Spectacle

« Quiconque combat les monstres doit s’assurer qu’il ne devient pas lui-même un monstre, car, lorsque tu regardes au fond de l’abysse, l’abysse aussi regarde au fond de toi.

— Hum ? », soupira Adélaïde.

Elle releva vers lui son minois endormi.

Fillip lisait, installé dans un fauteuil du coin de la pièce. Dehors la nuit était noire. Pas de lune, pas d’étoile, le ciel était couvert d’un lourd manteau de coton sombre. Lire un livre ne faisait pas partie de ses activités habituelles. Ça ne faisait plus partie des activités habituelles de grand monde, d’ailleurs, mais dans cette demeure antédiluvienne qui leur faisait office de planque ce soir, il restait des bouquins que le temps et le moisi n’avaient pas bouffés. Lire un livre, face à l’insomnie, ça se tentait.

« Tu devrais dormir, souffla-t-elle en se laissant tomber sur le dos avec un long soupir. Grosse journée, demain.

— Pas sommeil », grogna-t-il en se redressant.

Il lâcha les pages des yeux pour les diriger vers elle. À peine dissimulée sous un drap léger, elle ne portait rien. Une façon tout à fait agréable de lutter contre la chaleur. Elle s’étira en chat, soupira, puis se leva, consciente et amusée de son regard qui suivait tous ses mouvements. Elle se pencha, l’embrassa, puis lui prit l’ouvrage des mains. Debout, elle fit quelques pas, lui tourna le dos, et lut de sa voix claire aux intonations mélodieuses :

« Quiconque combat les monstres doit s’assurer qu’il ne devient pas lui-même un monstre, car, lorsque tu regardes au fond de l’abysse, l’abysse aussi regarde au fond de toi… Oh ! c’est charmant ! »

Elle retourna l’ouvrage pour en lire le titre et retroussa son nez d’une mimique ennuyée.

Fillip sourit à cette exclamation. Elle l’avait prononcée avec ce ton très suffisant et un peu méprisant qu’elle prenait parfois. Avec cet air trop propre sur elle, même à poil. Il se dit que nue comme ça, avec un livre à la main, les cheveux bataille rangés en cascade presque aux reins, le tout dans le décor spartiate qu’ils avaient décidé de partager cette nuit… Il se dit qu’elle était foutrement belle.

Très vite, il se refit le film habituel des réflexions qui lui venaient quand il pensait à elle. À eux, en fait. Rien de bon n’en sortirait, car chaque jour passé à la tête de l’Ordre l’éloignait de l’idéal dont, des années plus tôt, ils avaient rêvé ensemble. Elle allait le trahir, à moins que ça ne soit l’inverse. À moins qu’il ne l’ait déjà fait. Elle considérait qu’il l’avait déjà fait en livrant son précieux nom au vampire. Ils le savaient.

Il remonta le regard vers ses yeux. Les siens venaient de se faire déloger de sa poitrine par les bras qu’elle avait croisés en travers. Elle avait dû lui dire des trucs, alors qu’il ne l’écoutait pas. Elle attendait une réponse.

« Je n’aime pas devenir un monstre », lâcha-t-il, à tout hasard, à cette question qu’il n’avait pas entendue.

Et lorsqu’il affirma cette phrase, probablement pas la répartie qu’elle escomptait, il fut frappé de sentir, très loin dans sa chair, à quel point elle sonnait juste. Il poursuivit, indifférent à l’expression douloureuse, presque imperceptible – mais il la connaissait bien – qui tira les traits de la jeune femme :

« Je me demande… Est-ce que j’aurais pu endosser un autre rôle le jour où j’ai pris la tête de l’Ordre ? »

À la mort de Leuthar, tout ce pour quoi il s’était battu toutes ces années avait, de peu, manqué de s’effondrer.

Mais l’Ordre, ça n’était pas une cause vaine. L’Ordre, pour tous les deux qui étaient là à se dévisager dans le silence qui suivit cette question poisseuse d’amertume, l’Ordre, c’était la seule solution supportable.

