19 – Adam et Clarence

« Debout, debout, debout, debout, debout ! » s’écria Melody en tirant sur les couvertures desquelles émergeaient la petite tête brune d’Adam, et la chevelure blonde et bouclée de Clarence.

La soirée des adultes s’était éternisée jusqu’à ce qu’on décide de mettre les enfants au lit tous ensemble. À leur plus grand bonheur.

« Quesquia, pourquoi tu bouges comme ça ? grommela Adam.

— Parce que Clarence et toi, vous avez pas école, alors du coup, on a toute la journée pour lancer le plan ! débita Melody à toute vitesse.

— Tu parles trop vite, Melody, on comprends pas, dit la voix tout endormie de Clarence.

— Debout ! ! ! »

La couverture céda d’un coup, la gamine perdit l’équilibre, tomba et roula sur le plancher, ce qui fit rire Adam et termina de réveiller Clarence. Melody se releva, le drap enroulé autour de ses épaules comme une cape et salua son public avec un « Tadaaa » joyeux.

Moins d’une heure plus tard, le trio avait avalé son petit déjeuner et s’était retranché dans leur quartier général : le fort de couettes tendues au-dessous du lit en hauteur d’Adam.

« Alors, on a tout ? », demanda Clarence en désignant du menton les sacs à dos posés à même le sol.

Melody hocha vivement la tête. Au fil des semaines, ils avaient réuni des couvertures, des bonbons, du pain d’épice, des barres de chocolat… et même un chapeau repousse-pluie. La petite sorcière doutait de l’utilité de ce dernier, car normalement ils ne devaient pas sortir. Mais Clarence avait été tellement fière de leur rapporter dans leur cachette qu’ils n’avaient rien osé lui dire.

« Attends, je vérifie », dit Adam avec beaucoup de sérieux.

Les deux filles soupirèrent. Adam voulait toujours tout vérifier avec beaucoup de sérieux. Adam était quelqu’un de très prudent qui réfléchissait toujours avant de faire n’importe quoi. Il passa donc plusieurs minutes à inspecter le contenu de leurs sacs, puis hocha la tête.

« On a tout.

— Alors on y va ! » ordonna joyeusement Melody.

Les enfants s’extirpèrent de leur repaire. La bibliothèque du Clan Mycroft était la plus grande de tout le pays. Melody l’avait visitée peu après son arrivée ici. Avec autant de livres, sur des kilomètres et des kilomètres d’étagères, ils trouveraient forcément les informations dont ils avaient besoin pour mener à bien leur plan.

C’était Clarence qui avait proposé l’idée. Puisqu’il y avait au moins toute le savoir du monde dans la Grande Bibliothèque des Mycroft, alors il devait obligatoirement y avoir un moyen pour faire revenir Sans.

À ce moment-là, le trio ne se connaissait que depuis une semaine et Melody était très malheureuse. Ici, tous les gens parlaient la même langue que Fitz et Mary, et elle ne comprenait personne. Heureusement, certains des enfants apprenaient le français à l’école du Clan. C’était comme ça qu’elle avait rencontré Adam et Clarence et qu’elle était devenue leur amie. Ils avaient très vite senti combien son frère lui manquait, et tous les trois ils avaient décidé de le faire revenir. C’était ça, le plan.

Guidés par Adam, qui était quand même chez lui et à qui tous les domestiques parlaient en disant Monsieur, alors qu’il n’avait même pas neuf ans, le trio gagna l’Allée des Portes. C’était l’endroit le plus magique que Melody ait jamais vu. Un long et large couloir, presque une rue, lumineux et chaleureux, avec des dizaines et des dizaines de portes, toutes plus décorées les unes que les autres. Les enfants se faufilèrent par l’entrée Mycroft huit, qui n’était pas aussi haute que la sept, qui n’était pas aussi grande que la six… et ainsi de suite jusqu’à la porte Mycroft Majeure, qui trônait au tout début de la galerie, en haut d’un beau perron en pierres blanches.

Clarence prit la tête de leur expédition. À cette heure-ci, il n’y avait pas beaucoup de passage. Les adultes qu’ils croisèrent s’éloignaient à grands pas, pressés de rejoindre leur destination.

Ils dépassèrent la porte Secteur d’urgence, Europe, une porte grise très commune, ni large, ni très décorée. Melody accéléra l’allure. Elle savait que, si elle se perdait, elle devait frapper ici et on la ramènerait dans le grand immeuble de Londres, près de ses parents. Elle savait aussi que ce couloir n’était pas vraiment à un endroit en particulier, il ne se situait à aucune adresse, mais chaque porte donnait sur un lieu différent, un peu partout en Europe.

« Elle est où ta maison en fait, Adam ? demanda-t-elle à mi-voix. À Londres ?

— Non, j’habite à Kiev. »

Melody hocha la tête, sans avouer qu’elle n’avait aucune idée d’où se trouvait Kiev. Il y aurait bien une carte à la bibliothèque.

« Et toi, Clarence, c’est quelle sortie la tienne ? chuchota-t-elle.

– Kiev Sud, je vis pas très loin de chez Adam, parfois, on ne passe même pas par l’Allée pour se retrouver.

– Et la bibliothèque, elle est où ?

– Elle, elle est à Londres, comme la maison Mycroft Majeure », expliqua Adam.

Le cadre de la porte devant laquelle ils s’arrêtèrent était fait de belles pierres d’un blanc étincelant, toutes sculptées comme des reliures ou des tranches de pages. Verba volant, scripta manent, déchiffra Melody à mi-voix, suivant du bout du doigt l’un des titres. Elle haussa les épaules. Du charabia.

« Dedans il ne faudra pas faire de bruit du tout », expliqua Adam, la main sur la poignée.

Les deux filles hochèrent la tête et ils entrèrent.