Révélations

La neige crissait sous la foulée légère de l’Once. Loin des montagnes où la petite Faï s’était enfoncée dans l’hiver, Alix dévalait les pentes douces d’un massif baigné par les toutes dernières lumières du jour. Les pâles couleurs du crépuscule jetaient leurs ombres pastelles sur le paysage vallonné, entrelacs de blanc immaculé et de gris bosquets de conifères.

Le grand félin s’immobilisa en haut d’un promontoire rocheux et glissa son regard d’ambre sur les contreforts. L’endroit offrait une vue dégagée sur son lieu de rendez-vous. Elle poussa un soupir qui se dissipa en volutes de vapeur dans l’air vif, puis s’allongea sur la pierre et posa sa tête sur ses pattes croisées.

Elle se demandait encore si elle ne commettait pas une grave erreur. Son corps peinait à se remettre des doses de radiation tout à fait anormales qu’il avait reçues quelques jours plus tôt. Elle n’escomptait pas une rémission complète avant un mois, pourtant elle ne pouvait attendre ce délai pour répondre à la sollicitation du vampire.

Il l’avait prévenue, sur le Panatlantique : elle ne devait pas négliger son invitation. Au moins lui avait-il laissé la possibilité de choisir le lieu de rencontre. Une montagne, peu éloignée de Stuttgart, peu habitée, propice à l’installation rapide d’un enchantement de confinement… Alix avait naturellement établi les Vosges comme terrain de jeu.

Elle s’était accordée la journée pour préparer la zone, à son rythme, sans forcer – elle n’en avait pas les moyens, de toute façon. Déjà dédoublée pour ne pas s’absenter du Magistère, elle limitait ses dépenses magiques au maximum. Tout excès lui coûtait cher : une crise de tétanie, suivie d’une interminable période de spasmes, symptômes d’un corps sorcier en lutte contre les radiations.

C’était Naola qui lui avait apporté le message de l’Informateur ; elle qui l’avait convaincue de l’urgence d’accepter, malgré son état ; elle qui avait communiqué le lieu de rendez-vous au vampire. Si elle n’avait arboré une gueule aux longues dents, l’Once aurait souri. La jeune sorcière, à nouveau, avait manifesté son agacement à l’idée de leur servir d’intermédiaire. Pourtant, elle gérait plutôt bien leurs entremises.

Alix ne s’attendait cependant pas à la voir prendre part active à l’échange, aussi son apparition au beau milieu de la plaine enneigée la prit au dépourvu, puis provoqua sa colère. Cette arrivée impromptue au cœur de la zone de rendez-vous en avait déclenché le confinement. Naola et l’Once étaient seules à dix kilomètres à la ronde et rien ni personne ne pouvait entrer ou sortir, hormis Alix elle-même.

Le grand félin s’élança depuis son rocher. Elle dévala la pente en longues foulées parsemées de grognements, démonstration de son vif agacement.

À quelques mètres de la jeune femme, Alix se fondit dans l’apparence qu’elle comptait présenter au vampire : un homme au torse large et aux cheveux tressés.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Où est-il ? attaqua-t-elle.

— Il faut croire qu’il m’a envoyée en repérage », maugréa la Naola.

Les mains dans les poches de son pantalon, les épaules carrées et la mine fermée, elle soutint le regard de l’Once. Sa cape chaude battait sous la brise et laissait des sillons dans la poudreuse fraîche.

« C’était vraiment nécessaire ? répliqua Alix, sèchement. Réarmer le dispositif de sécurité me coûte trop de magie ! »

Elle chercha dans un pli de son épaisse cape de laine noire et en tira une bille d’Iris : un accélérateur.

« Et, bordel, Naola ! reprit-elle sur le même ton. Tu es en danger, ici, entre Mordret et moi. Je ne tiens pas à te voir rester ici ! »

L’intéressée écarta les bras en signe d’impuissance.

« Mordret a eu l’air de considérer que ma présence t’apporterait une espèce de caution. Tu ne tiens pas à me voir rester ici, mais lui a refusé de venir sans que je sois là. Tu aurais préféré qu’il te pose un lapin ? »

L’Once ne répondit pas. Elle occupait ses doigts en manipulant la bille d’Iris. Non, bien sûr qu’elle n’aurait pas souhaité qu’il ne se montre pas. S’il voulait tant la rencontrer, s’il l’avait prévenue, c’est qu’il détenait une information importante à lui communiquer. Alix serra les dents.

« Je suis incapable d’assurer ta protection en ces lieux, s’il s’attaque à toi. Néanmoins, sache qu’il n’y aura pas d’autre source de danger. »

Naola sourit et fronça le nez, amusée malgré sa tension.

« Je suis plus à même de me protéger de lui que de toi, Alix. De son point de vue, c’est toi, le danger pour moi. Il met son point faible sous ton concentrateur… Enfin, je suppose aussi que ça l’amuse, m’envoyer à sa place. Une façon d’affirmer son influence sur moi… »

La jeune femme haussa les épaules et exalta une volute de condensation.

« Qu’il pense ce qu’il veut. »

Alix l’observa encore quelques longues secondes. Si, vraiment, l’informateur et elle considéraient Naola comme une vulnérabilité, alors la rencontre se tiendrait sur un pied d’égalité.

« Un vampire de mille ans qui juge une gamine de trente ans comme son point faible, et qui la laisse se marier, grogna-t-elle. Comment veux-tu que j’y croie ? »

Naola, comme seule réponse, esquissa un sourire.

« Bien, se résigna Alix. Je suppose que tu l’amènes avec toi ? »

Naola hocha la tête et Alix colla la bille d’Iris contre son concentrateur ganté et intégra la magie à son corps. Elle frissonna. Elle n’avait plus l’habitude de sentir son niveau si bas et avait l’impression d’être en manque.

D’un geste, elle réarma l’enchantement et libéra Naola de son emprise. La jeune femme disparut, puis réapparut quelques secondes plus tard, accompagnée de la longue silhouette du Vampire de Stuttgart, encapé d’un vêtement le protégeant des derniers assauts du jour.

Naola fit un pas en arrière, les bras croisés.

« Monsieur Boirbe, ravie de vous revoir sur la terre ferme…

— Il est heureux que vous ayez pu l’atteindre, répondit la créature d’une voix neutre. J’admets n’avoir guère parié sur cette probabilité.