Une solution pour lutter contre un pouvoir rongé par une corruption assumée, pour défendre leur Terre, pour remettre de la raison au sein d’un monde auquel ils avaient cessé de croire. Auquel ils croyaient à nouveau, un peu, grâce au prisme que leur avait offert l’Ordre.

Pour tout ça, Fillip s’était emparé de pouvoir vacillant, d’une main ferme. Depuis, il ne comptait plus le sang que cette main avait fait gicler. Des litres et des litres de vie d’hommes et de femmes pour un seul message. Craignez l’Ordre. Ça n’était que le début, ils le savaient.

« C’était la solution la plus simple pour empêcher toute l’organisation de se dissoudre », articula Adélaïde, le timbre blanc, les jointures blanches d’avoir crispé ses mains fines sur ses bras.

Il lâcha un rire grinçant de cailloux qui s’entrechoquent sur une plaque de tôle.

« Tu ne dis ni “c’était la seule solution” ni “c’était la meilleure solution”…

— Je préfère penser que les bonnes solutions sont celles qui n’impliquent ni violence gratuite, ni torture, ni meurtre, Fillip », répondit-elle avec quelque chose comme de la douceur au creux de la voix, comme si elle le ménageait.

C’était irritant.

Elle s’éloigna, quelques pas à reculons, et s’assit sur le lit. Elle s’était tendue. À son attitude, les bras plus resserrés, le regard qui l’avait quitté une seconde pour glisser vers la sortie, il percevait son appréhension. Avant, jamais elle n’aurait craint de lui faire part tout haut du fond de sa pensée. Mais, avant, il n’avait jamais tenté de la frapper. Avant, il n’avait jamais tenté de la piéger. Pas étonnant qu’elle prenne ses distances. Elle partageait son lit, ce soir, parce qu’il le lui avait demandé. Ordonné, s’il y réfléchissait honnêtement. Elle n’avait plus le choix. Il resta impassible, mais son ventre se retournait à cette pensée. À lui non plus, l’Ordre ne laissait plus le choix.

« Pourtant tu es toujours là, articula-t-il à contrecœur, pour casser le givre du silence.

— Qu’il soit entendu par tous ceux dont la loyauté n’est pas acquise à l’Ordre : ceci est un avertissement. En cas de trahison, votre sort sera pire », répondit-elle.

Mot pour mot ce qu’il avait clamé, des mois plus tôt, lors de l’exécution de Josko.

Merlin qu’elle avait la mémoire fine. Il lui sourit, un peu crâne, fier après coup de la tournure de phrase. Même avec elle, maintenant, il jouait à celui qui se pense infaillible. Pas sûre qu’elle soit dupe, elle le connaissait bien.

« Ça ne t’était pas destiné

— T’as la mémoire courte.

— Je n’ai pas besoin de te menacer, Adé. Pas toi.

— Et le vampire, ça ne m’était pas destiné ?

— À ta famille, pas à toi. »

La femme s’apprêta à répondre, puis se ravisa. Ils avaient eu cette conversation mille fois. Il se rendit compte qu’à ses yeux, monstrueux, il l’était déjà, même si elle le cachait bien. Il était un monstre qu’elle aimait avec plus de sincérité que n’importe quel autre monstre. Bien sûr, ce qu’il pensa fut bien moins précis. Leur relation ne s’embarrassait jamais du mot aimer.

Elle n’ajouta rien et se recoucha. Elle fit mine de se rendormir, lui présentant un dos fermé à toute discussion. Lui resta dans son fauteuil : le sommeil persistait à le fuir. Il passa un moment à l’observer. Il aimait la façon dont le drap laissait visible le haut de ses fesses, comme il ne découvrait de son corps que de petites parcelles très désirables.

Il récupéra le livre et se replongea dans sa lecture… ou dans ses pensées, car les caractères ne défilaient plus sous ses yeux. Il ne tournait plus les pages. Elle cessa de simuler le sommeil au moment où lui envisageait d’y entrer. Il se redressa avec un petit sursaut.

« Pourquoi elle t’a marqué, cette phrase que tu as citée ?

