit Naola.

— Ouais… » souffla l’aristocrate, prise aux dépourvues.

Elle ne trouva rien d’autre à dire et un long silence se lova entre elles. Elles ne se regardaient pas directement. Cette simple remarque avait relancé les réflexions d’Adélaïde. Son geste, aussi stupide soit-il, la rassurait. Elle n’était pas capable de voir quelqu’un mourir sans raison sous ses yeux. Pas encore.

« Je l’ai pas fait exprès… » précisa-t-elle finalement.

Cela sonna tellement creux que Naola pouffa, puis se mit à rire. Il y avait de quoi. Tout ceci était ridicule. Adélaïde, sans comprendre comment, se joignit à son hilarité nerveuse et incontrôlable.

Au bout de longues minutes et lorsqu’elles furent un peu calmées, Naola se leva enfin du lit de camp qui disparut aussitôt, comme une invitation à déguerpir. Elle dévisagea un instant la Veste Grise, puis proposa :

« Je peux t’offrir un verre ? »

Adélaïde se passait la main sur le visage pour masser son front et chasser le léger mal de tête qu’elle y sentait naître. Elle se figea et dévisagea la jeune femme. Ce pouvait être un piège. Elle pouvait très bien l’amener directement à Muspell. Ou à l’Once, si elle était bien en contact avec le chat, comme l’Ordre le supposait toujours.

La mentaliste, sans gêne, glissa sa conscience jusqu’à celle de son interlocutrice et la sonda. La fille était trop désorientée pour avoir prémédité quoi que ce soit. Adélaïde aurait pu profiter de sa faiblesse pour lui tirer des informations. Elle aurait dû. Ça aurait justifié qu’elle la sauve. Quelle idée stupide… pourtant la médecin s’entendit articuler, comme dans un rêve :

« Pourquoi pas. Mais il est presque trois heures du matin…

— Au Mordret’s Pub, aux Halles Basses. On y sera tranquilles… »

À quoi pensait-elle ? Adélaïde avala rapidement sa salive, mais ne répondit pas. L’autre interpréta son silence comme un assentiment et lui adressa un pâle sourire.

« Ok… On se retrouve là-bas. »

Sans attendre, Adélaïde se transféra, non pas à l’établissement indiqué, mais chez elle. Elle tituba et tomba dans son canapé. La respiration tremblante tant son cœur battait contre ses veines. Prendre un verre. Et puis quoi encore ? Discuter du bon vieux temps ? Tu te souviens la fois où je t’ai laissée te faire violer ? La jeune femme ravala les relents d’une bile amère. Apparemment, il n’était pas jamais trop tard pour regretter. Elle ferma les yeux.

Depuis la mort de Leuthar, Adélaïde ne se sentait plus sereine lorsqu’elle se déplaçait à Stuttgart. Les tentatives pour éliminer Mattéo Muspell s’étaient toutes soldées par des échecs. Après la défaite de Maison Haute, Fillip ne voulait plus en entendre parler. La jeune femme était livrée à elle-même, seule face à une peur qu’elle aurait préférée moins rationnelle : voir Muspell surgir et l’exécuter. Elle avait lu les comptes rendus de ses meurtres présumés, elle savait à quoi s’attendre… et cette fille, qui se tenait pile entre le tueur et sa proie, lui proposait de prendre un verre.

« Tss », grogna Adélaïde en se relevant.

Elle ne pouvait pas passer à côté de l’occasion. Naola Dadga était la seule arme dont elle disposait pour repousser son chasseur. Elle devait la garder sous son emprise. D’un geste, elle se débarrassa de sa robe en lin pour une tenue plus propre. Elle se transféra devant le Mordret’s Pub.

« J’ai cru que tu ne viendrais pas, fit remarquer Naola, qui l’attendait devant la porte.

— Je me suis juste changée. »

Sans un mot, la sorcière entra et l’invita, d’un geste, à la suivre. La lumière éclaira progressivement dans le bar vide. Naola passa derrière le comptoir et sortit deux verres ainsi qu’une bouteille d’Armorik dont elle se servit.

« Qu’est ce que tu veux boire ?

– La même chose. »

Naola lui tendit sa boisson, posa la flasque sur le zinc, à disposition, puis vint s’installer à côté d’elle, sur un des tabourets, le tout sans avoir une seule fois regardé franchement son interlocutrice.

Elles restèrent un moment en silence, absorbées par leur verre. Ce fut finalement Adélaïde qui se décida à parler.