— Je vous l’ai dit : je ne compte pas mourir si facilement, sourit l’Once. Mais, à vrai dire, cela m’a arrangée. Si vous aviez parié sur ma survie, vous m’auriez sans doute trouvée démunie en pleine mer ou sur la plage.

— Vous trouver démuni là bas, ou affaibli ici, ne m’intéresse pas, répondit-il dans un discret éclat de canines. J’ai trop de distraction à traquer votre nom pour me gâcher ainsi le plaisir de votre chasse. »

Alix hocha doucement la tête. Elle comprenait parfaitement la nécessité, pour cet être immortel, de s’inventer des passe-temps durables, quitte à ne pas abréger ses recherches.

« Dans ce cas, je suppose que c’est un plaisir pour moi de ne pas la voir s’écourter…

— Une aubaine, indéniablement », conclut la créature dans un sourire carnassier.

Le jour se terminait et, dans la pénombre du vallon, il découvrit son visage de marbre, puis observa son vis-à-vis avec intérêt, comme si, d’un regard, il avait pu déchiffrer l’apparence d’emprunt de l’Once. D’un coup de dent, au simple goût de son sang, sans doute aurait-il pu en savoir bien assez.

« J’imagine que vos actions à l’encontre de l’Ordre et son leader vont quelque peu souffrir de votre convalescence.

— Je ne vais pas prétendre le contraire.

— Même en pleine santé, Fillip reste hors de votre portée. »

L’Once se figea un instant, mais acquiesça.

« S’il ne l’était pas, j’aurais déjà contre-attaqué. Outre sa progression remarquable depuis notre première rencontre, il use d’un sortilège de dédoublement différent de ceux dont j’ai connaissance. Ses clones ne subissent pas de dégât. Naola en a fait les frais et il en a fait la démonstration lors du Gala. Vous avez dû, vous aussi, voir des mnémotiques.

— Nul besoin de consulter quoique ce soit lorsqu’on a pratiqué l’artifice. »

Alix fronça les sourcils, puis sourit avant de lâcher un léger rire.

« Vous l’avez pratiqué ? De la magie millénaire ? Fillip est allé chercher loin une porte de sortie à tout affrontement…

— La tradition de sa transmission est orale. Un aïeul l’aura appris à Fillip, comme un savoir ancestral. Il semble qu’il ait saisi toute la mesure du potentiel de cet atout. »

L’Once retint un geste de la main dans ses cheveux, geste typique que Mattéo lui empruntait sans s’en rendre compte. Elle avait consulté tant de livres en quête d’informations sur ce maléfice… À l’heure qu’il était, il ne devait rester aucune trace de la personne ayant transmis ce savoir au leader de l’Ordre.

« Fillip est un gars malin, ce n’est pas une surprise, mais cela complique un peu plus mes recherches. Connaissez-vous quelqu’un capable de me l’apprendre ? À moins que les souvenirs de votre vie sorcière ne soient assez vivaces pour me décrire le procédé ?

— Certains enseignements ne s’oublient pas.

— Je n’ai pas besoin de le reproduire, je veux savoir comment il fonctionne pour le casser. »

La sorcière prit le temps de réfléchir. Mordret attendait de sa part une information en échange. Elle jeta un coup d’œil à Naola. En retrait, les mains dans les plis de sa cape, la jeune femme affichait un air qu’elle devait espérer neutre, mais elle peinait à dissimuler sa surprise aux déclarations de son ancien patron. Elle coula un regard vers le dos du vampire, puis reporta son attention vers l’Once, à qui elle adressa un sourire encourageant. Alix pinça les lèvres et croisa les bras. Mieux valait ne pas amorcer la négociation avec trop d’enthousiasme.

« Ce que vous avez fait de mes dernières informations ne me laisse pas une grande marge pour vous en livrer de nouvelles… Naola peut témoigner de la colère dans laquelle cela m’a plongée.

— Allons, sorcier, ne me reprochez pas vos erreurs de jugement, souffla le vampire. J’ai un compte à rendre au leader de l’Ordre et j’escompte, par votre entremise, lui rendre discrètement la monnaie de sa pièce.

— Par dessus tout sentiment, vous devez bien comprendre la colère : ce n’est pas quelque chose que l’on maîtrise quand on se sait en faute. Ce n’est pas un reproche, c’est une remarque. »

Elle avait néanmoins bien saisi le message. Il n’attendait pas une information à la hauteur de la sienne : il voulait l’utiliser comme instrument de sa vengeance.

« Vous prenez bien des détours pour mener vos représailles. User de vos dents et de votre vitesse serait bien plus efficace que de m’enseigner quelques techniques passées…

— Ceux de ma race, pour d’évidentes raisons éthiques, sont favorables aux agissements de l’Ordre. Nombre d’entre eux leur vendent leurs services et Fillip s’entoure volontiers des miens pour assurer la sécurité de ses repaires. Je ne tiens pas à ce que ma… contribution… aboutisse à une quelconque reconnaissance ou arrive aux oreilles de ma communauté.

— Vous aurez, en tout cas, ma propre reconnaissance, aussi cocasse que cela puisse paraître. »

Alix s’accorda quelques secondes de plus, puis choisit l’information qu’elle souhaitait lui laisser. Elle afficha un sourire amusé, volontairement plus doux que ceux qu’elle abordait habituellement sous cette couverture.

« Si nous devons travailler ensemble le temps que je comprenne le fonctionnement de cet enchantement, je vous prie d’arrêter de me genrer au masculin. Je suis une femme, bien évidemment. »

Naola haussa les deux sourcils et s’agita à cette déclaration, lançant un regard alarmé à la sorcière, attitude qui suffit à confirmer la véracité des propos au vampire. Mordret découvrit largement ses canines dans un sourire froid.

« La bibliothèque de mon établissement sera plus propice à votre apprentissage et vos recherches. »

La femme, sous sa forme masculine, rit de bon cœur.

« Bien sûr ! Vous voulez aussi mes papiers, un sérum de vérité officiel et un détail de mes allers et venues ces derniers mois ? »

Alix fit claquer sa langue et haussa les épaules. Elle tourna la tête vers Naola.