— Les monstres ont des griffes, grogna-t-il d’une voix rauque. Ils te découpent en deux en une seconde et toi tu voudrais les affronter sans les griffer ? C’est un problème insoluble, se battre contre les monstres sans en devenir un.

— Peut-être qu’il y a des armes moins monstrueuses que des griffes, murmura la femme en réponse.

— Moins monstrueux, ça reste monstrueux. »

À ces mots, Fillip se leva, grognant et soufflant de tout son corps engourdi de fatigue. D’un geste, il fit disparaître ce qu’il avait sur le dos. Il la rejoignit, s’allongea auprès d’elle, puis il l’enlaça, tendre comme rarement ils l’étaient. Elle, les yeux fermés :

« Tu regarde l’abysse ?

— Non. Pour l’Ordre, je n’ai pas le droit.

— Et tu regrettes ?

— Je ne tue et ne détruis que dans le but de reconstruire. »

Au ton grave de sa voix qui vibrait contre sa peau, Adélaïde sut qu’il venait de lui dire «oui» et cela lui tordit l’estomac. Un magma informe de tristesse auquel elle ne donna aucune réaction. De longues minutes plus tard, il demanda, le timbre si bas qu’elle aurait pu passer pour le murmure d’une pierre :

« Est-ce que tu crois toujours en moi ?

— En toi oui. En ce que tu deviens… non », souffla-t-elle, à peine plus audible.

Il resserra ses bras autour d’elle, très fort, quelques secondes, le temps d’un court baiser, au creux de son cou, puis s’écarta à l’extrême bord du matelas, sur le dos, les yeux grands ouverts sur le noir de la chambre.

« Alors, pardon », murmura-t-il, plus bas encore, après un long silence.

Elle n’y répondit pas et il fit semblant de croire qu’elle s’était finalement endormie.

*

Naola s’essuya le front, du revers de sa manche. Elle dévissa machinalement le capuchon de sa gourde, les yeux fixés sur la ville en contrebas. L’eau glissa dans sa gorge sèche, sans lui procurer la moindre sensation de fraîcheur.

Deux phrases d’Alix, lâchées au beau milieu d’une agréable partie de cartes dans le parc du manoir, à l’ombre des tilleuls, avaient suffi à transformer ce dimanche détendu en mission de l’Once.

L’Ordre est en pleine rafle de mécamages, à Paris. Nous partons chasser les Vestes Grises, immédiatement.

Depuis Maison Haute, Naola s’était jointe aux garçons et s’entraînait avec eux plusieurs fois par semaine. Mattéo et elle se battaient maintenant de concert et formaient un duo équilibré… Néanmoins, comme la jeune femme n’avait encore jamais participé à une vraie mission de terrain, Alix lui avait confié un rôle support. Idéal pour commencer sans trop se mettre en danger.

La sorcière avala une seconde lampée, puis porta son poignet au niveau de sa bouche. La peau de son avant-bras, très blanche et parsemée de taches de rousseur, lui rappela qu’elle se trouvait toujours sous couverture. Elle empruntait l’apparence d’une autre femme, petite blonde vénitienne aux traits oubliables, qu’elle avait revêtue à de nombreuses reprises à l’entraînement. Elle s’y sentait à l’aise, à présent, mais se mouvoir sans gêne dans un corps qui n’était pas le sien avait été l’une des choses les plus difficiles à assimiler.

Naola souffla doucement, se concentra et, d’une impulsion précise de magie, activa le canal de discussion du bracelet accroché à son poignet.

« Fort, il y a un deux Vestes à trois rues, sur ta gauche. En mouvement et en chasse. »

Fort. Le nom de code désignait Mattéo. Xâvier répondait à celui de Rapide, elle-même était Alerte. Quant à Alix….

Reçu, annonça Mattéo, au bout de quelques secondes.

La communication déversa sa voix directement au creux de l’oreille de Naola.

Rapide est en train d’attacher notre dernier paquet, poursuivit-il. Il l’expédie. J’avance déjà.

« Reçu. Tu dois pouvoir les empêcher d’atteindre leur cible », précisa la jeune femme.

