02 – Le père et la mère

« Il faut que tu me laisses la place ! souffla le père avec une tension proche de la panique dans la voix.

— Tu ne peux pas, tu le sais bien ! »

Le bureau était fermé, mais Melody écoutait, attentive, invisible dans un coin. Elle était anxieuse. Espionner ses parents était justifié. Elle ne faisait rien de mal. Ils ne pouvaient pas lui reprocher de s’inquiéter. Sa maman n’avait pas dormi depuis trois jours ! La pluie durait trop longtemps, même si les éclairs avaient cessé.

Les étoiles dorées sur le ciel bleu des yeux de sa mère ne brillaient plus de leur bel éclat de joie. De grands cernes marquaient son visage. Elle avait le teint pâle, la peau rêche. Ses cheveux, ternes, partaient par poignées. En trois jours, trois ans de maladies semblaient s’être abattus sur ses épaules.

« Tu ne tiendras pas une nuit de plus, Aria !

— La pluie ne s’arrête pas ! Les nuages ne bougent plus ! Toi non plus tu ne tiendras pas ! Tu n’as pas assez de pouvoir, Melvin ! »

Melody lâcha une légère plainte et les deux parents se turent. L’homme avait les poings serrés et la femme ferma les yeux.

« Melody ! souffla-t-il.

— Je veux aider Maman moi aussi… répondit la petite voix de la gamine.

— Dehors ! Sors d’ici ! »

D’un geste de la main, le père ouvrit la porte.

« Dehors ! » tonna-t-il de nouveau.

Melody courut dans le couloir en sanglotant et le bureau se referma derrière elle dans un claquement sec. Dans le salon, elle retrouva Sans. Elle se jeta contre lui et pleura toutes les larmes de son corps, lui sembla-t-il.

« Pourquoi est-ce qu’on se transfère pas ? demanda Sans.

— On peut pas. Papa dit que la pluie fait des interférences.

— Il dit la vérité ? »

La petite ne répondit pas. Non, ce n’était pas vrai. Elle serra son frère plus fort dans ses bras.

« C’est ma faute, hein ? Comme j’ai pas de magie, on peut pas se transférer ?

— Non. C’est pas ta faute », mentit naturellement Melody.

Les deux enfants restèrent dans le canapé sans bouger, en écoutant la pluie tomber sur les tuiles de la maison, inquiets.

Quand leur père les rejoignit, il s’était écoulé une longue heure. Il avait pleuré.

« On va y aller. On va se transférer loin de la pluie. Sans, va préparer tes affaires.

— Vous pouvez me transférer ? fit le garçonnet d’une voix fluette.

— On va y arriver. »

Melody lui jeta un regard inquiet avant de sauter du canapé. Son frère s’éloigna et regagna sa chambre. Il devait prendre son doudou et son sac à dos. Dès qu’il fut à l’étage, la petite demanda :

« Comment tu vas faire pour le transférer sans Maman ?

— Maman vient avec moi.

— Et moi ?

— Toi… »

Il s’accroupit devant elle. Quand il faisait cela, elle était plus grande que lui. Mais elle n’aimait pas ça. C’était toujours pour lui parler de choses graves. Comme quand le chat était parti rejoindre Mémé dans la mort.

« Toi, tu vas rester ici et te protéger. »

Sa voix tremblait. Il serra les dents, ferma les yeux une longue seconde, puis planta son regard vert dans celui de Melody.

« Comment est-ce que l’on se protège ? demanda-t-il.

— On se met sous une table et on lance le sortilège, récita-t-elle avec un sérieux inébranlable. Puis on ne bouge plus et on ferme les yeux. La pluie est dangereuse, la pluie ronge. Si le sortilège ne marche plus, il faut chercher quelque chose d’épais et le faire flotter au-dessus de sa tête.

— C’est bien. Est-ce que tu t’en sens capable ?

— Comment vous allez faire pour Sans ?

— On va y arriver. »

Il se releva et emmena la gamine sous la table de la salle à manger. Il y entassa tout ce qu’il était possible d’accumuler dessus : les coussins du canapé, les plateaux et le reste. Melody pleurait en silence. Elle avait peur ; surtout pour Sans.

« Papa… gémit-elle doucement.

— Tu vas y arriver, Melody. Tu peux le faire. On revient vite pour te faire transférer.

— Papa… Un bisou… »

Il se glissa sous la table pour serrer l’enfant dans ses bras. Il déposa un baiser sur son front et souffla :

« Tout va bien se passer. »