« La salle d’entraînement serait plus appropriée, si tu m’autorises à m’y rendre pour en sécuriser l’accès avant votre arrivée…

— Le maître de mon futur mari et mon ancien patron chez moi, comment pourrais-je refuser ? rit, un peu nerveusement, la jeune femme. Fais ce que tu veux. »

*

« C’est assez, sorcière », lâcha Mordret de sa voix atone.

Les deux silhouettes de l’apparence masculine revêtue par l’Once s’immobilisèrent au milieu de la salle d’entraînement. La nuit, déjà bien entamée, obscurcissait les hautes fenêtres du bâtiment et Naola, installée en tailleur sur un banc disposé contre l’un des murs, luttait contre le sommeil.

Le vampire avait sommairement expliqué les bases de ses antiques connaissances à son élève improvisée et avait ensuite passé le reste du temps à commenter, rectifier la posture, la prononciation, l’attitude de l’Once et l’exécution du maléfice ; faisant démonstration d’un sens de la pédagogie aussi exécrable que particulier qui n’était pas sans rappeler des souvenirs mitigés à son ancienne serveuse. L’Once, en revanche, s’en était accommodée.

Le Chat relâcha le sortilège et redevint une. Son concentrateur, ancré au creux de sa main, ne cessa pas de briller. Impossible de baisser totalement sa garde face à l’informateur de Stuttgart.

« Merci pour vos enseignements.

— J’escomptais en effet vous enseigner, pas vous tuer, maugréa Mordret.

— Vous ne m’avez pas tuée.

— C’est heureux pour vous, mais votre état est déplorable, grogna le vampire en sortant de sa poche la montre à gousset dont il se servait pour se déplacer. Vous avez l’essentiel, reposez-vous avant de poursuivre. Mademoiselle ?

— Monsieur ? répondit Naola en bâillant.

— Ces entrefaites vous auront distraite de mon livre de compte, j’entends qu’il soit à jour avant la fin de la semaine.

— Je ne travaille plus pour vous et je ne suis pas votre secrétaire, Monsieur.

— Avant la fin de la semaine », insista le vampire en s’estompant progressivement.

L’instant d’après, il avait disparu et Naola poussa un long soupir. L’Once émit un très léger rire avant de se diriger vers le mur avoisinant, la main crispée sur son ventre. Son enveloppe masculine s’y adossa et s’affala au sol. Ses doigts à plat passée sous son T-shirt, contre sa peau, diffusaient un charme antalgique. L’épreuve creusait son visage de sillons de douleur qui perdurèrent lorsqu’Alix reprit son apparence.

Naola sauta sur ses pieds et s’approcha d’elle, sourcils froncés.

« Ça ne va pas ?

— Le sortilège est gourmand en magie et ma magie préfère s’occuper de mon corps, en ce moment. »

La sorcière, les épaules et la tête basse, avait les traits tendus. Ses jambes dépliées se crispaient sous l’effet de crampes qu’elle cherchait sans succès à dissimuler. Naola fronça le nez, puis sortit son concentrateur. Elle s’accroupit et apposa l’artefact contre la cuisse de l’Once, sans lui demander son avis. Elle y diffusa un charme de récupération musculaire régulièrement utilisé sur les jeunes athlètes qu’elle entraînait à l’école. Alix se tendit un peu plus, puis esquissa un léger hochement de tête.

« Merci.

— C’était inespéré, mais c’était pas raisonnable. Les gars auraient pu apprendre le sort à ta place », grogna Naola.

Alix ne répondit pas immédiatement, focalisée sur les soins qu’elle s’apportait. À gestes mesurés, elle apposa sa main sur son épaule pour y appliquer un autre enchantement.

« Je ne pouvais pas passer à côté d’un apprentissage à la source. »

Naola acheva son maléfice, puis le reconduisit sur l’autre jambe de la sorcière. Elle resta silencieuse de longues minutes, attentive à la respiration d’Alix qui s’altérait de saccades lorsque la douleur devenait insupportable.

« Pierre pourrait te soigner, lâcha-t-elle au bout d’un moment.

— Pierre ? »

Alix lui jeta un coup d’œil, comme pour confirmer une plaisanterie, mais Naola s’avéra on ne peut plus sérieuse. L’Once grogna.

« On ne peut pas se fier à lui : même s’il le veut, il est incapable de garder un secret. Autant écrire sur son front “je sais qui est l’Once”.

— Et alors ? T’as l’intention de le laisser quitter le manoir demain matin ? » répondit sèchement la jeune femme.

L’Once ferma les yeux, les dents serrées.

« Vous êtes tellement peu nombreux à connaître mon identité. C’est une preuve de confiance que je n’ai pas l’habitude d’offrir si facilement…

— C’est un bon médic’, pour son âge, argumenta Naola. Il passe le plus clair de son temps à potasser des livres de médecine. Il a un bon fond, ce gamin, mais si ça te coûte de le mettre dans la confidence, laisse-le te voir sous couverture au moins. »

Alix secoua la tête, dénégation qui lui arracha une grimace, signe d’une nouvelle crampe.

« Dans l’état dans lequel je suis, me faire soigner sous une apparence d’emprunt ne servirait à rien. Je connais mieux mon corps que ceux de mes doublures. Faire le lien entre les deux demande un esprit libre et de la magie. Actuellement, je n’ai ni l’un ni l’autre. »

Elle pinça doucement les lèvres, les yeux toujours fermés. Elle poussa finalement un soupir et capitula.

« Très bien. Va me le chercher, mais n’en parle pas aux garçons. »

Naola hocha la tête, acheva son sortilège de soin, puis se transféra devant la chambre du jeune homme, à laquelle elle frappa.

La porte s’ouvrit immédiatement sur l’héliade qui gratifia la sorcière d’un grand sourire. Dans son dos, Xâvier était installé dans l’un des fauteuils de la pièce, un verre à la main. Une petite dizaine de bouteilles d’Armoric s’alignaient sur la table basse.

« On fait une dégustation, l’accueillit Pierre, enjoué.

— Tu es en train de le saouler ? grogna Naola en se penchant vers le borgne.

— Non : les sorciers tiennent bien l’alcool quand ils ne sont pas bizarres, rétorqua-t-il.