Elle posa sa gourde au sol, et s’épongea le front. Elle aurait tout donné pour un petit charme de fraîcheur, mais la mission primait sur son confort. Nichée dans les ruines d’un immeuble, adossée contre les décombres d’un mur aux parpaings envahis par la mousse, Naola observait Paris onduler sous la chaleur. La façade effondrée de son refuge offrait une vue imprenable sur les vestiges de l’ancienne capitale.

De la ville gigantesque que décrivaient les livres, il restait un cœur miraculé de vieux immeubles cerclé d’une première zone d’habitations post-cataclysmique au style hétéroclite et d’un pourtour de baraquements brinquebalants et insalubres. Au centre, l’île Notre Dame, du nom de l’édifice millénaire qui s’y dressait encore, et à la périphérie, une forêt parsemée de ruines, sur des centaines de kilomètres.

« Subtil, besoin d’un repérage ? » articula Naola, la main toujours collée à sa bouche.

Alix ne répondit pas immédiatement. Après trois secondes, elle activa le canal entre elles deux : maintenant, oui. Celui-ci s’est montré plus coriace.

« Beaucoup de mouvements quartier nord, dans le bidonville. Peut-être une poche de résistance méca qui s’en sortirait mieux avec quelques Vestes en moins en face. Je peux nous rapprocher pour te détailler la situation. »

Parfait. Pas la peine de vous déplacer, trouve une nouvelle cible à Rapide et Fort.

Pour quelqu’un qui s’était auto attribuée le nom de code Subtil, Alix manifestait une forte propension à foncer dans le tas. Naola esquissa un demi-sourire. Le chat avait un certain sens de l’humour.

La jeune femme ferma les yeux, gonfla ses poumons d’une longue inspiration, expira très lentement, puis laissa filer sa pensée jusqu’à celle de Tourab. L’esprit-vent, en vol à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des toits, salua son afflux de conscience par une vrille joyeuse. Naola perçut le changement d’altitude, le tourbillon de la ville se superposa à ses propres perceptions. Le djinn était aux anges. Il se jouait de l’air chaud de l’été, se délectait de la morsure du soleil comme d’une douce caresse. La sensation d’intense exaltation fit frissonner le corps de Naola, à des kilomètres de là.

Calme bel oiseau, calme.

Relâcher son attention, même un instant, pour boire de l’eau et elle retrouvait son partenaire de vol éparpillé… Aux azimuts !. Intenable ! La jeune femme manœuvra le djinn jusqu’à regagner le contrôle du corps mécanique qu’ils partageaient. Rapace de métal aux ramures d’iris, la fine machinerie canalisait le chaos sauvage de l’esprit et l’aidait à maintenir une unité tolérable pour la conscience de la sorcière. Ils avaient beaucoup travaillé cette technique. Ils tenaient ensemble plus longtemps, sur de plus longues distances et avec une plus grande maîtrise.

Naola leur fit décrire un large cercle autour de la position de Mattéo et Xâvier, attentive. Les garçons, dissimulés sous des capes sombres et derrière leurs apparences d’emprunt, étaient embusqués au coin d’une ruelle et attendaient une Veste Grise. Leur duo, bien rodé, ne laissait aucune chance à leurs ennemis.

Xâvier s’élança au moment où le sorcier passait devant eux et ils se heurtèrent violemment. Le français lâcha une série de jurons, alors que le fauteur de trouble s’excusait en se relevant péniblement. Toute l’attention de leur cible focalisée sur son ami, Mattéo sortit de l’ombre et visa la nuque du gars. À peine debout, la Veste Grise s’écroula dans ses bras. Il l’attira à couvert et l’attacha. Son borgne le rejoignit et apposa un objet lisse et blanc sur le torse de leur victime. Il l’activa et, trois secondes plus tard, l’homme retrouvait ceux qui avaient déjà croisé la route du trio, directement transféré devant la prison fédérale de Stuttgart.

Mattéo posa la main sur son poignet et s’adressa à Naola :

« Suivant ? »

Juste en dessous de ma position. Sud-Ouest. Deux gars en patrouille.