« Je n’ai pas réfléchi, en te protégeant, tout à l’heure.

— Je sais… répondit Naola après un court silence. Ça n’enlève rien à ce que tu as fait. Ce soir, ou avant.

— Si j’avais réfléchi, je t’aurais laissée cramer. Un pion de moins pour l’Once.

— Alors pourquoi tu l’as fait ? articula la jeune femme.

— J’en sais rien…

— Des regrets ?

— Peut-être. Je ne sais pas. Qu’est-ce que ça changerait, franchement ? »

Naola prit une longue gorgée d’alcool, puis haussa les épaules et grogna :

« Rien. T’as raison. C’était une connerie de te proposer un verre.

— Quand je marche dans la rue, j’ai peur que ton copain sorte de nulle part et me tue », souffla Adélaïde, de but en blanc.

Elle sentit son interlocutrice se tendre.

« Tu m’en vois vraiment désolée », répondit-elle, la voix chargée d’ironie.

La mentaliste n’avait pas besoin d’user de ses talents pour percevoir les dégâts causés par cette simple phrase sur l’état émotionnel de Naola. La fille avait blanchi. Ses phalanges, refermées sur le verre d’Armorik, se décoloraient légèrement de trop être serrées. Elle lui adressa un regard sombre, puis articula :

« Tu devrais partir d’ici.

— Pourquoi ? Tu vas l’appeler, qu’il me règle mon compte maintenant, comme ça, ça nous fera tous gagner du temps.

— Je ne suis pas comme ça ! » se récria Naola.

Adélaïde n’en avait pas terminé, elle poursuivit, amère :

« Pas comme nous ? Pas prête à tuer ?

— Non ! »

Naola sauta au sol et marcha quelques pas, les poings serrés.

« Je sais ce que tu es en train de faire. Ça ne fonctionnera pas. Tu ne m’auras pas.

— Donc, le moment venu, tu le laisseras faire, conclut Adélaïde avec un sourire en coin, impitoyable.

— Ce n’est pas comme si tu étais innocente !

— Parce que Muspell l’est, innocent, lui ? Il a plus de sang sur les mains que je n’en ai dans mon corps !

— Ne dis pas ça ! »

Adélaïde ne s’arrêta pas pour autant, la voix sourde d’une rage qu’elle se découvrit en l’exprimant :

« La vérité, c’est que s’il n’avait pas cherché absolument à se venger à ta place, jamais plus je ne me serais préoccupée de vous deux. Il ne serait pas allé en prison, on l’aurait simplement oublié et il n’aurait jamais servi d’appât ! Est-ce que tu as une idée du nombre de sorciers qu’il a tué ? Même pas par vengeance, juste pour assouvir sa haine.

— Tais-toi !

— Qu’est-ce que tu ferais, honnêtement, si tu te savais la prochaine sur la liste d’un meurtrier ? Tu attendrais gentiment les bras croisés que…

— Tais-toi ! »

Naola sortit son concentrateur, braqué sur Adélaïde. Elle tremblait de colère.

« Tais-toi, répéta-t-elle, un peu moins fort. Tu n’as pas idée de ce qu’il a vécu ! Tu ne peux pas comprendre ses motivations ! Tu n’as pas le droit de le juger ! »

La sorcière s’était figée et fixait l’arme pointée sur elle. Une subtile impulsion mentaliste la prévint du danger. La fille débordait. Elle était allée trop loin et elle réalisa avec horreur qu’aucun transfert n’était possible dans l’établissement. Pire, son intrusion, si infime soit-elle, venait de décider la jeune femme qui la tenait en joue. Elle ne savait que trop bien reconnaître les bribes de pensées qui mènent au meurtre.

Finalement, Muspell n’aurait peut-être pas raison d’elle.

*

Naola serra les dents et sentit une vague de rage la submerger. Adélaïde se tenait là, en face d’elle. La femme qui l’avait enlevée et torturée, la femme qui s’était jouée d’elle, cruellement, la femme qui avait envoyé Mattéo en prison. C’était à cause d’elle s’il avait, à son tour, été enlevé, torturé. Il avait failli y rester.

Il suffisait de presque rien pour mettre une fin définitive à ses agissements… Elle arma son concentrateur d’un sortilège qu’elle regretterait dès l’instant où elle le tirerait. Cela lui était égal. Elle ne le faisait pas par justice. Elle le faisait pour se laver de tout ce que cette Veste Grise leur avait fait subir. Elle se vengeait.

