18 – Madame Margareth

« Alors on est encore allée jouer les filles de l’air, Honey ? » demanda madame Margareth de sa voix la plus enjôleuse.

Melody hocha la tête et adressa un sourire à la grande et belle femme assise dans le plus beau fauteuil du salon de leur nouvelle maison. Un appartement, propre et confortable, mais petit, et sans jardin. Il fallait faire attention à tous les meubles et tous les objets, car rien n’était à ses parents.

Madame Margareth partit dans un des tonitruants rires de géante que la fillette adorait. L’hilarité de cette femme transformait son visage austère en une cascade de bonne humeur. Melody l’accompagna d’un timide sourire. À la vive colère de son père s’était ajoutée le silence glacé de sa mère et la petite ne se sentait pas encore le droit de plaisanter de sa dernière bravade.

« Bien ! Il faut bien que quelqu’un occupe cette cerbère de mademoiselle Webster !

— Maggy, ne l’encourage pas, s’il te plaît », soupira Aria sans parvenir à dissimuler totalement son amusement.

Les parents de Melody et madame Margareth discutaient depuis un moment, installés autour de la table basse à laquelle il fallait faire très attention parce que c’était du bois précieux. Que même il n’existait plus d’arbre vivant pour le produire.

La fillette, à plat ventre sur le grand tapis rose et très moelleux qui délimitait son espace de jeux, lisait un livre sans s’intéresser aux conversations des adultes. Elles se ressemblaient toutes, avec leurs mots lourds, leurs phrases hachées et leurs silences.

Elle jeta un coup d’œil maussade par la fenêtre. De si bas, impossible de croiser le regard du ciel, enseveli sous les immeubles alentours. Il pleuvait, mais la pluie, ici, était inoffensive. L’enfant soupira. Si seulement il avait pu pleuvoir juste deux heures plus tôt, elle aurait pu se tenir enfin debout sous des nuages et sentir vraiment l’eau tomber sur elle. Sans sortilèges, sans illusion. Parce qu’en deux mois, on lui avait même interdit ça.

« J’ai encore le droit de parler au nom des Aoede, Margareth », souffla la mère de Melody.

Le ton de sa voix tira la fillette de sa rêverie, un mélange de colère et de lassitude qui lui tordit l’estomac.

Quelque part, Melody sentait que si ses parents avaient eu le choix, ils auraient préféré qu’elle n’assiste pas à tout ça. Mais bon, leur nouvelle maison était petite, les murs fins, et ils ne devaient pas trop se promener seuls, alors elle était coincée avec eux.

Elle n’y comprenait pas grand-chose, mais elle savait qu’une partie de la famille Aoede, leur Clan, reprochait à sa mère de ne pas avoir protégé le village.

Comme plus personne n’avait d’endroit où aller, c’était un autre Clan, celui de la famille Mycroft, qui les hébergeait tous, mais pas au même étage. Comme le bâtiment était vaste et très haut, le clan Aoede ne se croisait pas souvent et Melody ne jouait plus avec ses cousins et ses cousines. À cause de ça, elle sentait encore plus l’absence de Sans.

« Est-ce que je pourrai aller jouer avec Adam aujourd’hui ? demanda la petite, sans se soucier d’interrompre les bavardages des grandes personnes.

— Je ne pense pas, Honey, répondit madame Margareth après un court silence. Il a école aujourd’hui.

— Pourquoi je n’y vais pas moi, à l’école ? rétorqua l’enfant, lèvres pincées. Avant, c’était maman qui faisait l’école, mais depuis qu’on est ici, elle n’a plus le temps.

— Ce n’est pas une école pour toi, Honey, c’est une école réservée aux enfants Mycrofts. »

Melody se redressa sur les genoux, referma son livre et scruta le visage jovial et madame Margareth avec beaucoup de sérieux.

« Mais Clarence elle ne s’appelle pas Mycroft, et elle est dans la même classe qu’Adam.

— Clarence est née ici, Honey.

— Alors, c’est parce qu’on est des réfugiés. »

Un silence glacé suivit l’affirmation de la fillette qui en fut tellement surprise qu’elle précisa :

« C’est parce qu’on a plus de chez nous, donc on habite ici, mais on n’a pas le droit d’aller à l’école, ou sur le toit au-dessus du vingtième étage. »

Aria, livide, baissa la tête. Melody la vit déglutir avec difficulté, exactement comme quand elle chassait le petit démon de tristesse dans sa gorge. Elle reporta son attention sur un détail de la boiserie du pied de la précieuse table basse.

Au bout d’un moment triste comme une journée d’hiver, Madame Margareth pianota énergiquement des doigts sur l’accoudoir de son fauteuil et reprit, avec un entrain forcé :

« Aria, Melvin, venez dîner chez moi ce soir ! Comme ça la petite pourra jouer avec mon garçon et nous continuerons nos affaires au calme. »