« À combien en est Subtil ? » demanda-t-il.

Dix-huit. Vous huit.

« Merde… On accélère… »

Pas de précipitation…

D’un coup d’aile, Tourab reprit de l’altitude et glissa sur la crête d’une bourrasque. Naola souffla, un sourire au coin des lèvres. Elle imaginait les fédérés recevant leurs colis directement livrés au pied des cellules.

L’alerte avait été donnée chez les Vestes Grises et la jeune femme ne tarda pas à repérer des mouvements de troupes plus conséquents. L’Ordre chassait les mécamages, l’Once et ses élèves chassaient l’Ordre, et, à présent, l’Ordre tentait sans succès de débusquer l’Once. Un ballet complexe que Naola décrivait avec précision à ses complices au sol. Ils gardaient un coup d’avance.

Le jeu de cache-cache dura encore une quinzaine de minutes quand Tourab, sans raison apparente, s’agita au creux de leur conscience. L’oiseau effectua plusieurs cercles désordonnés et émit un sifflement de protestation lorsque la sorcière récupéra la main. Ses incartades les avaient menés à l’aplomb de Notre Dame. Naola saisit instantanément ce qui perturbait son partenaire.

Une impression confuse, pressentiment écrasant, densité soudaine de magie, couleurs éclatantes qui filtraient à travers les sens du djinn, mais échappaient à sa compréhension humaine. Danger.

Elle sentit le sorcier bien avant de le voir, debout au centre du parvis, face à l’antique cathédrale, les mains dans les poches de son jean, un sweat par-dessus un simple tee-shirt. L’air décontracté.

Leuthar, pensa-t-elle un instant, avant de se raisonner.

Tourab glissa le long d’un courant plus chaud, tournant autour de l’homme, à bonne distance. Naola, à l’abri dans sa planque, réprima un frisson et porta précipitamment son poignet à sa bouche.

« Fillip, diffusa-t-elle sur leurs trois canaux. Fillip, sur le parvis de Notre Dame, décrivit-elle d’une voix pressante. Il semble attendre quelque… Oh ! Merlin c’est pas vrai ! »

*

Les pavés tremblaient. À trois mètres autour de Fillip, la pierre se déchaussait et le sol s’entrechoquait, percussions minérales dont la rumeur, à peine un murmure stupéfé, enflait à présent en cacophonie lapidaire.

L’homme, stoïque au cœur du séisme dont il était l’épicentre, gardait les mains au fond de ses poches et le regard rivé dans l’œil cyclopéen de Notre Dame. La rosace chatoyait entre deux rayons de lumière, splendide ouvrage aux courbes si fines qu’elle paraissait animée d’une vie propre, détachée des bassesses du monde.

Le sorcier et la façade gothique se toisaient, elle drappée de sa superbe indifférence, lui tendu par l’effort surhumain qu’il s’appliquait à dissimuler sous un masque affable. Il retenait ses sortilèges, barrait sa puissance, pour qu’à l’instant où il la relâcherait, rien ne puisse y résister. L’air vibrait, la magie sifflait, filait, refluait, ondulait autour de lui, sans qu’il ne donne l’impression de s’en soucier.

Il affichait un sourire, un air de rien. Il fallait que cela n’ait l’air de rien. Il devait paraître aussi à l’aise à Paris que Leuthar l’avait été à Niémen. Marquer les consciences, marteler son message. La cathédrale devait sa sauvegarde aux humains et aux sorciers qui, par le passé, avaient œuvré ensemble pour préserver et restaurer l’édifice. De cette alliance, l’Ordre ne voulait plus, et sous leur résolution, même la plus solide des constructions allait s’effondrer comme un tas de brindilles balayé du revers de la main.

Fillip perdit son regard vers des deux flèches, dressées à crever le ciel, loin au-dessus de lui. L’alerte devait avoir été donnée. L’armée fédérale arrivait. Les spectateurs prenaient place, la presse se terrait déjà dans les bâtiments aux abords de l’édifice, le spectacle pouvait commencer. Il leva son poing fermé vers la bête millénaire.