Mordret, soudain, se glissa dans son dos, presque imperceptible. Il appuya très doucement sur son bras, détournant son concentrateur avant qu’il ne devienne fatal. Elle tenta de se dégager d’un mouvement d’épaule, mais il était vain de lutter contre la force d’un vampire.

« Laissez-moi ! » siffla-t-elle d’une voix blanche.

Sans en tenir compte, Mordret la désarma, avec une grande douceur. Elle baissa les yeux au sol.

« Il est plus que temps que vous preniez congé, Mademoiselle Cromwell. »

Naola entendit les pas d’Adélaïde résonner sur le parquet, la porte s’ouvrir, puis se refermer. Il se passa quelques secondes avant que le vampire ne la fasse se retourner. Il l’attira contre lui et passa ses bras autour de ses épaules. Il lui offrit ce qui devait s’apparenter une accolade de réconfort, mais en bien plus froide et raide.

« Je ne pouvais pas vous laisser prendre cette décision » commenta-t-il sur un ton tout à fait monocorde.

Il s’écarta d’elle et se recomposa une attitude neutre.

« Appelez monsieur Muspell, je vous prie. La nouvelle de l’incident ne s’est pas encore propagée, mais il se peut qu’il soit inquiet de ne vous voir rentrer. »

Naola hocha la tête et répondit un vague « Oui Monsieur ». Elle essuya les quelques larmes qui avaient débordé de ses yeux d’un revers de la manche, tira une chaise pour s’y asseoir et, finalement, fit pivoter sa bague.

*

Dans la bibliothèque du manoir, Mattéo veillait en attendant le retour de sa compagne. Il venait d’acquérir un livre et il prenait plaisir à parcourir les pages du grimoire presque millénaire. Quand la bague invisible qu’il portait pour communiquer avec Naola s’illumina et lui laissa une légère brûlure, il sursauta. D’un geste vif, il consulta le bijou. Naola l’avait tournée vers la droite ; elle l’appelait à l’aide.

Le sorcier ne prit pas la peine de passer une cape et se transféra en face du Mordret’s Pub, ses deux concentrateurs armés, prêts à faire feu. Face à l’austère devanture, il hésita une seconde, puis franchit la porte. Naola, assise, blessée ; le vampire à son côté, trop proche, mais pas menaçant. Mattéo le mit en joue :

« Écartez-vous ! »

Naola se releva précipitamment et s’interposa entre eux, les mains en avant.

« Je… je n’ai rien, je vais bien, bégaya-t-elle.

— Et ce bandage sur ton bras ce n’est rien, peut-être ? »

Il baissa néanmoins son arme. Si Mordret avait voulu faire du mal à Naola, il ne l’aurait pas soignée par la suite. Il ne l’aurait pas laissée appeler à l’aide.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Je te pensais au Gala ? Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

— Autant de questions fort pertinentes que vous seriez bien plus à même d’élucider sereinement chez vous », répondit Mordret, sans conviction.

Il poussa la sorcière vers son compagnon, d’une légère pression sur son épaule, et compléta :

« Je tenais à m’assurer qu’elle rentre chez elle sans étape inconsidérée supplémentaire. »

Quelques minutes plus tard, le couple apparut dans le salon du manoir. Naola resta blottie contre son compagnon. Elle tremblait par intermittence, mais ne pleurait pas. Elle aurait aimé fermer les yeux, dormir, là, immédiatement. Elle poussa un long soupir.

« Il faut qu’on parle, souffla-t-elle, la tête encore posée contre son torse.

— Oui. Pourquoi n’étais-tu pas au gala ?

— J’y étais, mais… Il y a eu… L’Ordre… »

Elle fronça les sourcils. Par où commencer ? Elle décrivit l’attentat, à mots hachés dont les silences devinrent plus lourds quand elle relata la façon dont Adélaïde l’avait sauvée. Elle expliqua, laborieusement, l’invitation à prendre un verre, le pub, puis l’intervention de Mordret. La tête basse, elle fuyait le regard de Mattéo lorsqu’elle se tue, enfin.

Le jeune homme, resté immobile, était tendu et raide malgré tout le contrôle dont il faisait preuve pour ne pas réagir. Au terme d’un silence accablant, il écarta Naola de lui et prit très délicatement sa main blessée entre les siennes. Le bandage était parfait et les sorts classiques, mais efficaces. Demain, Pierre pourrait sans doute jeter un coup d’œil, pour contrôler la guérison, mais il n’y aurait probablement rien de plus à faire.