— Je t’emmerde, Xâv, se récria la jeune femme qui était de ceux-là. Bref, Pierre, j’ai besoin de tes aptitudes de Médic’, tu viens ?

— Un problème ? », s’inquiéta Xâvier, d’un coup parfaitement sérieux.

Pierre, de son côté, afficha un air concerné, attira à lui son matériel et y prit une fiole. Il la vida d’une traite.

« C’est pour éliminer l’alcool de mon corps, précisa-t-il. Mattéo s’est blessé ? »

— Mattéo va bien, c’est plus un… problème de fille, inventa Naola d’une voix légère. Allez… »

Elle lui saisit le bras et les transféra dans les vestiaires de la salle d’entraînement. La pièce mal éclairée jeta des ombres sur leurs visages.

« Tu veux toujours nous aider à lutter contre ton frère ? » articula-t-elle sans le lâcher.

Son ton, badin lorsqu’elle s’était adressée à Xâvier, sonnait à présent d’un sérieux qui tirait vers le solennel.

« Heu, oui. Mais quel rapport avec tes règles ? répondit l’héliade, visiblement déstabilisé.

— Absolument aucun. Tu es sûr de toi ? »

Pierre la dévisagea avec curiosité.

« Tu ne voulais pas que Xâvier soit au courant. C’est risqué, pour moi, ce qu’on va faire ? demanda-t-il.

— Fondamentalement, non, c’est pas risqué, sourit Naola, amusée de ses déductions. Tu ne diras rien, ni à Xâvier ni à Mattéo ?

— Je… »

L’héliade fronça les sourcils. Quelques mouvements rapides de ses yeux trahissaient ses réflexions : quel sans danger méritait qu’il cache quelque chose aux deux amis ?

« Et l’Once est au courant de ce que tu fais ? »

Naola sourit, mais ne lui répondit que par un haussement d’épaules. Elle tourna les talons et s’arrêta, la main sur la poignée de porte.

« Si tu veux toujours nous aider à lutter contre ton frère, viens, sinon retourne à ta dégustation. »

L’héliade resta sur place une seconde, puis la rattrapa, en vitesse. Après le cinéma qu’il leur avait joué, il ne pouvait pas passer à côté de cette occasion d’entrer dans la petite équipe.

Dans la salle d’entraînement, il marqua un temps d’arrêt en découvrant Alix, puis se précipita vers elle.

« Amalia ? s’écria-t-il d’une voix étranglée. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »

À chaque question, il sortait un nouvel instrument médical. Il avait l’air sincèrement inquiet de l’état de la Magistre et ne semblait pas faire le parallèle entre l’Once et celle qui l’avait hébergée quelques mois plus tôt.

Naola croisa les bras sans parvenir à retenir un sourire en coin. Elle n’était pas convaincue que le jeune homme ait la maturité nécessaire pour se rendre compte de ce à quoi il était en train de s’engager, mais ils avaient besoin de son aide. De son côté, l’Once regardait l’héliade s’affairer avec un certain amusement.

« Ici, on m’appelle Alix, révéla-telle. Tu feras attention, j’ai été exposé à quelques radiations lors de l’explosion du cargo… »

Pierre se figea, le temps d’intégrer la nouvelle. L’évidence le rattrapa et le laissa bouche bée.

« C’est… brillant », souffla-t-il simplement, admiratif.

Il ne posa pas plus de questions et s’attela à remettre sa patiente d’aplomb.

*

La médic’ opérait depuis maintenant trois heures. Adélaïde était penchée, voutée même, au-dessus du petit corps de sa patiente. Une main pour soutenir son propre poids, appuyée sur le chevet, l’autre à quelques centimètres du torse nu de l’humaine.

S’il avait suffi de descendre la pente plus ou moins en ligne droite pour découvrir Grimm, inconscient dans la neige, la fillette, elle, s’était volatilisée. Le vent qui soufflait sans discontinuer dans la vallée avait effacé ses empreintes en quelques instants.

Adélaïde, appelée en urgence, avait déjà passé la nuit au chevet du mécamage. De son point de vue de médic’, la dégringolade à flanc de montagne ne lui avait laissé que des blessures très superficielles. Ses côtes guérissaient vite et, au matin, il ne lui restait plus que de fines cicatrices rouges à la place des nombreuses plaies qui avaient déchiré sa peau. Dans quelques heures il n’y aurait plus rien.

L’état de l’enfant, en revanche, la préoccupait. Après avoir passé des heures à la chercher, ils l’avaient découverte au fond d’une crevasse, dissimulée par une petite congère. La gamine était restée là des heures, transie de froid, brûlée par la neige.

Adélaïde avait dû aider sa respiration durant toute la première partie de son intervention, tant son organisme avait été affaibli par sa nuit à l’extérieur. La sorcière était formée aux soins des êtres magiques. Agir sur un corps qui en était dénué était une expérience nouvelle, très étrange, et qui lui demandait bien plus d’énergie qu’un cas classique.

« Comment est-ce qu’elle va ? » s’enquit Grimm, sur le pas de la porte.

Au ton de sa voix, Adélaïde sut qu’il y avait une vraie sollicitude dans cette question. L’homme s’était attaché à cette petite. C’était surprenant : ça n’était qu’une humaine.

« Hors de danger », répondit la femme en se redressant.

Elle se tourna vers lui et lui sourit :

« Et toi, comment tu te remets ?

— Bien. Tu fais des merveilles.

— Je n’ai pas pu reconnecter ton bras… » s’excusa-t-elle avec un froncement de nez.

Son épaule se terminait de façon incongrue par un moignon qui rendait toute sa silhouette bancale. Son mécartifice était hors d’usage et le métal glacial avait brûlé la peau du sorcier sur plusieurs centimètres. Impossible, pour l’instant, de réenclencher les liaisons nerveuses avec la prothèse. Il fallait, de toute façon, la faire réviser et toute bonne médecin qu’elle était, Adélaïde n’était pas mécartificienne.

Grimm lui sourit en réponse, puis se rapprocha du lit. Ses yeux glissèrent sur le corps qui y était étendu et il fronça les sourcils :

« Ses doigts…

— Ouais… Nécrosés. J’ai dû les dissocier », souffla la médic’ avec une grimace.