La pierraille autour de lui se tut, plongeant le parvis dans son dernier silence. Le vitrail de la rosace explosa ; un bruit de cristal brisé, mélodieux hoquet de surprise. Les vitraux des tours nord et sud suivirent dans un subtil contrepoint. La pluie de verre scintilla sa symphonie de couleur sous le soleil d’été, dernier éclat avant de crépiter mille tintements contre les pavés. Le tonnerre d’une explosion emporta les délicates notes, noyées par le fracas des blocs de calcaire brisés.

Notre Dame tressaillit. La magie du sorcier plongeait dans les entrailles de la ville, détruisait les cavités du sous-sol fragilisé par un millénaire d’asservissement humain. Un roulement grave s’élevait du parvis, de plus en plus fort. Fillip baissa lentement la main. Le plus difficile était passé, ses maléfices lancés, ne lui restait plus que le spectacle à savourer.

Notre Dame gémit. La façade de la cathédrale s’effritait, ses fondations grinçaient, ses murs craquaient. Le grand portail et son cortège de saints aux regards froids se fendit, posant un point final au jugement dernier qu’il n’avait cessé de tenir, siècle après siècle. La lézarde courut sur toute la hauteur du monument. Gargouilles et statues se jetèrent dans le vide sur son passage. Un nouveau coup de semonce, plus sourd, plus grave que les précédents déchira le tumulte. Notre Dame tituba.

Elle s’enfonça de presque un mètre, ses tours tanguèrent, le toit de la nef s’effondra et l’antique façade s’affaissa vers l’avant. L’édifice, l’échine brisée, s’inclina devant son bourreau. Le sorcier sourit, glissa les mains au fond de ses poches, puis tourna les talons.

*

Entraînée par la cathédrale, toute l’île s’enfonçait dans les flots de la Seine. Alix, juchée sur le bâtiment le plus haut du coin, s’était jetée un sortilège de longue-vision et observait le désastre, les dents serrées. La peau sombre de sa couverture, un quarantenaire aux épaules larges et à la chevelure nattée, avait pâli de rage. Notre-Dame de Paris, le symbole de l’alliance entre les sorciers et les humains, le monument massif survivant des cataclysmes, le chef-d’œuvre d’architecture, allait disparaître sous ses yeux.

Elle sentit la poche intérieure de sa veste s’agiter vivement. Elle en sortit un petit hérisson rouge, le mémorigami d’urgence de Serge. La présence d’Amalia était requise immédiatement. Fillip avait fait sauter Notre Dame de Paris.

« Je suis déjà au courant… » murmura-t-elle amèrement, pour elle-même.

Les affaires humaines et sorcières tombaient sous sa responsabilité. Elle allait devoir calmer les Seinois, pacifier Paris, tenir conférence sur conférence pour justifier l’incapacité du gouvernement à prévoir l’imprévisible. Un mois seulement s’était écoulé depuis le Gala et elle se retrouvait à gérer une nouvelle crise. Fillip préparait quelque chose.

Une explosion résonna dans toute la vallée. L’île de la Cité tout entière se mit à bouger, à baisser. Les Vestes grises avaient disparu les unes après les autres, alors que les P.M.F. se pressaient sur le parvis, tentant d’éviter la chute du symbole.

Alix plissa les yeux, la mâchoire serrée par la colère. Cette catastrophe la dépassait, elle ne voyait pas comment l’endiguer. Faire intervenir la Confrérie lui coûterait trop cher et prendrait trop de temps. Elle ne pouvait empêcher la destruction du bâtiment. Impuissante, à nouveau. Elle souffla doucement, détendit ses épaules et brida son amertume. À défaut de mieux, elle tirerait la situation à l’avantage de l’Once. Notre Dame était perdue, de toute façon.

« Fort et Rapide, rejoignez-moi. J’ai besoin de vous pour m’épauler. Amalia Elfric va être de la partie. Alerte, conserve un œil sur la cathédrale, préviens-nous de toute anomalie. »

L’Once sauta du toit et atterrit en douceur huit étages plus bas. Ses élèves se matérialisèrent près d’elle dans la seconde qui suivit.