« Tu peux me montrer tout ça ? demanda-t-il d’une voix dure et sans la regarder.

— Oui »

Elle s’assit dans l’un des fauteuils, ferma les yeux et abaissa ses défenses.

« Vas-y. »

Le sorcier frôla l’esprit de Naola avec une délicatesse à l’opposée de la rage qui l’animait. Il passa les barrières mentales de sa compagne, lentement, et se laissa entraîner dans son souvenir. Il ferma les yeux un instant, le temps d’intégrer les images, les émotions et les informations qu’elle conservait de la scène. C’était incomplet. Le traumatisme de l’accident et l’intervention de la Veste Grise avaient pris le pas sur l’attention qu’elle aurait dû avoir pour en garder un souvenir intact, mais le principal y était. Naola avait parfaitement vu le malaise d’Adélaïde, elle la pensait sincère. Pas lui.

« Elle se joue de toi, souffla-t-il avec colère dans une voix sourde, agressive.

— Ça… ça n’est pas la question, répondit la jeune femme prise aux dépourvues par son ton. Elle avait l’air aussi paumée que moi.

— Elle joue la comédie !

— Me sauver la vie, c’était jouer la comédie ? » répliqua-t-elle sèchement.

Mattéo s’écarta brutalement, les poings serrés. Naola sursauta et pinça les lèvres. Elle lui lança un regard sombre, avala sa salive puis se leva pour prendre, elle aussi, de la distance. Elle croisa les bras.

« Ça ne change rien ! C’est sa faute si elle en est là ! renchérit le sorcier.

— Ça n’est pas la question, répéta-t-elle, violemment. Peu importe qu’elle ait été sincère ou pas, peu importe ce qu’elle a fait, c’est ce qu’elle a dit sur toi… Merlin, j’ai failli la tuer, Mattéo ! »

L’homme serra les dents. Il lui tournait le dos et tentait de se maîtriser.

« Mordret t’as arrêté. Oui. Il faudra le remercier, articula-t-il d’une voix blanche.

— Tu as prévu de la tuer, je t’ai demandé de ne pas le faire, mais je suis pas conne, c’est dans tes plans, poursuivit-elle, sans prêter attention à sa remarque. Et si tu te trompais sur son compte ? Elle t’a donné l’impression de mériter de mourir ? Sa peur, ça ne ressemblait pas à une comédie !

— Elle savait parfaitement qu’en te parlant, en te faisant douter, elle avait une chance de m’atteindre ! s’exclama-t-il en pivotant vers Naola. Si je l’avais tuée plus tôt, Fillip serait sans doute mort et on n’aurait même pas cette discussion ! Merde ! Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ? Si j’accepte qu’elle n’ait pas à mourir ? Si j’ai fait une erreur sur son compte ?

— Pourquoi est-ce que tu continues à les chasser alors que Leuthar est mort ? ! s’écria Naola, les bras tellement serrés autour d’elle qu’elle en tremblait.

— Seulement ceux qui s’en sont pris à toi ou à moi ! Seulement ceux dont je veux me venger ! Adélaïde, Gamp, Fillip. »

Il baissa la voix au nom de ce dernier. Il le savait hors d’atteinte et cela le rendait malade. Il pinça les lèvres, hésita, puis demanda :

« Est-ce que tu peux me mettre ton souvenir sur mnémotique ?

— Qu’est ce que ça veut dire, si tu as fait une erreur sur son compte ?

— Si je me suis trompé sur une personne, ce que je ne pense pas être le cas… Mais si je me suis trompé une fois… Pourquoi pas plusieurs ? Est-ce que tu peux me mettre ton souvenir sur mnémotique ? répéta l’homme, inébranlable. J’ai besoin d’étudier la scène.

— Je… Oui », répondit Naola, dans un murmure.

Le brusque changement de ton de son compagnon avait soufflé sa colère et la laissait sans force. Elle frissonna et gagna son fauteuil. Un cadre vierge apparut sur la table basse, elle le saisit, puis activa les enchantements de sauvegarde. Elle ferma les yeux et, encore une fois, se força à revivre les événements de la soirée. Quand elle eut terminé, elle tendit le support à Mattéo, sans le regarder. Il attrapa l’artefact, le fit disparaître. Il proposa sa main à sa compagne, puis la releva et l’attira contre lui, ni tendre ni agressif. Elle le sentit poser ses lèvres sur ses cheveux.

« Je verrai ça demain. Allons dormir », conclut-il tout bas.