Même hors de danger, l’enfant ne sortirait pas indemne de sa tentative d’évasion. Elle n’était pas habillée pour supporter le froid. Ses mains, nues, avaient été en contact direct avec la glace, un long moment, tout comme son visage.

Adélaïde n’avait pas pour habitude de laisser un patient à moitié soigné, mais elle n’avait pu sauver ses phalanges littéralement gelées. Elle avait été contrainte de retirer l’auriculaire et l’annulaire de sa main gauche.

« Et son visage ?

— Je ne pourrais pas faire mieux… » répondit Adélaïde, à nouveau désolée.

La petite garderait des cicatrices des brûlures sur les avant-bras, mais aussi sa gorge et le bas de son visage. Pour l’instant, la peau était encore rougie, mais les marques s’estomperaient rapidement, sans vraiment disparaître.

« Tu as guéri le mien, pourtant…

— J’ai initié la guérison, oui, mais c’est ta magie qui a pris le relais. Elle, elle n’en a pas… expliqua la sorcière. C’est même pire. Si j’essaie de lui imposer la mienne trop longtemps, elle fait un rejet et son état se dégrade.

— Pauvre gamine… » grogna Grimm.

À nouveau, Adélaïde fut surprise de sa compassion. Elle fronça les sourcils.

« On a prévu de la tuer, tu sais, déclara-t-elle avec sècheresse.

— Ouais, répondit-il après un moment de silence. Ouais, je sais. »

Ils restèrent gênés quelques instants, puis il se racla la gorge et sortit un objet de sa poche. Il déplia le tissu qui l’enveloppait et découvrit un briquet.

« Elle avait ça avec elle. Ça n’appartient à aucun d’entre nous. Je pense qu’elle l’avait déjà quand on l’a emmenée. Et elle sait s’en servir…

— Un briquet ? » demanda Adélaïde en tendant la main.

Elle récupéra l’artefact, l’examina, lui insuffla un peu de magie et obtint une vive flamme orange.

« Je ne vois pas comment une humaine pourrait avoir ça avec elle, précisa Grimm en lissant nerveusement un pli de son tee-shirt.

— Je l’interrogerais quand elle sera en état, conclut la mentaliste, avec un hochement de tête. Maintenant, retourne te reposer. J’essaie de trouver un mécartificien pour ta prothèse.

— Prends ton temps. Je ne suis pas pressé de la remettre, grogna l’homme.

— C’est toujours mieux que de ne pas avoir de bras, Grimm… » répondit la médic’, un peu lasse, car ils avaient déjà eu cette conversation de nombreuses fois.

C’était elle, avec l’argent de sa famille, qui avait financé le coûteux artefact. En tant que médecin, elle ne pouvait qu’encourager ce type d’objets et, en tant qu’amie, elle était allée jusqu’à forcer la main de son patient, ce qu’il lui avait plus ou moins pardonné.

Il haussa les épaules, un geste qui relevait presque du comique, vu son état, puis se détourna.

« Je sais. Mais c’est pas la priorité… » répondit-il en sortant de la pièce.

Adélaïde œuvra encore presque une heure sur l’enfant. La fillette se réveilla quelques secondes, mais la sorcière la contraignit au sommeil. Elle n’avait pas envie de gérer l’otage en plus des difficultés qu’elle éprouvait à la traiter.

Elle se laissa enfin tomber sur une chaise et se passa la main sur le visage. Voilà longtemps qu’une guérison ne l’avait pas tant épuisée. Elle tendit le bras et attrapa le briquet, posé sur la table de chevet. Elle l’examina une seconde fois, perplexe, puis soupira. Heureusement, s’introduire mentalement dans la conscience d’un humain était bien plus simple que de le soigner.

C’était même d’une facilité enfantine : l’otage ne disposait d’aucune défense. Adélaïde s’immisça sans mal dans le cours de ses pensées. La gamine se tourna sur le côté avec un petit grognement, mais ne se réveilla pas. La mentaliste, concentrée, fit délicatement remonter l’image du briquet à sa mémoire. Elle n’avait pas besoin de formuler ses questions. En rêve, la fillette était en train de retisser ses souvenirs autour de l’objet.

Elle déposait la flamme allumée à côté de Grimm. Elle ne voulait pas qu’il meure. Il fallait que les autres le retrouvent, vite. Et elle, elle devait fuir. Pourtant il allait lui manquer, Grimm. Et le briquet aussi. En courant dans la neige, elle se rappela du moment où on lui avait donné.

Adélaïde fronça les sourcils lorsque le visage adolescent d’une jeune fille brune se tissa de songes sous ses yeux. Elle l’avait déjà vue, elle en était certaine. Les minutes qui suivirent la plongèrent dans une profonde agitation.

La mémoire de l’enfant lui livrait l’Once. La gamine connaissait le Chat. Pire. Le Chat veillait sur elle. Depuis combien de temps ?

La petite gémit et se débattit dans son sommeil, mais la femme se releva et vint l’apaiser. La dentelle de son concentrateur médical au-dessus de son front, elle la maintint dans un état propice aux rêves. Elle suivit avec attention la discussion entre leur ennemi et cette enfant, le moment où le chat lui offrait le briquet.

L’Ordre ne l’avait pas enlevée elle par hasard. Ils s’étaient appuyés sur le cliché pris peu après l’attaque des Phytoligocomplexes. On y voyait Amalia Elfric en face de l’Once et cette gamine, entre les deux. Découvrir qu’elle était la fille de l’une des dirigeantes de la nation humaine avait été une excellente surprise. Avoir un moyen de pression de cette efficacité sur l’adulte, c’était influencer tout leur gouvernement. Cela leur avait grandement facilité la tâche. Cependant, ils n’avaient pas imaginé que le Chat aurait maintenu des relations avec l’enfant.

« Adélaïde ? » demanda une voix féminine, derrière elle.

La médecin sursauta et rompit d’un coup la liaison, comme si elle avait été prise en faute. Perturbée, elle mit quelques secondes à se recomposer une expression trop aristocratique pour le contexte.

« Je te dérange ? Ça ne va pas ? » demanda Etzel, inquiète.

