01 – La pluie

Le ciel était noir à perte de vue. Un noir intense, palpable, à travers lequel la lumière se refusait à passer. Melody, assise sur le toit de sa maison, cherchait à repérer les nuages. Tout était si uniforme, si compact, que les différencier demandait un effort surhumain. Un sourire se dessina sur son visage. Cinq… il y en avait cinq, dont un tout petit qui se cachait derrière un grand. Elle avait eu du mal à le voir.

« Melody ! »

La voix venait de la chambre juste en dessous. La gamine se colla contre la cheminée et masqua ses yeux avec ses mains. Au moment où ses paupières se fermèrent, elle disparut. Cela faisait déjà trois ans que ses parents n’arrivaient plus à la voir ou à la trouver lorsqu’elle le décidait. Sa mère disait qu’elle avait volé sa magie à Sans. Melody n’aimait pas quand elle parlait de ça. Ce n’était pas sa faute si Sans était handicapé. Elle ne pouvait pas lui avoir fait de mal dans le ventre maternel. En tout cas, elle ne s’en souvenait pas. Elle aurait pu se souvenir. Elle se rappelait de tout, depuis toujours, mais elle n’avait pas envie de faire l’effort.

« Melody ! Il va pleuvoir ! »

Son père se pencha à la fenêtre de sa chambre et scruta l’allée qui donnait sur leur maison. Au-delà de leur jardin, la terre était brune et grise, dépourvue d’arbres, dépourvue d’herbe, dans toute la vallée. Une terre presque morte, aride paysage dans lequel il ne trouva pas de traces de sa fille. Plus loin, les lumières du village s’éteignaient les unes après les autres.

« Melody ! Il faut fermer la maison ! La pluie arrive ! Elle sera là dans une minute ! cria-t-il.

— Je suis sûre que je peux me cacher ! répondit Melody d’une toute petite voix.

— Non ! On en a déjà parlé, chérie ! »

Il se hissa sur le toit sans difficulté, observa les tuiles et soupira :

« Mel…

— Melody ! » s’indigna l’enfant en rouvrant les yeux.

Elle relâcha le charme qui la rendait invisible pour que son père la repère.

« Melody… », répéta le sorcier.

Il lui tendit la main.

« Je veux voir l’eau tomber, supplia la petite. Comme dans les livres et les mnémoniques animés, je veux voir la pluie, Papa !

— Tu ne peux pas, Melody. La pluie brûle la peau et les yeux. La pluie détruit ce qu’elle touche. Ce n’est plus de l’eau, Melody, plus ici. »

Un son sourd se propagea dans les airs. Le père, pressé, s’avança vers la gamine, posa sa main sur son épaule. Il les transféra tous les deux à l’intérieur de la maison. Melody s’écarta de lui. La cuisine… il avait choisi de les faire apparaître dans la seule pièce dont la fenêtre était condamnée en permanence.

« Papa ! » râla la fillette.

Melody s’enfuit en courant, droit vers le salon. Elle enjamba la table basse et franchit le fauteuil avec toute l’élégance et la grâce de ses huit ans. Un saut de chat un peu trop précipité. Elle s’étala au sol et se releva d’un mouvement. La fenêtre était déjà fermée, teintée et protégée. C’était sa mère qui supportait les défenses et leur permettait de vivre ici malgré les Cataclysmes. Elle s’enfermait dans le bureau et récitait des sortilèges-remparts tout le temps que l’averse durait. La famille surmontait ainsi les fléaux qui, jour après jour, tourmentaient leur terre.

La pluie faisait un boucan d’enfer. Elle mangeait tout : les arbres, les plantes, les maisons… Et plus rien ne poussait. Melody appuya son petit nez contre le carreau. Le dehors était flou. La vitre s’était fumée, car il y avait des éclairs jaunes dans tous les sens. Si on les regardait, on devenait aveugle, lui avait dit son père.

Un gamin de son âge passa la porte du salon. Il essaya de s’approcher sans bruit, mais Melody l’arrêta d’un geste de la main. Elle n’avait pas besoin de se concentrer pour, à distance, le soulever de dix centimètres par le col de son pyjama.

« Tu fais du bruit, Sans, murmura-t-elle sans le regarder.

— Lâche-moi ! Lâche-moi, Melody !

— Lâche ton frère, Mel… soupira, depuis la cuisine, le père occupé à faire cuire le repas.

— Melody ! s’énerva la petite en détournant enfin les yeux de l’extérieur.

— Melody… »

Elle relâcha le gamin roux qui se mit à bouder.

« Bébé, va !

— Je suis pas un bébé ! Tu n’as pas le droit d’utiliser la magie contre moi ! Tu triches ! Si on se battait avec les poings, je gagnerais !

— Tu dis n’importe quoi !

— À table ! »

Les mots magiques. Les enfants se précipitèrent vers la cuisine.