« Tu vas attaquer Fillip ? demanda Mattéo.

— Il est parti. Je dois rejoindre l’armée pour gérer la crise, tout l’Ordre sait déjà que l’Once est ici. Je vais profiter de la situation pour perfectionner ma couverture.

— Tu vas te dédoubler… commença Xâvier

— Et provoquer un contact », conclut son ami.

Alix hocha la tête et sortit une demi-douzaine de sérums, des boosters qu’elle comptait ingérer avant cette douloureuse épreuve. Elle les aligna sur le pas d’une porte. D’un geste nerveux, elle ajusta leur position, le temps d’intégrer pleinement sa décision. Elle allait s’épuiser, mais elle en ressortirait plus forte.

« En tout cas, leur diversion avec les mécas aura bien fonctionné, soupira le jeune borgne.

— Un peu trop bien, même », grogna le Maître.

Prise d’un terrible doute, Alix activa à nouveau son canal de discussion et s’adressa à Naola en portant le poignet à sa bouche :

« Alerte. Est-ce qu’il y a du monde dans la cathédrale ? »

Où emmenaient-ils les mécas qu’ils raflaient depuis tout à l’heure ?

Je suis déjà dessus.

Naola sentit son estomac se tordre quand Tourab et elle piquèrent vers le monument. Elle venait de passer l’entière maîtrise de leur corps métallique au djinn, plus vif et plus à l’aise dans les airs. L’oiseau s’engouffra à travers le toit béant, redressa au raz du sol et se faufila entre les travées. Le dallage de la nef s’ouvrait d’un immense trou dans lequel les colonnes menaçaient de tomber ; un chaos de pierres brisées que la Seine infiltrait à gros bouillons.

L’île est en train de couler, réalisa la jeune femme. Pas de trace des mécas. S’ils s’étaient trouvés là, le séisme les avait avalés. Tourab poussa son exploration vers le chœur, évitant de justesse un morceau de charpente suivi d’une cloche dont le gong surplomba un instant vacarme en s’écrasant contre la pierre. Le son se répercuta contre les arcades, sa terrible vibration perturba quelques secondes la liaison entre la sorcière et le djinn. Naola serra les dents, mais tint bon. Elle avait repéré les mécamages.

Les prisonniers rassemblés au niveau de l’autel, au centre du chœur, scrutaient la voûte chancelante. Certains d’entre eux s’affairent autour de blessés. Une partie du groupe avait été décimé par les premières chutes de pierres et le majestueux transept de Notre Dame offrait un spectacle sanglant.

« Subtil. Mécas repérés, articula la jeune femme d’une voix blanche contre son poignet. Une trentaine de survivants, en plein milieu du bordel. Presque sous la flèche. Merlin ça s’effondre de partout ! »

La sorcière ferma les yeux, brutalement attirée vers la conscience du djinn. Tourab, d’une incartade, venait de leur éviter de finir écrasés par fronton d’une colonne en perdition. L’esprit vent, de rage, se fit rafale et envoya l’impertinent minéral s’abîmer dans les remous du fleuve. Naola, à des kilomètres de là, tomba à genoux et faillit vomir. Son partenaire de vol, lorsqu’il manquait de puissance, puisait allègrement dans la magie de la sorcière pour alimenter la sienne.

Alerte ! Réponds !

La voix d’Alix lui parvint comme dans un coton lointain. La jeune femme grogna. Notre Dame naufragée se superposait à ses sens et lui donnait le tournis.

« Je te reçois. »

Un problème de ton côté ?

« Tourab est un peu trop gourmand, rien de grave, répondit Naola, les yeux fermés. L’eau monte et la flèche risque de tomber sur les mécas d’un instant à l’autre. »

Je t’envoie Fort. Il te fournira ce que l’autre te prend et plus si nécessaire.

Mattéo apparut aussitôt côté d’elle, soucieux. Il s’agenouilla à son niveau, attrapa ses mains et lui demanda d’un regard la permission de toucher ses concentrateurs pour accélérer le transfert de magie. Naola hocha la tête en refermant ses doigts sur sa paume.