Adélaïde se tourna vers elle et fut frappée par la femme qu’elle découvrit. Elle n’avait pas eu l’occasion de la croiser depuis son arrivée. Son amie avait maigri de façon alarmante, sa stature avait perdu en assurance. C’était une personne souriante, pourtant son visage affichait une gravité inhabituelle. La médic’ chassa sa question d’un geste de la main et demanda :

« Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Est-ce qu’on peut discuter ? Au calme. Pas ici. »

Adélaïde hocha la tête et suivit la responsable de cellule jusqu’à un bureau. La pièce, aménagée de façon sommaire avec une simple table et des chaises, offrait toutefois la chaleur d’une large cheminée à l’âtre vif. Etzel referma la porte et, d’un geste de la main, confina l’espace d’un sortilège de discrétion. Adélaïde haussa un sourcil, mais s’abstint de tout commentaire.

« Comment ça avance, à la Capitale ? Est-ce que les fédéraux vont céder ? demanda immédiatement Etzel, à peine furent-elles assises.

— J’aimerais pouvoir te répondre que oui, mais je n’en sais rien. On y travaille, seulement Zerflighen reste intraitable. Tant que le centre de commandement lui sera favorable, cela n’ira pas dans notre sens. »

Le Commandant des Armées et tout le magistère du Président Zerflighen opposaient une résistance de tous les instants aux tractations pratiquées en sous-mains par la famille Cromwell. L’argent de leur lobbying intensif ne suffisait pas. Les attentats, de l’avis d’Adélaïde, opéraient l’effet inverse à celui escompté : braqué, l’ennemi s’obstinait et refusait toute négociation. Une impasse politique qui n’aboutirait à rien d‘autre qu’une escalade de violence.

« S’ils ne cèdent pas… commença Etzel d’une voix blanche. Si on doit vraiment exécuter la dernière partie du plan… »

Elle se tut, indécise. Ses mains se serrèrent l’une contre l’autre, agitées d’une tension incontrôlée. Adélaïde attendit, surprise par la douleur de son expression.

« Si on en arrive là, une fois que tout sera terminé, j’aimerais que tu veilles sur Grimm.

— Que je veille sur Grimm ?

— Avec son bras, même dans l’Ordre on ne l’accepte pas. Fillip… Fillip m’a déjà demandé de le mettre sur la touche dès son premier faux pas. Là, il a laissé l’otage s’enfuir, mais je ne vais pas le virer.

— Fillip a quoi ? souffla Adélaïde en écarquillant les yeux. Après tout ce que Grimm a fait avec nous, Fillip veut… le remercier ? !

— C’est plus compliqué que ça, Adé. Sa prothèse met tout le monde mal à l’aise.

— Pas moi, coupa, très sèchement la médic’, le regard noir.

— Moi non plus. Laisse-moi finir. Il met les gars mal à l’aise. Au point qu’ils en finissent par le haïr. Ici, il est bien traité, parce que j’y veille. C’est pour ça que je veux que tu prennes le relais, après l’opération. Ta famille a des contacts…

— Mais ta cellule existera toujours, même si on va au bout ! » s’agaça Adélaïde.

Etzel l’observa quelques secondes sans trouver quoi répondre.

« Qu’est ce que tu sais de l’opération que Fillip me fait préparer ? demanda-t-elle d’une voix douce, au terme d’un interminable silence.

— C’est la dernière et par conséquent, la pire.

— Rien de plus ?

— Rien de plus.

— J’aurais cru que Fillip te tenait plus informée que ça, insinua Etzel.

— On s’est beaucoup éloignés ces derniers temps », justifia Adélaïde en croisant les bras.

Sa vis à vis lui adressa un regard désolé et un brin gêné qui agaça la mentaliste.

Sa dernière coucherie avec lui remontait à des mois, juste après les émeutes mécamages de Stuttgart. Comme l’avait planifié l’Ordre, Adélaïde et sa famille en avait été les instigateurs discrets. Quelques dens placés dans les bonnes mains avaient suffi à soulever les déshérités de la Capitale. Le succès de l’opération avait dépassé toutes leurs espérance.

Au lendemain du conflit, Fillip, dans une logique de récompense sordide, s’était imposé dans le lit de la jeune femme, comme pour la féliciter de la réussite de l’opération. Ils avaient passé une nuit sans saveur, rongés par le spectre de la passion qu’ils ne partageaient vraisemblablement plus.

Depuis, le leader de l’Ordre avait, sans un mot, délaissé sa partenaire. Adélaïde n’aurait su dire si cela la rendait malade ou la libérait. Dans tous les cas, avec la fin de leurs discussions chuchotées sur l’oreiller, elle avait perdu toute influence sur cet homme qu’elle en venait à craindre au point de redouter leurs rencontres. Les mensonges servis à Muspell lors de sa visite à la Centrale se révélaient en sombres prophéties. Fillip, à présent, représentait une menace telle qu’elle ne pouvait plus envisager de se retirer du jeu.

« Il va falloir que je retourne auprès de ton otage, reprit-elle avec sècheresse. Si tu veux me dire quelque chose, viens-en au fait Etz.

— Très bien. »

La sorcière se leva et, en quelques gestes vifs, sortit un grand mnémotique. Elle le posa sur le bureau, entre elles deux. Elle enfila son concentrateur – une mitaine en maille de cuivre sertie d’une série de six éclats d’iris – qu’elle passa au-dessus du cadre.

Aussitôt, la surface blanche s’anima de vaguelettes concentriques et une structure émergea sous leurs yeux. C’était un bâtiment en U de deux étages. Une petite cour, fermée par un grillage, avec des jeux au milieu, un bac à sable et des arbustes, décharnés, à cette période de l’année.

« Cela pourrait être n’importe quelle école fédérale », précisa Etzel.

Elle bougea les doigts au-dessus de la maquette et l’endroit sembla se peupler d’enfants. En y regardant bien, il n’y avait qu’un ou deux visages différents, répliqués, mais c’était amplement suffisant pour la simulation.

Nouveau mouvement de poignet. Le bâtiment se retrouva teinté de sépia, englobé d’une cloche qui scintilla un instant avant de s’estomper.

« Ils seront coincés. Aucune sortie possible. Personne n’entrera non plus. Cela va durer deux jours. Deux jours d’attente. À chaque fédé qui s’approche à moins de cinquante mètres, un enfant meurt.

