03 – Les loups-garous

Melody sursauta, réveillée d’un coup par un inquiétant ploc ploc ploc, tout près d’elle. Elle cligna des yeux, puis les ferma, aveuglée par la luminosité. Le bruit des gouttes d’eau résonnait dans sa tête et lui envoyait des petites piques de douleur. Et puis qu’est-ce qu’elle avait mal au bras !

Avec beaucoup de prudence, elle se redressa et s’assit. Elle se trouvait toujours chez elle, dans le salon, au pied du canapé, mais elle ne vit ni son père, ni sa mère, ni Sans. Elle était toute seule. Que s’était-il passé ?

Elle repoussa toutes ces questions et toute sa peur dans un coin de sa poitrine, car il y avait beaucoup plus urgent : il pleuvait dans la maison. Ce n’était pas encore une pluie battante, mais l’averse avait transpercé le toit, dégoulinait entre les lattes du plancher de l’étage, se répandait sur le carrelage en terre et disparaissait dans le sol.

Ce n’était pas un gros trou, il n’en ruisselait que quelques gouttes, mais, Melody n’en doutait pas, une cascade d’eau corrosive ne tarderait pas à descendre du plafond. Elle devait se protéger.

« Comment est-ce que l’on se protège de la pluie, si elle arrive à percer la maison ? demandait souvent son père.

— On se met à l’abri, sous quelque chose de solide, une table, par exemple et on lance le sortilège, récitait-elle alors avec sérieux. Puis on ne bouge plus et on ferme les yeux. La pluie est dangereuse, la pluie ronge. Si le sortilège ne marche plus, il faut chercher quelque chose d’épais et le faire flotter au-dessus de sa tête. »

La jeune sorcière pouvait presque entendre son père la féliciter de sa réponse. Presque, seulement, parce qu’il n’était pas là.

Melody chancela jusqu’à la grosse table de la cuisine et s’affala sur le carrelage froid. Sa tête lui tournait beaucoup, mais, heureusement, elle avait tellement répété le maléfice qu’elle n’eut aucun mal à le réciter. Épuisée, la petite fille se recroquevilla sur elle-même et s’endormit — en se disant que, quand même, elle aurait pu rapporter quelques coussins avec elle.

Dans ces conditions, elle ne sommeilla qu’un tout petit peu, juste assez pour récupérer des forces. Assise, les jambes remontées contre son torse et le menton posé sur ses genoux, elle attendit. On allait forcément venir la chercher. Et tout irait bien. Elle n’avait déjà plus mal au bras.

Au bout de cinq heures, il ne s’était toujours rien passé. Melody observait l’eau goutter devant elle. La pluie acide tombait maintenant dans toute la maison et elle, elle s’ennuyait.

Elle n’osait plus dormir et s’efforçait de ne penser qu’au sortilège qui empêchait la table de subir la corrosion instantanée des flots contaminés. C’était simple. Plus qu’elle ne le croyait. Contrairement à sa mère, elle n’avait pas beaucoup d’espace à protéger. Elle sentait sa magie se consumer peu à peu, mais elle en produisait suffisamment pour combler ses dépenses et se remettre du transfert raté.

Elle poussa un long soupir puis s’intéressa aux flaques que le sol faisait disparaître. L’habitation était dotée d’un enchantement de déblayage que son père vidait une fois par mois et qui aspirait tout ce qui devait être nettoyé. L’eau aussi, même acide.

Prise d’une soudaine inspiration, Melody décida de sortir l’extrême bout de la pointe de sa chaussure sous le goutte-à-goutte qu’elle regardait. Elle appliqua le sort-rempart sur ses bottes roses et fit sa petite expérience en serrant les dents et en tournant la tête. Elle rouvrit un œil, puis l’autre, et constata que tout était encore intact. Elle observa le liquide rouler sur le caoutchouc.

« Je vais aller aux grottes ! » s’écria alors l’enfant.

Elle se lança le sortilège plusieurs fois, pour être bien certaine de ne pas entrer en contact avec la pluie. Au sol, sous la table, elle laissa une inscription lumineuse. Un petit mot pour que ses parents ne s’inquiètent pas en trouvant la maison vide.

« Ah ! Ça va pas marcher… »

Dès qu’elle partirait, le meuble céderait aux assauts de l’eau acide. Son message serait détruit. Il fallait aussi enchanter sur cette zone-là. Elle n’était pas certaine de savoir le faire.

Melody s’appliqua. Elle traça plusieurs runes autour des lettres de lumière. Six Elhaz reliés entre eux. Ce serait suffisant. Elle sortit de sa poche un petit médaillon et le cala entre sa main et le sol. Ensuite, elle récita une comptine qu’elle avait apprise à propos de l’Élan protecteur. Elle insuffla la magie aux signes ancestraux.

« Voilà. »

Elle était plutôt fière d’elle. Une petite bulle protectrice s’était formée. Un dôme aux couleurs dorées. Ça devrait bien tenir la journée. Elle était loin de se douter que, des centaines d’années plus tard, cette inscription et son enchantement seraient toujours là. Rendez-vous chez les loups-garous.

En quelques secondes, elle fut dehors, sous la pluie, abritée par un fin sortilège qui ne craignait pas l’acide. Elle passa plusieurs longues minutes à danser joyeusement sous l’averse. Puis elle observa autour d’elle. Toutes les maisons étaient détruites. Quelques murs tenaient encore debout, mais l’eau-de-feu les rongeait, impitoyable. Cela faisait un peu de fumée quand c’était du bois qui fondait sous la morsure corrosive.

Le visage enjoué de la gamine se décomposa. Elle resta immobile à se demander si ses voisins s’étaient échappés à temps. Peut-être étaient-ils déjà partis depuis deux jours… Melody serra les poings, brave, et tourna les talons sans un regard en direction de sa maison. Elle ne voulait pas voir une partie de sa vie s’envoler.

« Les loups-garous. »

Elle devait les rejoindre, vite, pour que ses parents ne s’inquiètent pas en y arrivant. Ça lui ferait du bien de bouger.

Le nez au vent, elle fixa son regard sur les crêtes escarpées, au loin. Entre la tanière des loups et elle, il n’y avait que des marécages fumants et des arbres morts, à perte de vue. Autrefois, avait dit son père, la forêt s’étendait jusqu’ici. Autrefois, la montagne n’était pas grise.

Mais elle n’avait jamais vu ça. Ni la campagne verte et jaune, ni les bois sombres, ni le ciel bleu. Elle ne connaissait que le monde en marron et terne, le village, les voisins et la magie. Et les loups-garous.

Les loups-garous vivaient sur les pentes, par delà la vallée. Avec son père, elle montait sur un hexoplan familial et, par les airs, ils y arrivaient vite. Elle se demandait combien de temps elle mettrait à pied. En tout cas, elle savait où aller. Elle avança prudemment à travers les flaques aux reflets jaunâtres. Même protégée, elle ne devait pas marcher dedans. Elle risquait de s’y noyer.

La pluie n’était pas si drôle, finalement. Avec le sort-rempart, elle ne la sentait pas couler sur elle. Cela la rendait triste. Elle poussa un profond soupir et s’éloigna pour la dernière fois de ce qui avait été sa maison.