17 – Le ciel

Le ciel était bleu à perte de vue. Un bleu clair, léger, à travers lequel la lumière prenait mille et un reflets. Melody, allongée dans l’herbe, les deux mains passées sous sa nuque, cherchait les oiseaux dans le ciel. Il n’y en avait pas. On était beaucoup trop haut pour ça.

« Melody ! »

La voix venait de derrière elle, en contrebas de sa cachette. La petite fille soupira et s’assit. L’horizon se hérissa de centaines de buildings grisâtres et tristes. Melody leur lança un regard morose. Elle ne les aimait pas, ces cages de béton et de verre dans lesquelles sa famille avait trouvé refuge. Il n’y avait bien que tout en haut de l’immeuble, sur le toit recouvert de terre, abandonné aux herbes folles, qu’elle appréciait cette ville. Londres, elle la regardait de haut, ou elle la détestait.

« Melody ! »

Son père entra brusquement dans son champ de vision, avec sa mine réprobatrice et sa voix pleine de colère. Il saisit son bras, la releva et l’entraîna avec lui. La petite suivit sans résister, le nez en l’air, les yeux arrachés à la voûte azur.

« Tu ne peux pas venir ici comme ça, Melody. Nous n’avons pas le droit de monter au-dessus du vingtième étage. »

La porte de service se referma sur la prairie sauvage du toit-terrasse avec un grincement métallique. Melvin s’accroupit pour se mettre au niveau de sa fille et la prit par les épaules. La gamine pinça les lèvres avant de détourner le regard. Elle ne distinguait pas grand-chose dans cette pénombre, il fallait que ses yeux s’habituent à la pâle lumière artificielle du couloir.

« Je voulais juste voir le ciel encore, Papa, souffla-t-elle d’une toute petite voix.

— On en a déjà parlé, chérie, il faut que tu arrêtes de disparaître comme ça. »

Radouci par l’expression terriblement désolée de son enfant, il l’attira dans ses bras, la serra très fort, puis se releva. Elle glissa sa main dans la sienne en faisant mine d’ignorer la sensation froide du métal de la nouvelle prothèse de son papa. Ils se dirigèrent en silence vers l’escalier.

« Le bâtiment est très haut, c’est dangereux pour une petite fille comme toi d’y aller toute seule, reprit Melvin au bout de quelques pas. Et puis nos hôtes nous ont demandé de ne pas monter au-dessus du 20e étage… J’ai encore dû demander une autorisation spéciale pour…

— Papa, les Mycrofts ont aussi dit qu’on devait se sentir comme chez nous, chez eux, coupa la fillette.

— Mel…, gronda son père.

— Melody ! Et si on pouvait vraiment faire comme chez nous, on pourrait se rendre partout, sans demander d’autorisation ! »

Melvin ne répondit rien car, Melody le savait, il était bien d’accord avec elle. Elle l’observa alors qu’ils empruntaient les premières marches. Ils devaient d’abord descendre à pied trois étages avant de prendre un ascenseur. Elle avait hâte. Ça faisait des papillons dans le ventre quand ça se mettait en route.

En contre-plongée et dans cette cage d’escalier sombre, le visage de son père paraissait encore plus anguleux que d’habitude. Il ne souriait plus jamais. La maison lui manquait, à lui aussi. Et Sans.

Melody avala sa salive pour chasser le petit démon de tristesse qui avait pris l’habitude de lui nouer la gorge ces deux derniers mois. Pour la maison, elle savait bien qu’il n’y avait plus rien à faire. La pluie acide l’avait fait fondre, elle l’avait vu.

Pour Sans, par contre, elle avait un plan.

« C’est moi qui appuie sur le bouton de l’étage ! expliqua-t-elle à la femme tout en noir et blanc qui les attendait devant les portes de l’ascenseur.

— Je ne comprends pas comment elle arrive jusqu’ici, précisa son père, mal à l’aise.

— Cela ne se produira plus, répondit la majordome d’un ton neutre. Monsieur et Madame ont fait isoler sa signature magique. L’ascenseur ne la laissera plus monter. »

La machine descendit. Melody se retint de rire à cause des papillons. Puisque c’était comme ça, la prochaine fois qu’elle voudrait voir le ciel, elle prendrait l’escalier.