— Un enfant sorcier ? reformula Adélaïde à mi-voix

— Oui. »

Etzel avait énoncé ça avec un détachement froid. Dans la cour, les enfants et quelques adultes qui les accompagnaient simulèrent la panique. Les enseignants firent se mettre en rangs les petits, puis rentrer en classe et tout s’obscurcit… Etzel activa la marche rapide, les nuits se succédèrent. Au matin de la deuxième, deux Vestes Grises apparurent au milieu des bâtiments. L’illusion reprit un rythme normal.

« Bien sûr, nous aurons mis en place un canal de transfert, à l’intérieur de la bulle. Nous seuls pourrons y circuler » précisa Etzel, sans varier de ton.

Une femme, du personnel sans doute, osa venir à leur rencontre. Adélaïde vit l’une des deux Vestes Grises lever la main et l’abattre. Le mnémotique, bien sur, ne pouvait savoir à l’avance que cette sorcière serait la première à mourir, mais il le proposait, à partir des données qu’on lui avait transmises. La scène se poursuivit avec une cruauté froide. Les otages furent tous alignés dehors, à genoux. D’autres membres de l’Ordre, une dizaine, étaient arrivés entre temps, avec une vingtaine d’enfants supplémentaires. L’un d’entre eux, Grimm, à en juger par son bras, apportait Faï.

« Des petits humains. Raflés dans la région, précisa Etzel. La fille de la Yasard sera notre témoin, protégée par un charme, jusqu’à la fin. On récupérera sa mémoire. Avant de la tuer. En dernier. »

Durant ces explications, les Vestes Grises abattirent tous les adultes alignés, sans avertissement, puis disparurent. Etzel se ménagea quelques secondes avant de commenter, la gorge serrée.

« On abandonne les enfants quatre jours ainsi. Petits sorciers et petits humains, ensemble. »

D’un geste elle suspendit le temps de la simulation.

« On… Je… leur exposerai l’enjeu. Ils devront choisir. S’ils arrivent à désigner dix gamins à sacrifier, on leur promet de les épargner. Quatre jours plus tard… cela laisse de la marge aux fédés pour capituler. Mais s’ils ne le font pas…

— Comment… comment Fillip peut-il accepter cela ? Des enfants ! Des petits sorciers ! » cracha Adélaïde.

Les mains crispées sur ses bras repliés, elle était terriblement pâle. Les enchanteurs ne donnaient naissance qu’à peu de descendances. Leurs gènes rendaient leur reproduction plus difficile. Les gamins, dans cette société où ils étaient rares, avaient un statut particulier, presque sacré. Une fratrie de cinq, comme celle d’Adélaïde, faisait office d’exception et elle n’était due qu’à l’argent, illimité, qu’avaient investi les Cromwells dans la constitution de leur progéniture.

« Il s’en fout. Il installe la terreur Adé. Pour mieux gouverner et être craint. Ça ne manque pas de sens, mais c’est juste…

— C’est vraiment lui qui est à l’origine de ce plan ? questionna-t-elle d’une voix glaciale

— C’est lui, oui. Une idée de Luz et de Diaidrail, aussi.

— Tss… J’aurais mieux fait de continuer d’accepter qu’il me baise. Ça nous aurait évité ces conneries ! » souffla Adélaïde en se levant.

Elle se mit à marcher de long en large.

« Si les fédés ne cèdent pas ? demanda finalement la mentaliste, à contrecœur.

— Tous les gosses meurent. Et on envoie le souvenir de Faï par cadre mnémotique au quartier général.

— Puis on fait sauter Fort Lievinsk », conclut Adélaïde.

Ni l’une ni l’autre ne dirent rien pendant presque une minute. Etzel, d’un geste, effaça la simulation. L’école se dissolut lentement, alors que le système était en train de figurer le massacre.

« Ce sera presque un joyeux feu d’artifice, après ça », plaisanta amèrement la médecin.

Etzel releva la tête vers elle et articula, d’une voix distincte :

« Je ne compte pas survivre à ça.

— Ne dis pas de conneries. Bulle de protection et canal de transfert. Il n’y a presque aucun risque.

— Je suis fidèle à l’Ordre. Je me bats pour lui depuis vingt ans, Adé. J’ai suivi Leuthar, j’ai cru en Fillip. Je crois toujours en nos valeurs. En l’idée qu’en tant que sorcier, qu’avec nos pouvoirs, on doit rendre le monde meilleur. Je suis capable, même, d’admettre devoir tuer pour ça… J’ai déjà tué pour ça… Et s’il le faut… S’il le faut, j’irai jusqu’à terminer ce plan. »

Elle serra les dents. Son poing, crispé sur le bureau, trembla un instant. Elle prit une inspiration et conclut :

« Mais je ne pourrais pas vivre en ayant ça sur la conscience. Donc, tu devras protéger Grimm. Quand je ne serai plus là. »

Adélaïde resta quelques minutes sans oser la regarder. Elle avala plusieurs fois sa salive, se passa la main sur le visage, en se demandant jusqu’où, elle, elle serait prête à aller avant d’envisager le suicide. La question lui hérissa le poil.

« Et Chester ? Qu’est ce qu’il en pense ? »

Etzel afficha un sourire triste, mais le plus franc qu’elle lui eut adressé depuis le début de leur conversation. C’était l’effet Chester. Penser à lui la rendait plus légère.

« Il n’en sait rien. Il… il veut des enfants. Comment est ce que je pourrais lui donner des enfants après ça ? »

*

Adélaïde quitta Etzel en lui promettant de parler avec Fillip, mais tout ce qu’elle pourrait dire au leader de l’Ordre serait vain.

Elle marcha lentement vers la chambre occupée par sa patiente. Elle avait du mal à réfléchir. Elle, d’habitude si maître d’elle-même, si certaine de ses choix, ne savait plus quoi penser.

Comme souvent ces derniers mois, sa confrontation avec Muspell à la Centrale lui revint en tête. À travers les yeux de cet ennemi, Adélaïde avait découvert une vision alternative d’elle même : Esther, sans sa Veste Grise. Une perspective terrifiante et vertigineuse qui ne cessait, depuis, de la faire douter. Les révélations d’Etzel amplifiaient sa confusion.