Est-ce que tu peux protéger les mécas ? poursuivit Alix par le canal de diffusion.

« On va faire notre possible, mais vaut mieux pas que les secours traînent. »

Je fais au plus vite.

Naola cala son épaule contre Mattéo et laissa de nouveau sa conscience filer jusqu’à la cathédrale. Le djinn l’inonda de soulagement, elle lui insuffla la nécessité de préserver les êtres encore en vie dans l’édifice. L’oiseau de métal vibra d’assentiment et la suite ne fut qu’un enchaînement de rafales, bourrasques et tourbillons. Un déferlement d’air en cyclone dont l’œil paisible encadrait les mécamages qui se serraient les uns contre les autres, terrifiés. Lorsqu’un gros projectile parvenait à passer, Tourab consommait une quantité terrible d’énergie pour le dévier. Ils devaient tenir, le temps qu’il faudrait.

*

« Maintenez l’ogive ! Régis, toi et tes gars, vous vous occupez des berges du sud ! Et trouvez-moi ce putain de bâtisseur ! » hurlait Serge, en sueur, concentrateur actif pointé sur les pierres branlantes de la tour nord.

Il repéra d’un coup d’œil Amalia Elfric, tout juste débarquée, blanche. Un flash les aveugla. Les journalistes s’étaient montrés aussi promptes à accourir que l’armée et Serge n’avait pas pris le temps de leur interdire la zone.

« Amalia ! Prends le relais pour la tour sud ! Kalin va s’effondrer avant le bâtiment, il a besoin d’aide !

— On n’a pas assez de monde pour les berges ! cria quelqu’un derrière eux.

— Attention ! »

La tour sud s’écroula. Amalia leva le bras. La chaînette qui reliait ses bagues à son bracelet s’illumina d’un sortilège puissant, une vague qui écarta in extremis les sorciers condamnés. Au fil des siècles, les vieilles pierres du bâtiment avaient été ensorcelées pour résister à la magie. Cela rendait la démonstration de l’Ordre plus terrible encore et leur compliquait la tâche.

La tour sud au sol, l’ordre de Serge n’avait plus d’importance et Amalia se dirigea vers les berges. L’eau inondait déjà toute cette partie de l’île, elle en avait jusqu’à mi-mollet.

Elle s’arrêta net, figée par le spectacle de l’Once courant vers eux avec toute la puissance de ses longues foulées. Nouveaux éclats de lumières, nouvelles photos. Serge, derrière elle, grogna un «comme si c’était le moment». L’animal reprit forme humaine à quelques mètres du Commandant des Armées.

« Il y a du monde à l’intérieur ! Faites-leur un passage ! ordonna le sorcier dont l’Once avait pris l’apparence.

— Il y… quoi ? s’affola Serge.

— Les mécas qu’ils raflaient, c’est là qu’ils les emmenaient ! Par Merlin, plus vite ! »

L’Once avait déjà braqué son concentrateur ganté sur la façade et usait de toute sa puissance pour retarder l’affaissement du portail. Son sortilège scintilla et se mêla à ceux de la quinzaine de sorciers en train de se démener sur le parvis.

Amalia réagit en première. Elle fit sortir deux colonnes de pierre des restes de la tour sud. L’armature grinça, trembla, puis trouva un point d’équilibre incertain, mais salvateur.

« Serge ! Laisse la tour ! À trois on peut ménager un passage !  »

Elle se retourna et héla la petite trentaine de P.M.F. qui les entouraient.

« J’en veux la moitié pour consolider, assurer nos arrières, l’autre moitié sur les berges. Sortez-moi cette île de l’eau ! Serge, l’Once, avec moi ! »

Amalia s’engagea vers l’entrée de l’édifice et posa un instant la main sur l’épaule de l’Once. Le criminel qu’elle cherchait depuis si longtemps lui adressa un regard équivoque et, sous les flashs des photos, avec l’aide de Serge, ils firent exploser ce qu’il restait de la porte pour entrer dans l’édifice en démolition.