Lorsqu’elle passa la porte de la chambre dans laquelle logeait l’otage, elle la trouva prostrée dans un coin, emmitouflée dans son drap. En larmes. La sorcière poussa un petit soupir. Faï sursauta et se releva, précipitamment. Elle était appuyée de tout son poids contre le mur. À vrai dire, Adélaïde s’étonnait qu’elle ait réussi à atteindre le bord de la pièce. Elle était encore très faible.

« Je suis médecin. Je t’ai soignée. Reviens te coucher, ordonna la femme d’une voix douce.

— Vous m’avez coupé les doigts ! » cria l’enfant.

Adélaïde hocha la tête et s’approcha de l’humaine, sans geste brusque.

« Ils étaient rongés par le froid. Ils n’auraient fait que te faire souffrir. Je ne pouvais pas les soigner », expliqua-t-elle à mi-voix.

Elle s’accroupit au niveau de la fillette qui se recroquevilla, tremblante de peur. La mentaliste, très naturellement, entra dans son esprit. Elle y diffusa une sensation douce, apaisante. Insuffler la confiance dans ce petit être terrorisé qui ne demandait qu’un repère rassurant s’avéra simple. Délicatement, elle la prit dans ses bras et l’attira contre elle. Faï se mit à sangloter avec un tel désespoir que même l’aristocrate se laissa attendrir. Elle la souleva, puis les assis toutes les deux sur le lit. Elle resta un moment à lui caresser la nuque, avec beaucoup de douceur. Elle l’apaisait toujours, tant de sa voix qui murmurait des «la» de réconfort, que du bout de son esprit.

« On t’a retrouvé au fond d’un trou de neige, tu as tenté de t’enfuir… Toute seule dans toute cette neige… »

Faï renifla sans répondre, mais l’image de l’Once affleura à sa conscience. Cela n’échappa pas à la mentaliste qui se tendit d’un seul coup. Elle en avait oublié ce problème-ci. Elle laissa l’enfant sur le lit et se releva. Elle fit quelques pas dans les pièces, indécise. Elle finit par sortir son concentrateur majeur.

Elle glissa la grosse chevalière à son doigt et lança un sortilège complexe. Pour l’humaine, il ne s’était absolument rien passé, pourtant elle les avaient isolées du reste du monde. Personne n’entendrait leur conversation, personne, d’ailleurs, n’aurait l’idée d’entrer dans la salle pour une heure, au moins.

« Tu espérais que l’Once vienne te sauver ? » demanda-t-elle.

La petite se décomposa et hocha vivement la tête en signe de négation. En parallèle, Adélaïde vit, à nouveau, l’image du Chat, dans la chambre de l’enfant. L’adolescente brune lui redisait, encore, de surtout ne jamais parler d’elle. Adélaïde lui sourit et souffla :

« Inutile de me le cacher. Je suis au courant. Ton secret est en sûreté avec moi.

— Vous… vous la connaissez ? trembla Faï en remontant ses jambes contre sa poitrine.

— Oui, mentit la femme. Mais que toi tu la connaisses, c’est très dangereux. Surtout ici. Personne d’autre ne sait, n’est ce pas ?

— Non. Personne ne sait, renifla l’enfant, soulagée de trouver quelqu’un à qui se confier.

— Pas même Grimm ?

— Non. »

Adélaïde hocha la tête. À nouveau elle eut une expression très douce, très rassurante. Un beau sourire qui réchauffa la fillette. Faï se détendit et demanda :

« Tu la connais d’où ?

— Un peu comme toi. Elle m’a sauvé, une fois… », inventa la mentaliste.

Elle chassa les questions de Faï à même son esprit, puis reprit son interrogatoire :

« Tu ne la vois que quand elle ressemble à cette jolie fille brune ?

— Et en puma, aussi », précisa Faï.

Elle abreuvait la sorcière de souvenirs des soirées passées à discuter avec l’Once. Elles n’échangeaient que des banalités. À tout hasard Adélaïde demanda :

« Et est-ce que tu sais qui elle est vraiment ?

— Chamalia. C’est ce que dit Kyrrien, en tout cas.

— Chamalia… », répéta Adélaïde, sourcils froncés.

Elle écarquilla les yeux lorsque l’image d’Amalia Elfric remonta à la mémoire de l’enfant. Sans laisser voir son trouble, elle se pencha sur Faï et murmura :

« Je vais effacer ça de ta mémoire.

— Quoi ? sursauta la fillette.

— C’est dangereux que tu aies connaissance de ce nom, Faï. Très dangereux pour toi. Très dangereux pour l’Once. Il y a ici des magiciens qui peuvent lire dans tes pensées. Entendre tes souvenirs. Imagine si l’Ordre apprenait qui est l’Once. Elle serait en danger, tu ne penses pas ?

— Si… souffla l’enfant, hésitante.

— Tu ne voudrais pas qu’ils l’apprennent à cause de toi…

— Non !

— Alors je vais sceller ton souvenir. Comme ça tu ne sauras plus rien.

— Je me souviendrais d’elle, quand même ? demanda-t-elle, d’une toute petite voix. Ça me donne du courage de penser à elle.

— Oui. Oui je vais te laisser son souvenir », répondit la femme.

Elle la prit dans ses bras. Elle la berça doucement, avec quelque chose comme de la tendresse. Faï se blottit contre sa poitrine avec un soupir. Elle se remit à pleurer, nerveusement. Adélaïde resta contre elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle n’avait usé d’aucun artifice, l’enfant était exténué.

Elle l’allongea avec précaution, la recouvrit d’un drap, puis passa son concentrateur au-dessus de son front. Quand elle le retira, il ne restait à l’enfant de ses discussions avec le Chat que quelques brins de mémoire épars. Elle ne se souviendrait ni de son identité ni de l’échange qu’elles venaient d’avoir. La mentaliste lui avait également ôté l’espoir qu’elle la secoure. À chercher à s’enfuir comme elle l’avait fait hier, l’humaine n’aurait d’autre résultat que de risquer sa vie. Deux doigts perdus suffisaient.

La sorcière resta un long moment à observer ce petit visage apaisé dans le sommeil. Elle se sentait lourde de ses découvertes et calculait les conséquences. Pour l’instant, elle garderait l’identité du Chat pour elle. Si elle jouait bien ses cartes, l’importance de cette révélation lui permettrait de remettre l’Ordre dans le droit chemin.